SOCIÉTÉ

Érythrée : Histoire d’une population migrante rejetée

Un autoritarisme totalitaire

Le 18 mai 2015, l’Érythrée déclarait que le Gouvernement était mécontent du départ de sa population, à en croire l’anormalité du flux migratoire. Le pays accusait les militants des droits de l’Homme d’être en partie responsables de l’afflux de migrants vers l’Europe, et a réclamé un “effort” robuste pour lutter contre les réseaux de passeurs. Le territoire africain avait également, auparavant accusé la CIA d’être à l’origine de la fuite des Érythréens qui forment l’un des contingents les plus nombreux de migrants à destination des côtes européennes. Si l’on en croit la lettre d’information de la mission érythréenne auprès de l’Union africaine, le pays appelle à un « effort robuste et coordonné pour identifier, arrêter et traduire en justice les criminels trafiquants d’êtres humains », parmi lesquels le document mentionne « tous ceux qui sous différents apparats, y compris les militants des droits de l’Homme, sont complices de ces crimes ».
Franck Gouéry, auteur spécialiste du continent africain, affirmait à l’Obs que le régime « va bien plus loin qu’un simple régime autoritaire. C’est un système qui contrôle non seulement l’économie du pays, la politique, mais aussi tous les aspects de la vie sociale, et même sexuelle ».

Néanmoins, en mars dernier, les experts du Conseil des droits de l’homme de l’ONU avaient accusé le régime du président Assaias Afeworki de mener une « répression impitoyable » et d’user de torture « généralisée ». Ce régime dictatorial et de persécution a engendré une migration massive vers le continent européen. La population érythréenne représente, après la Syrie, la source la plus importante de migrants à tenter de traverser la Méditerranée. Les africains fuient le service national, une formation militaire née en 1993 après plus de trente ans de guerre contre l’Éthiopie. Comme l’affirmait à l’Obs Franck Gouéry, « c’est la clé de voûte du système, qui fait de chaque adulte un esclave potentiel ». Au total, c’est plus de 40 000 personnes qui sont enrôlées dans ce service servant de réservoir humain.

AFP/JACK GUEZ

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Un voyage éprouvant et meurtrier

Recueillis par l’AFP, des témoignages de migrants racontent leur calvaire durant leur long voyage. « Si j’avais su que le trajet était si dur, je ne l’aurais pas fait » assure Meron, Érythréen ayant payé des passeurs pour traverser le Sahara et rejoindre la Libye. Ensuite, ils ont pu embarquer sur un bateau rempli en direction de l’Italie. Une surcharge abondante a failli les tuer puisque le navire a évité la noyade. Meron est un simple adolescent. Parti en jean et tee-shirt, il dit avoir menti à sa mère sur la difficulté du voyage.

Mohammed, un professeur d’anglais de 33 ans originaire du nord de la Syrie, a lui aussi décidé de partir en choisissant l’Angleterre comme destination. Après son arrivée, sain et sauf, sur les côtes italiennes, il a pris le train pour Calais où il a passé quatre mois à dormir dans la rue. Son quotidien était de tenter d’accrocher un camion en direction de l’Angleterre. Des difficultés pour manger, un logement impossible à trouver, ce fût pour lui un des passages les plus difficiles de son voyage. Un jour, il a réussi à se cramponner à un poids lourd. « C’était très dangereux, mais c’était la seule option » raconte-t-il à l’AFP. Si sa demande d’asile au Royaume-Uni est acceptée, il pourra exercer son métier et faire venir sa femme restée en Syrie. « Personne n’est heureux de quitter sa patrie, son pays. Mais parfois, vous êtes obligés de partir » regrette-t-il. Face à l’afflux, de plus en plus prononcé, de migrants échappant aux conditions dictatoriales de leur pays ou aux territoires de guerre, les territoires européens restent réticents à accueillir de nouveaux étrangers par peur de ne pas pouvoir satisfaire à leurs besoins.

Une première proposition de la Commission Européenne qui passe mal

La Commission Européenne, basée à Bruxelles, a demandé aux États membres de l’Union Européenne d’accueillir près de 40 000 demandeurs d’asile originaires de Syrie ou d’Érythrée arrivés en Italie et en Grèce, en signe de solidarité avec Rome et Athènes. La Commission les a également invités à accueillir 20 000 réfugiés syriens venus de pays extérieurs à l’Union Européenne. Il est dit que ces deux actions seraient soutenues financièrement et doivent se mettre en place d’ici deux ans. Comment se fera la répartition ? La Commission Européenne a développé un barème fonctionnant sur une proportionnalité entre la population et le PIB des États, de leur taux de chômage et du nombre de demandeurs d’asile déjà accueillis. Une enveloppe de 6 000 euros sera délivrée par la Commission pour chaque demandeur d’asile intégré au pays. Toutefois, trois pays bénéficient d’une exemption et sont donc en droit de refuser l’arrivée de migrants : le Royaume-Uni, l’Irlande et le Danemark. La France, elle, devrait prendre en charge 6 752 demandeurs d’asile syriens et érythréens et est invitée à accueillir 2 375 réfugiés syriens au cours des deux prochaines années.

Le commissaire européen aux affaires étrangères, Dimitri Avramopoulos, s’est exprimé sur les débuts de revendication constatés, et notamment en France. « Il s’agit d’une solidarité minimale. Nous ne proposons pas de quotas. Il n’a jamais été question de propositions pour les migrants illégaux. Ce que nous proposons, c’est une répartition équitable des migrants ayant besoin d’une protection internationale. Chaque Etat reste libre d’accorder ou non cette protection aux demandeurs d’asile qu’il aura pris en charge au titre de cette solidarité » selon le commissaire.
Basée sur le principe de solidarité, cette proposition va devoir faire l’objet d’un consensus  « afin que les ministres de l’Intérieur puissent l’approuver à la majorité qualifiée lors de leur réunion le 16 juin à Luxembourg » affirme la chef de la diplomatie de l’UE, Federica Mogherini. En effet, de très nombreux pays ont montré leur hostilité et leurs réserves à accueillir toute cette population. Pour sa part, la France soutient l’esprit de la démarche mais pas la méthode ni la proposition. « La clef de la répartition devra mieux prendre en compte les efforts déjà effectués par les Etats membres dans le cadre de la protection internationale » a indiqué Bernard Cazeneuve.

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Junker, affirme que les Etats « doivent accepter. Il ne s’agit pas de paroles, mais d’actes ». Le haut responsable européen a le soutien de Ban Ki-Moon. Le secrétaire général de l’ONU a affirmé qu’il encourage « les États membres à montrer de la compassion et prendre en considération la proposition de la Commission ».

Un refus attendu de la France et de l’Allemagne amenant à une renégociation de la clef de répartition

Le 1er juin 2015, la France et l’Allemagne ont rejeté la proposition de la Commission européenne sur l’accueil des demandeurs d’asile dans l’Union Européenne. François Hollande, Angela Merkel et Jean-Claude Junker se sont retrouvés dans la soirée à Berlin. Ayant pour thème principal le numérique, la rencontre a tourné sur un débat d’immigration. La France et l’Allemagne, dans un communiqué, ont établi que l’équilibre « n’est pas encore atteint. Des discussions approfondies seront nécessaires au niveau européen ». Selon Bernard Cazeneuve, il faudrait « mieux prendre en compte les efforts déjà effectués. Actuellement, cinq Etats membres se partagent 75 % des demandeurs d’asile : La France et l’Allemagne, la Suède, l’Italie et la Hongrie. Une telle situation n’est plus soutenable ».

Le lendemain, la Commission Européenne s’est dite prête à discuter des modalités de répartition des demandeurs d’asile dans l’Union Européenne. « Nous sommes prêts à discuter avec les États membres des modalités de mise en oeuvre des mécanismes pour assurer une juste distribution des demandeurs d’asile dans l’UE » a déclaré Dimitris Avramopoulos. En plus des pays réfractaires comme la France ou l’Allemagne, la confédération des syndicats européens (CES) a demandé à l’UE une « réponse décisive et humanitaire » sur la question des migrants. Ces syndicats européens appellent aussi les gouvernements « à ne pas manquer à leurs responsabilités » en laissant la crise des migrants à la charge « des pays dont les côtes sont géographiquement les plus proches des réfugiés ». Ainsi, la CES attend le soutien du Conseil des ministres de l’Intérieur et de la Justice de l’UE, qui aura lieu le 15 et 16 juin prochain, ainsi qu’aux chefs d’Etat, réunis lors du Conseil européen des 25 et 26 juin.

Des migrants qui dorment sous les ponts 

Depuis plusieurs mois, le pont du Boulevard de la Chapelle à Paris a vu s’installer de nombreux migrants érythréens et syriens. Depuis le mois d’avril, la population avait doublé de volume suite au nombre accru d’étrangers ayant accostés sur les bords des côtes italiennes. Avec une capacité de 360 étrangers, leur situation d’illégalité et la contestation des riverains ont amené la mairie à déloger les réfugiés. Le 2 juin dernier, ce camp a été évacué par les forces de l’ordre. Des hommes, mais aussi des familles vivaient depuis des mois dans des conditions insalubres. Dès le matin, ils ont été rassemblé dans le calme pour attendre de nombreux bus chargés de les emmener vers des centres d’hébergement de la région parisienne. Quelques manifestations criaient « Solidarité avec les réfugiés ». Selon un témoignage recueilli par l’AFP d’une retraitée du quartier, « on est inquiets, on nous dit qu’on va les héberger pendant quelques jours mais on ne sait pas du tout ce que ça va donner, d’autant plus que certains sont en situation irrégulière ».
Comment les migrants voyaient-ils leur avenir ? Selon un diagnostic sur place par les pouvoirs publics et les associations, environ 160 personnes pouvaient demander l’asile et 200 étaient en transit pour d’autres destinations, notamment la Grande-Bretagne et le Nord de l’Europe. Des ONG telles que France Terre d’Asile ou Emmaüs étaient présentes pour garantir le bon fonctionnement du transfert.

Néanmoins, la situation était devenue insoutenable. Une forte détérioration des conditions due à l’entassement de nombreuses familles amenait au développement de maladies, et particulièrement la gale. Le préfet de police Bernard Boucault avait évoqué « un risque d’épidémie » tandis que l’agence régionale de Santé avait souligné des risques de dysenterie. Le camp était aussi, selon la préfecture, le théâtre de rixes et de trafics divers. Le préfet a affirmé que l’opération serait accompagnée « de propositions d’hébergement individualisées. Les femmes avec enfants relèvent de l’aide sociale à l’enfance de la ville ». La ville de Paris devait loger dans des hôtels 74 personnes dont les mineurs présents sur le camp.

La population érythréenne, persécutée dans son propre pays, a l’impression d’être rejetée par les nations ayant la capacité de les aider. Alors que le rejet de la proposition de Bruxelles témoigne d’une réticence à accueillir de nouvelles populations, les pays s’inquiètent désormais plus de leur économie ; économie qui pourrait flancher à l’accueil d’une population trop grande de nouveaux migrants.

AFP - JOEL SAGET

AFP – JOEL SAGET

Auteur·rice

Rédacteur et Correcteur chez Maze Magazine, également fondateur et rédacteur en chef du site web d'actualité lecontinu.fr Étudiant en droit, il réalise également son premier court-métrage pour le Nikon Film Festival et est scénariste sur des projets en développement.

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