Festival de Cannes 2015 – Recueil de critiques

Louder than bombs – Un éléphant ça trompe énormément

Richard Reed est professeur – nous ne soulignerons pas la coïncidence entre son nom et le fait qu’il donne des cours, des “lecture” en anglais -, son fils étudie au même endroit où il enseigne. En père inquiet, curieux et un peu voyeur, il suit son fils, Conrad. Le père, depuis sa voiture, aperçoit Conrad assis sur une balançoire. Tentant de vaincre son incapacité à communiquer, il l’appelle. Conrad lui ment et lui dit qu’il est avec des amis, qu’il doit filer. Il raccroche. Son père continue à le suivre, de loin. Il voit son fils faire quelque chose d’étrange devant une vitrine puis entrer dans un fast food. A peine entré, déjà ressorti : il s’enfuit vers un cimetière et s’affale par terre devant une tombe. Richard regarde son fils, stupéfait. Du point de vue de Richard, son fils va très mal : il est perdu depuis la mort de sa mère, photographe très célèbre. Joachim Trier adopte le point de vue de Richard. Nous aussi. Nous croyons donc que Conrad va mal. Il n’en est rien : Trier nous montre dans un autre moment du film que le personnage a vu son père dans un reflet d’une vitre du fast-food. Le cinéaste nous rappelle par ce rouage que l’image cinématographique est trompeuse et que le regard est trompé – si l’éléphant trompe, le cinéma est un éléphant ?

© Memento Films

Si Joachim Trier est un grand cinéaste, c’est parce qu’il sait jouer avec la croyance et le mensonge : il n’apporte pas la vérité des personnages sur un plateau d’argent. Il les peint juste assez pour nous donner envie de plonger dans les limbes de leurs cerveaux. Il nous laisse imaginer d’abord et nous surprend ensuite.

Louder than bombs reflète cette idée rien que par la précision de la mise au point et du cadre, langage très cher à Trier depuis son film précédent Oslo, 31 août : avant de découvrir Richard, nous découvrons son oeil, ridé, tremblant. Qui est derriere cet oeil ? Un voyeur ? Rien n’est jamais donné d’un seul coup, rien n’est simplifié. Trier sait que rien n’est plus savoureux que le fantasme. Avec ce film, il en crée. Nous en redemandons encore.

Benoît Michaëly

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