Il y a d’abord cette table de bar, comme seul décor de Racconti di Giuno, pièce pour un seul acteur mais aux nombreux personnages. Il y a ensuite la bouteille, l’un des rares accessoires, car ces récits de juin se suffisent à eux-mêmes, sans besoin d’effets grandioses. Et puis, il y a Pippo Delbono, seul sur la gigantesque scène nationale d’Alès, prêt à se dévoiler dans un spectacle autobiographique et intime, où le talent, l’accent et l’humour accompagnent les grandeurs et misères de la vie.
Ce soir, il est un peu en retard, car Pippo Delbono voit double et a été obligé de trouver un cache-oeil afin de pouvoir donner la pièce. Ainsi affublé, le pirate du théâtre prend d’assaut la scène et le public, dans un spectacle plein d’énergie et intelligemment chorégraphié. Pippo Delbono, sur fond de souvenirs et d’anecdotes personnels, raconte la difficulté d’être homosexuel drogué et atteint du sida dans l’univers de l’Italie catholique où il a grandi, mais aussi la douleur du deuil d’un ami parti trop tôt, comme la force d’une rencontre avec la création théâtrale qui a bouleversé sa vie.
C’est le récit d’un théâtre qui sauve, par sa rage créatrice, qui tire l’acteur des drogues et de la dépression, ou qui permet à Bobo, le célèbre compagnon de scène de Pippo Delbono de commencer une nouvelle vie après six décennies dans un asile psychiatrique.
À la sortie d’un spectacle dont on ne ressort pas déçu, Pippo Delbono confie à Maze, un verre de vin à la main, le coude sur le comptoir de la buvette du Cratère, qu’il voulait avant tout faire une pièce sur le SIDA, qui l’a infecté, et hanté des années durant. « Derrière ce spectacle, il y a la vie, il y a l’Art, il y a la maladie, il y a la liberté, il y a la technique, il y a tout, il y a l’expérience. Un directeur qui fait Céline, il te dit “j’ai décidé de faire Céline parce que…” mais là il y a ma vie, il y a toute ma vie, mon histoire, mon parcours de vie, de maladie, de folies, de rencontres, de liberté, de théâtre ».
Mais dans sa vie, Pippo Delbono ne s’est pas voué qu’au théâtre. Il a également connu l’expérience de réalisateur, notamment pour son très beau film Amore Carne, aux scènes poétiques tournées au téléphone portable. « Dans le cinéma, c’est différent. Tu regardes des détails, le jeu, des petites choses. Dans le théâtre tu as une grande relation avec le public, et ça, c’est une autre chose, une autre expérience ».
Mais ce court temps d’échange est aussi aux souvenirs. On lui demande quelle était la réaction de la reine de Hollande, lorsqu’à la sortie d’un spectacle, Pippo Delbono, qui raconte ce moment dans ses récits de juin, n’a pu lui trouver que les prostituées d’Amsterdam comme sujet de conversation. « Elle était élégante. Je suis resté plutôt surpris parce que pour ce qui est des reines j’avais une image qui tenait des Walt Disney, alors que c’était une personne tout à fait normale. Peut-être que nous avons l’habitude de nos policiers tellement arrogants que je vois partout en Italie, ou en France, l’habitude des gens qui ont des petits rôles, qui se sentent déjà des rois. La reine était un peu timide aussi, mais un peu touchée. Pour avoir ce rôle là, tu dois avoir une notion spirituelle sur la vie, sur tes droits. Si Obama sent qu’il est l’homme le plus important du monde, il est fini. Parce que dans l’histoire du monde, à l’échelle de l’univers qu’est-ce que c’est, Obama ? Si tu déplaces la caméra, si tu la mets plus loin. C’est le président des États-Unis. C’est beaucoup, mais c’est pas beaucoup. »
Sur ces mots, Pippo Delbono pose son verre vide sur le comptoir et disparaît dans la nuit alèsienne, après un au revoir jovial et massif, comme son jeu d’acteur. Merci à Sébastien d’avoir permis cet échange avec ce grand artiste !





