Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud

La littérature nous a appris, et nous apprend toujours. Surtout à tourner la page. Pourtant, il semble que parfois, cette page soit si lourde, si tachée et salie, que tout ce qui peut nous permettre de la tourner, de l’oublier, de l’éradiquer, n’est en fait que d’en parler.

Haroun, c’est le frère de « l’Arabe », celui tué par le Meursault de Camus il y a des années, parce que comprenez, il faisait trop chaud et le soleil l’étourdissait.

Il est le frère de Moussa, donc. Il n’a pas oublié, tout comme sa mère qui elle, est encore vivante.

Assis à un des derniers bars de la ville où il est encore possible de boire de l’alcool, chaque soir, il donne rendez-vous à un énième universitaire venu à Oran sur les traces de l’auteur de L’Etranger. Pourtant avare en mots, cette fois Haroun raconte son histoire, son passé, sa vie avec la mort. Car on a souvent tendance à l’oublier, mais les morts font partis de la vie, allant même jusqu’à être, dans ce cas, omniprésents, puisque le souvenir, lui, ne doit jamais s’éteindre.

Camus parlait de l’Algérie occupée, celle écrasée par les Français et la guerre. Daoud nous parle de celle d’aujourd’hui, l’Algérie contemporaine qui semble figée, oubliée.

Il faut dire que depuis la mort de Moussa, en juillet 1942, Haroun a tout connu : la guerre de libération, l’Indépendance, la tendresse de l’amour, la violence des regards, la difficulté de vivre sous le poids de l’histoire. Cette histoire, c’est d’abord celle de son pays, mais surtout celle qu’a tissé Meursault il y a des années de ça, dans ce récit devenu culte.

Ce qui anime Haroun encore aujourd’hui, c’est d’abord l’absence de nom. « L’Arabe », c’est tout ce que l’on a de lui, c’est tout ce qui reste de Moussa. Même son corps a disparu, peut-être emporté par les vagues, qui sait ? Pourtant « c’est lui le deuxième personnage le plus important, mais il n’a ni nom, ni visage, ni paroles ». L’étranger est-il donc celui que l’on croit ?

Meursault en a fait un rien, un mort de plus puisqu’après tout, qu’est-ce que cela change ? Tout, pour Haroun et surtout pour M’ma, qui ne s’en remet pas. Elle devient obsessionnelle, elle veut dire qui est Moussa, retrouver ce fils qui lui a si lâchement été arraché.

Alors, au moment de la Libération, vingt ans après le drame, ils quittent Alger, l’air n’est plus respirable, la vie n’y est plus potable. M’ma a trouvé un travail à Hadjout, ex-Marengo, là où la mère de Meursault, elle, est morte. M’ma va donc commencer une nouvelle vie, accompagnée de son dernier fils maintenant âgé de vingt-sept ans, loin de l’agressive capitale.

Mais une fois encore, la vie n’y est pas de tout repos. Bien que les Français soient partis, par choix peut-être, par peur sans doute, la violence persiste. Il y a d’abord les regards, ceux lancés à Haroun qui lui, ne s’est pas battu aux côtés de ses « Frères » pour libérer son pays. Puis, il y a l’insécurité, les pillages d’anciennes maisons coloniales comme celle qu’habitent à présent Haroun et sa mère, et puis, il y a les meurtres qui n’en finissent pas et ponctuent le quotidien.

Car, comme Meursault, Haroun va tuer. Il va devenir un criminel et ôter la vie, une nuit suivant la Libération. La victime ? Un roumi, un français cette fois-ci, un certain Joseph Larquais, un colon qui,  lui, possède un nom. La lune est claire. Il fait sombre. « J’ai appuyé sur la détente, j’ai tiré deux fois. Deux balles, l’une dans le ventre, l’autre dans le cou. Au total, cela fait sept, pensai-je sur le champ, absurdement ». Les cinq autres, ce sont celles qui ont servies à tuer Moussa. Œil pour œil, dit-on ?

Dans ce crime-là, Haroun n’est pas seul. Derrière lui, il y a M’ma, M’ma qui dirige son bras, qui ne lâche pas son fils du regard, et qui soudain, une fois les coups partis, retrouve un souffle lent, doux,  oublié depuis toutes ces années.

Ce qu’il y a de merveilleux dans cet écrit, c’est non seulement l’écriture vive, poétique et magique de Daoud, mais également toutes les références, cet hommage à Camus qui lui permet de parler de sa propre vérité, de sa vie, de ce qu’il se passe en Algérie aujourd’hui.

Comme Meursault, Haroun ira au commissariat, mais lui, n’aura pas le droit à un procès, il doit assumer son acte. C’est pendant l’interrogatoire que l’absurde prend tout son sens : tuer un Français avant le cinq juillet 1962 aurait été héroïque, le tuer après n’est qu’un banal crime de plus.

L’absurde, c’est aussi l’amour qu’Haroun connaît dans les bras de Meriem, cette étudiante qui lui apprendra le français. La langue de Molière devient dès lors un « bien-vacant » pour le vieil homme, un nouveau monde, celui qui lui ouvre les portes de la compréhension car oui, il finit par le lire, ce livre. Camus n’en est d’ailleurs plus l’auteur, c’est Meursault qui ici, s’approprie toute l’œuvre.

Outre l’amour, la mère et la mort, dans la vie de Haroun, il y a aussi la religion.

Salamano en 1942 hurlait sans cesse sur son chien, le voisin de Haroun lui, en 2013, hurle à tue-tête des passages du Coran. Aujourd’hui, le débat est intense, les discussions houleuses. Haroun lui, est clair sur ce sujet et ne laisse aucun doute : seul un laïque peut sauver la religion. Alors, il vit sa non-dévotion au grand jour mais il reste dans le silence. Un silence pesant, difficile, surtout lorsque comme lui, on a tant envie de crier, de hurler face à cette absurdité, face à la banalité de la vie quotidienne.

A travers ce récit, cet hommage en contrepoint aux œuvres de Camus – L’Etranger, certes mais aussi La Chute et La Peste – Kamel Daoud nous offre ici sa vision d’un monde qui peut paraître inconnu, autre, étranger. A travers l’histoire de Haroun – qui permet à Moussa, Meursault, Camus et bien d’autres de revivre – l’auteur nous présente le pays dans lequel il vit et remet sur le tapis des questions essentielles portant sur les croyances, l’absurdité de la vie et l’identité.

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