L’impossible réforme du collège

Il y a une quasi-tradition depuis le début de la Ve République : chaque ministre de l’Education nationale a droit à sa réforme. En présentant celle qu’elle destine au collège pour la rentrée 2016, Najat Vallaud-Belkacem n’échappe pas à la règle. Mais en réorganisant les disciplines, en voulant favoriser l’interaction entre celles-ci et surtout en modifiant les programmes, la première femme à s’être installée rue de Grenelle doit faire face aux attaques de la droite et de certains spécialistes de l’éducation.

Il faut toujours du courage pour faire bouger les choses dans l’Education nationale. Priorité des priorités de François Hollande pendant la campagne de 2012, l’éducation est en effet au cœur de l’action du gouvernement depuis le début du quinquennat : rétablissement de la formation des enseignants, création de 60.000 postes dans l’éducation sur les cinq ans, réforme des rythmes scolaires… autant de mesures censées sauver le système éducatif français, dont les résultats sont en baisse lorsque ceux de la plupart des pays de l’OCDE sont en hausse. Après le primaire et la volonté de Vincent Peillon de réduire les inégalités entre les élèves à la base, Najat Vallaud-Belkacem a la lourde tâche de s’attaquer au collège, lieu où les difficultés de base explosent.

Sortir des ornières disciplinaires

Première évolution, les programmes ne sont plus pensés par année et par discipline, mais par cycles : du CP au CE2, du CM1 à la 6ème, et de la 5ème à la 3ème. Ainsi la scolarité ne se pense plus uniquement en terme d’année scolaire, mais en profondeur sur trois années, où chaque élève devra avoir obtenu un certain nombre de savoirs et de compétences. Ce qui va drastiquement limiter les redoublements, analysés par plusieurs études comme inefficaces et coûteux. Ceux-ci ne pourront donc se faire qu’en fin de cycle.

Ce système dit de « curricula » suit de près ou de loin les réformes réalisées par nos voisins européens, comme la Finlande, le Royaume-Uni ou l’Italie ces dernières années. Mais surtout, la ministre veut modifier progressivement la façon de travailler des équipes pédagogiques. Ainsi à la rentrée 2016, 20 % du temps scolaire sera confié aux établissements, pour mettre en place les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI). L’objectif de ce nouveau module, six sujets dans l’année choisis parmi huit thèmes, où les enseignants mixent leurs disciplines et montent leur projet pour proposer aux élèves des éléments de culture générale liés au monde qui les entourent. Ceux-ci concerneront aussi bien le développement durable que la santé, l’économie ou les langues et culture de l’Antiquité.

Ce pan de la réforme fait écho à celle actuellement en cours en Finlande. Le pays considéré comme un des meilleurs en termes d’éducation a en effet annoncé l’abandon progressif jusqu’en 2020 des enseignements « spécifiques » (donc disciplinaires) au profit d’enseignements thématiques. Par exemple, au lieu d’étudier l’histoire et la géographie, les élèves auront un cours sur l’Union Européenne, englobant ainsi les langues, l’histoire, la géographie et l’économie. « Nous avons besoins aujourd’hui d’une éducation de divers niveaux pour préparer les élèves au travail dans la vie », déclarait ainsi Pasi Silander, le directeur du développement d’Helsinki.

Un attachement au système traditionnel

Mieux préparer les élèves au monde de demain, c’est aussi l’objectif affiché de Najat Vallaud-Belkacem qui milite pour « un collège unique moins uniforme » à travers les mesures que nous évoquions précédemment. En plus des EPI et du travail en cycle, l’Education nationale va favoriser l’apprentissage des compétences informatiques, notamment en initiant au codage, et va privilégier l’accès de tous à une deuxième langue vivante dès la 5e. Cela passe par la suppression des classes bilangues notamment, qui concernaient la plupart du temps les bons et très bons élèves dès le 6e. Enfin, le temps consacré à l’accompagnement personnalisé est augmenté, et…

Et c’est bien là que le projet de la ministre passe mal. En effet, elle est accusée de supprimer le latin et le grec (qui passent dans le cadre des EPI, mais seuls six thèmes sur huit sont obligatoires), rompant ainsi avec une longue tradition de l’école française dans le domaine des langues antiques. Najat Vallaud-Belkacem se défend, arguant que le latin et le grec dans leur forme optionnelle sont aujourd’hui des enseignements réservés à une certaine élite. Mais les enseignants de lettres classiques défendent leur paroisse. De même pour les professeurs d’allemand, dénonçant la suppression des classes bi-langues. A tel point d’ailleurs que l’ancien Premier Ministre Jean-Marc Ayrault, lui-même professeur d’allemand, a écrit à la ministre pour lui faire part de ces inquiétudes. Ces réactions sont symptomatiques d’un certain conservatisme au sein de l’Education nationale, et des problèmes parfois très importants provoqués par la modification des aires d’influence des disciplines. Souvent stigmatisées comme « disciplines d’intellos », latin, grec et allemand se voient désormais comme des disciplines prêtes à disparaître.

Hystérie politique collective

Enfin, la réforme du collège passe aussi et surtout par une réforme des programmes. Et là encore, ça coince. Dans le contexte très tendu et parfois anxiogène que connait la France depuis les attentats de janvier, la place faite à l’étude du fait religieux, notamment l’Islam, fait grincer des dents. Car dans le même temps, la place de l’Eglise à l’époque médiévale ne sera qu’un thème facultatif. Ainsi, les représentants de la droite la plus réac hurlent contre le délitement du prétendu « roman national », alors que c’est bien en analysant les religions comme faits historiques que l’on combat l’intégrisme. De plus, la nouvelle place faite dans les programmes à l’histoire non seulement de l’Islam mais aussi à celle de l’esclavage est un moyen de faire résonner le mot « fraternité » dans nos écoles, quand cette notion avait, parfois à juste titre, fait défaut lors des événements de janvier. Le récit partagé en histoire plutôt que le roman national.

On s’inquiète tout de même de cette réforme dans d’autres rangs que ceux de la droite. Ainsi Rama Yade, conseillère régionale d’Ile-de-France UDI a dénoncé une ministre qui selon elle « fait tout à l’envers ». Rama Yade a également dénoncé l’enseignement du fait religieux, prévu pour que chaque élève français puisse envisager sereinement les croyances des uns et des autres, parlant de « crime ». Rappelons que l’ancienne secrétaire d’Etat aux Sports l’a été sous la présidence d’un certain Nicolas Sarkozy, qui avait supprimé la formation des enseignants, ainsi que 80.000 postes dans l’éducation. Le tout sans réformer le collège.

Quoiqu’il en soit, Najat Vallaud-Belkacem aura fort à faire pour défendre sa réforme au près des différents intéressés. La version définitive des programmes pour la rentrée 2016 sera donnée en septembre prochain par le Conseil Supérieur des Programmes.

Kevin Dufreche

A l'écrit, et en podcast : Musique en bref !

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