Bilqiss, un conte des temps modernes

Lorsque l’on m’a parlé de Bilqiss, je n’étais pas emballée. « C’est l’histoire d’une femme qui est condamnée à être lapidée, tu verras, c’est super ! » Ah. Pas très folichon. Moi qui suis en vacances et qui ne souhaite qu’une chose, me détendre… Mais me voilà seule, un après-midi pluvieux. Seule et désœuvrée. Sur la table du salon, ce livre à la couverture noire et aux lettres bleues. Bon, pourquoi pas finalement ?

J’ouvre l’ouvrage, lis les premiers mots et… Surprise ! Ce livre est un délice. Ce qu’il expose me touche et me parle. Peut-être est-ce parce qu’il évoque la place des femmes dans les pays où l’intégrisme règne ? Peut-être aussi parce qu’on y trouve une figure occidentale qui veut changer le monde ? Mais la jeune journaliste idéaliste ne comprend pas tout. Le juge n’est pas le bourreau sanguinaire que l’on imagine. Bilqiss, le personnage central, n’est pas l’incarnation du bien face à un mal absolu. La rhétorique manichéenne qui agite le monde des médias aujourd’hui n’existe plus. Vous vous en doutez, je suis conquise. L’écriture légère et moderne de Saphia Azzeddine mêlée à cette histoire tragique mais résolument actuelle m’ont séduite. Laissez-moi vous en dire plus…

Le formidable atout de ce livre est sa capacité à exprimer des points de vue extrêmement différents sans pour autant prendre parti. Il y a Bilqiss, la rebelle insolente accusée de blasphème. Leandra, la journaliste américaine qui pense sauver le monde. Le juge, tiraillé entre attentes sociales et sentiments. Seniz, inculte mais pourtant savante à sa manière. Tous ces personnages essaient de s’affirmer dans un monde brutal, qu’ils ne comprennent pas vraiment et qui les dépasse. Et l’on peut s’identifier à eux, se demander comment nous, on aurait réagi à leur place.

Cet ouvrage est également l’occasion d’évoquer la question de la religion et celle de l’intégrisme. Ces sujets, qui sont aujourd’hui omniprésents dans l’actualité, sont évoqués par Saphia Azzeddine avec beaucoup de finesse. On y retrouve la bêtise et le fanatisme de certains, mis en parallèle avec une vision très éclairée de l’Islam. Tout cela grâce à un procès, celui de Bilqiss, dont la seule faute est d’avoir fait preuve de bon sens. Et ses arguments pleins d’impertinence frappent par leur justesse.

Elle est à la fois rebelle et instruite face à un fanatisme destructeur:

« Monsieur le juge, puis-je vous rappeler la sourate 88, verset 21. Dieu a dit ; « Tu n’es qu’un messager. Tu n’a point d’autorité sur eux. C’est à Nous de les juger et de les rétribuer sans rien omettre de leurs actions. » Alors, je vous le demande, vous prenez-vous pour Dieu ? »

Mais elle est aussi l’héroïne pleine d’esprit qui ridiculise ses accusateurs :

«Je me demande, monsieur le juge, lequel de lui ou de moi est le plus toxique pour voir un phallus dans une aubergine ? ».

Une nouvelle Shéhérazade qui manie les mots pour se défendre :

« À vrai dire, j’aurais préféré avoir le pouvoir des hommes et manier les mots comme une bègue mais, après mille révolutions, l’ordre ne s’était toujours pas inversé : une femme était intelligente, un homme était puissant. »

Enfin, elle est la défenseuse d’un Islam éclairé, qui s’oppose à l’islamophobie :

«Vous priez encore Dieu ?

– Bien sûr. Pourquoi ne le ferais-je pas ?

– Eh bien, il me semble qu’Il vous a abandonnée ces derniers temps.

– Allah ne m’a jamais abandonnée, c’est nous qui L’avons semé ».

Ce mélange de revendications féministes et de réflexions religieuses m’a beaucoup apporté. J’ai été confrontée à des points de vue différents du mien et ai pris conscience des préjugés qui m’habitent. Ces préjugés sont transportés en grande partie par les médias. Il m’a donc semblé logique de promouvoir dans Maze Magazine un livre qui s’applique à les contrer. Mon conseil : lisez-le ! Comme les contes de notre enfance, cette fiction instruit bien plus que l’on pourrait le penser.

Marie Daoudal

Grande voyageuse (en devenir). Passionnée par la littérature et les langues étrangères. Dévoreuse de chocolat. Amoureuse éperdue de la vie et de la bonne bouffe. "Don't let the seeds stop you from enjoying the watermelon"

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