Mad Max : Fury Road, l’Odyssée de George Miller

Comment évaluer l’impact d’une œuvre sur son époque? Cela fait presque un an que la première bande-annonce de Mad Max: Fury Road a provoqué un séisme mondial chez les internautes. Désormais on ne compte plus le nombre de « fan art » qui pullulent sur le film, ce qui témoigne de l’inspiration qu’il a pu provoquer, et cela s’accélère depuis sa sortie. Preuve est faite que ce Mad Max représente un objet unique dont on continuera à parler dans les prochaines années à venir.

© 2015 Warner Bros Ent.

La filmographie de George Miller peut paraître déconcertante. L’homme est capable de passer de films post-apocalyptiques pour adultes (la trilogie Mad Max), à une comédie fantastique (Les Sorcières d’Eastwick), puis un drame familial (Lorenzo) pour enfin enchaîner avec des films pour enfants (Babe 2 et les deux Happy Feet). Mais à y regarder de plus près, tout n’est qu’apparence puisque le fond, lui, reste le même.
« Au Japon, on a comparé Max à un samourai. En Scandinavie, à un viking. Sans le savoir, j’ai touché quelque chose qui relève de la mythologie. », affirme George Miller. Suite à ce constat, après le premier Mad Max, le cinéaste n’a cessé de s’intéresser à l’universalité d’une œuvre à travers sa mythologie et son impact sur l’inconscient collectif. Ainsi, dans ce Mad Max: Fury Road, tout est fait pour rendre Max comme un héros universel, notamment en reprenant la Théorie du Monomythe de Joseph Campbell qui révèle l’archétype du voyage initiant un individu en héros mythologique. Dès les premières minutes, le personnage se retrouve dans une course poursuite à l’intérieur de couloirs aux allures utérines menant à la lumière, symbole probable de la Naissance. Mais comme tout Héros en devenir, il doit mourir pour ensuite renaître en un être grandi et supérieur. Ici, après une mort en Enfer (la tempête de sable homérique) Max renaît de sa tombe (le sable qui le recouvre) avec en son sein la rage et la puissance symbolisées par la lave en fusion comme l’indique le montage. De cette manière Miller inscrit son personnage dans la pure tradition mythologique pour que tous puissent se projeter en lui, et en d’autres termes le rendre universel.

Max est ici un esprit errant qui disparaît lorsque sa mission à laquelle il a pris part, par nécessité dans un premier temps, est menée à son terme, c’est-à-dire à l’émancipation de la société (le pouvoir politique est redonné au peuple) et à son épanouissement. Cette histoire d’un aller-retour (tout comme le voyage d’Ulysse depuis Ithaque) est constellée d’un faisceau de symboles mythologiques avec notamment la présence de l’Arbre de vie, la crucifixion de Max, le lait, le Valhalla ou même la stupéfiante traversée d’une terre ressemblant au Royaume des morts.

Il est aussi passionnant de retrouver certains éléments appartenant à d’autres films de Miller, comme s’ils devenaient eux-mêmes des archétypes. Par exemple le tyran et idole Immortan Joe est joué par l’acteur du méchant du premier Mad Max (Hugh Keays-Byrne)et il ressemble visuellement à un autre gourou, le Lovelace des Happy Feet. Autre obsession récurrente dans sa filmographie, les personnages mis à la marge de l’ordre établi qu’ils doivent combattre pour pouvoir se libérer et s’épanouir. Ainsi l’un des Warboys, Nux (Nicholas Hoult), est vu comme un raté lorsqu’il se trouve du côté d’Immortan Joe, mais parvient à puiser le meilleur de lui-même qu’une fois après s’être affranchi. George Miller s’impose par conséquent comme un véritable conteur de mythologie. L’idée de transmission du récit, propre au conteur, est d’ailleurs mise en abîme à travers les Warboys  qui souhaitent avoir des témoins de leurs sacrifices, pour que ceux-ci puissent être transmis.

Immortan Joe © Village Roadshow Films (BVI) Limited
Immortan Joe
© Village Roadshow Films (BVI) Limited

Mais comme toute œuvre mythologique, le parcours initiatique du Héros se doit d’être vécu par le spectateur comme une profonde expérience. A ce titre, celle de Mad Max: Fury Road est sans doute l’une des plus fortes, l’une des plus viscérales que l’on ait vu dans une salle de cinéma depuis de nombreuses années. Grâce à un montage allant crescendo, et une mise en scène démesurée (on parle d’une centaine de véhicules et de nombreuses cascades faites en live), Miller arrive à mettre le public dans un état d’excitation intense, voir de transe. De ses propres mots, le réalisateur voit le film comme étant entre le “Hard Rock et l’Opéra”, preuve s’il en est de son approche viscérale renvoyant à l’impact émotionnel propre à la musique.

Après les expérimentations permises par le médium de l’animation, Miller apparaît plus que jamais maître de sa mise en scène toujours plus généreuse, immersive et évocatrice. Il suffit de moins des dix premières minutes pour comprendre, croire et adhérer au fonctionnement complexe de la société de la Citadelle, de chacune de ses couches, aux enjeux et backgrounds de chaque personnage, et le tout sans aucun dialogue explicatif. Ainsi le cinéaste privilégie avant tout le langage purement visuel propre au cinéma plutôt que le langage verbal. Cela lui permet de laisser à la réflexion du spectateur certains points, comme la question fondamentale plusieurs fois répétée, « Qui a tué le monde ? », dont aucune réponse ne sera apportée. Même s’il reprend certains tics de mise en scène de la trilogie originale (les travellings au ras du bitume ou le plan furtif sur des yeux exorbités), le réalisateur développe une toute nouvelle grammaire permise par les dernières techniques de prise de vue. Il en profite alors pour multiplier les plans d’une beauté et d’une évocation ahurissante, à l’instar de celui où l’impératrice Furiosa (excellente Charlize Theron imposant son personnage comme une nouvelle icône de la culture populaire), totalement désabusée et hurlant de douleur au milieu de vastes dunes. La complexité de la mise en scène se révèle notamment lors d’une confrontation triangulaire entre Max, Furiosa, et Nux dans laquelle chaque plan renverse leurs rapports de force. Les très nombreuses scènes d’actions haletantes ne sont par ailleurs jamais vaines ou redondantes car c’est au cœur de celles-ci que l’histoire et les personnages se développent. Le film a également le mérite de faire ce que peu de blockbusters font aujourd’hui: travailler le mouvement, aussi bien du cadre comme ceux des corps, ici assimilés à des véhicules (ils doivent d’ailleurs être remplis par du sang tel de l’essence).

Le cri de douleur de l'Impératrice Furiosa (Charlize Theron) © Village Roadshow Films (BVI) Limited
Le cri de douleur de l’Impératrice Furiosa (Charlize Theron)
© Village Roadshow Films (BVI) Limited

Une chose est sûre, Mad Max: Fury Road s’impose immédiatement comme la nouvelle référence de film d’action, et les suivants devront en subir la comparaison. Après visionnage du film (dont plusieurs sont nécessaires pour approcher toute sa richesse), n’importe quel autre blockbuster paraît bien fade, à commencer par les 300 ou les Fast and Furious qui se voudraient des monuments d’esprit guerrier et de folie. A l’instar des personnages, nous sommes libérés de nos chaînes du formatage de la production actuelle. Comme à chaque fois que l’on sort d’un film de Miller, on s’endort ébloui par les images et l’émotion, puis on se réveille et tout devient plus clair: la portée symbolique des personnages, les enjeux mythologiques et philosophiques. Une chose est sûre,  à 70 ans, George Miller n’est pas prêt pour la maison de retraite.

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