SOCIÉTÉ

Des taches indélébiles sur le tableau américain

« White cop kills unarmed black male » [«Un policier blanc tue un homme noir non armé»] comme nouveau générique et des vidéos montrant sans aucun floutage des Noirs américains abattus sans autre forme de procès comme reportages récurrents ; les journaux télévisés sont devenus de plus en plus sombres. La presse américaine a désormais l’impression de répéter sans cesse la même histoire sur les unes de ses quotidiens ou lors de l’ouverture des actualités télévisées. Eric Garner, Michael Brown, Tamir Rice, ou plus récemment, le mois dernier, Walter Scott ou Eric Harris… Les noms ne manquent pas mais ces hommes ont tous en commun une couleur de peau et une mort dans des situations troubles, dues aux dérapages de la police américaine, constituée en moyenne à 80 % de policiers blancs. Usage excessif de la force animé par un sentiment d’insécurité grandissant, ou importance de la question raciale avec un creusement des fractures sociales entraînant un clivage ethnique ; la police américaine suscite des débats dans un climat marqué par des homicides percutants.

Entre atmosphère non propice à l’inattention et déploiement inégalitaire de la force.

De nombreux policiers, interrogés par la justice ou seulement sondés à la suite de ces événements justifient leurs actes ou ceux de leurs confrères en affirmant que leurs réactions de plus en plus rapides et violentes sont dues à une nécessité structurelle. Ne se sentant plus en sécurité dans le pays où ils sont censés faire régner l’ordre et la discipline, les policiers remettent notamment sur le devant de la scène la question du port d’armes aux États-Unis. Ils soulèvent la question de la légitimité de posséder une arme à feu mais aussi sur son utilité. De plus, ils ne perdent pas de vue que la Floride, qui a donné ce droit aux populations depuis 1987, est un des États qui possède aujourd’hui le plus de véhicules blindés résistants aux engins explosifs… Ce ne serait donc pas un hasard selon les forces de l’ordre. Le 22 novembre 2014, c’est le jeune Tamir Rice, 12 ans, qui a été abattu en quelques secondes par deux policiers car il s’amusait à pointer son pistolet d’airsoft à billes sur les passants. Si personne ne peut certifier le nombre de Noirs qui sont tués aux mains de la police américaine, certains anti-armes vont néanmoins trouver des circonstances atténuantes à la police. La plupart ne vont cependant pas le faire, estimant entre autres que la force est beaucoup trop inégalement déployée pour ne serait-ce que chercher à excuser ces policiers, et pas seulement.
Le SWAT (acronyme de « Special Weapons and Tactics »), pour faire simple, les unités spéciales d’intervention américaines dotées d’un arsenal militaire à faire pâlir d’autres corps de l’armée, sont censées intervenir lors de situations très risquées. La réalité n’est pas la même puisque leur principal domaine d’intervention est en fait lié à des mandats de perquisition concernant des affaires de drogue selon l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU). Tremblant à l’idée-même d’entendre le SWAT tambouriner à leur porte en pleine nuit, les minorités, et notamment les Noirs, sont les plus touchés par ces perquisitions d’une ampleur décontenançante. Effectivement, toujours selon les chiffres de l’ACLU, lors des années 2011-2012, les déploiements de ces unités ont concernés les minorités Afro-américaines à presque 40 % (contre seulement 20 % chez les Blancs). Non seulement le SWAT n’a pas le même comportement vis-à-vis des populations, mais encore les forces de l’ordre en général ont pour objectif de combattre un ennemi intérieur plutôt qu’aider une population qui en aurait fortement besoin. Prenons l’exemple des émeutes à Ferguson en novembre 2014. Après l’annonce du procureur du comté de Saint-Louis qui disait que le policier responsable de la mort de Michael Brown trois mois plus tôt ne serait pas poursuivi davantage, d’intenses affrontements ont retenti dans cette petite ville du Missouri. Si personne n’a été tué lors de ces manifestations où de nouvelles devises étaient criées par la foule, comme « Black lives matter » (« Les vies noires comptent ») ou « I can’t breathe » (« Je ne peux pas respirer », en référence aux derniers mots d’Eric Garner, en surpoids, asthmatique et étranglé par des policiers le 17 juillet 2014), le suréquipement des « cops » a été souligné.

En Août 2014, une manifestation silencieuse à Saint Louis après les tragiques événements de Ferguson. (c) AFP

En Août 2014, une manifestation silencieuse à Saint Louis après les tragiques événements de Ferguson. © AFP.

Les hommages se sont étendus partout dans le monde avec ceux d'artistes français par exemple (c) https://www.facebook.com/mellocosmos?fref=ts

Les hommages se sont étendus partout dans le monde avec ceux d’artistes français par exemple ©

Racisme et accroissement du clash « blanc/noir » en arrière-plan.

Les bavures de la police américaine ne remontent pas à ces dernières années, et même sans avoir vécu cet événement, il semble difficile de ne pas évoquer la torture subie par Abner Louima en 1997. Accusé à cause de faux témoignages, torturé pendant de longues minutes et violé, l’affaire de cet immigré haïtien âgé de 30 ans à l’époque a été l’une des premières à aboutir à la condamnation de policiers. Cela dit, la plupart du temps, les forces de l’ordre qui abattent ces hommes ne sont aucunement réprimandées. La question raciale plane au-dessus de ces homicides, c’est en quelque sorte le boomerang des affaires ; si la police tente d’éloigner le plus loin possible le fait que les discriminations pourraient être les motifs d’action des policiers, la justice, soutenue par les médias, ramène le racisme au centre de la polémique. En effet, en mars 2015, un document du ministère de la Justice américain prouve que la police de Ferguson dont nous avons parlé précédemment, viole les droits des citoyens noirs. À la même époque Washington Post nous offre quant à lui des chiffres effrayants : 95 % des gens qui restent plus de deux jours en garde à vue sont noirs et 88 % des interpellations menaient à la mise en examen d’Afro-américains.

Graphique qui expose les statistiques de l'US Department of Justice (c).

Statistiques de l’US Department of Justice ©.

Accusés de « déshumanisation », les policiers sont désormais dans le viseur de la presse. Alors que des journalistes affirment que la justice, elle non plus, n’a pas toujours été en accord avec les droits civiques, les policiers continuent les dégâts parallèlement. En 2012, c’est un jeune homme noir de 17 ans, Trayvon Martin, qui avait été victime des dérapages d’un vigile parce qu’il portait… une capuche. Raison pour laquelle il avait été suspecté de cambriolage. Rien que ça.
Parler des actes de la police américaine, c’est forcément mettre l’accent sur le clivage Blanc/Noir qui persiste dans le pays. Si les chiffres sont parlants et les vidéos poignantes, si les actes sont réels et tragiques, les enquêtes sociologiques sont elles aussi révélatrices d’une véritable fracture sociale dans ce pays marqué par de fortes inégalités. Les drames réveillent les vieux démons d’un pays qui n’aspire idéalement qu’à la liberté de ses citoyens. Les préjugés raciaux ont effectivement la vie dure et les figures stéréotypées des jeunes Noirs menaçants sont ancrées dans de – trop – nombreuses mentalités. C’est sûrement pour cette raison que « les peines de prison des hommes noirs sont en moyenne 20 % plus longues que celles des hommes blancs pour des crimes similaires » selon le Département de Justice des États-Unis… ! Il faut également savoir que paradoxalement à ce que l’on pourrait penser, le président Obama a une marge de manœuvre plus fragile que les anciens présidents, blancs, pour agir contre ces inégalités. En ce qui concerne la « ghettoïsation » des États-Unis, celle-ci est en revanche en train de s’atténuer. L’ancienne capitale du crime dans les années 1990, Compton, dans la banlieue de Los Angeles, ne compte plus qu’une minorité de Noirs aujourd’hui. Dans cette mesure, nous pourrions penser que le clivage commence à s’effacer mais malheureusement, il n’en est rien. Maintenant, la mission est simple en théorie, elle l’est beaucoup moins en pratique : il s’agit de combattre la culture des préjugés et de tout ce qui porte préjudice aux Afro-américains. Cependant, financièrement, rien n’est encore possible compte tenu de l’étroit budget étatsunien en ce qui concerne les aides sociales…

Crips Gang, Compton, Los Angeles, en 1984 (c) CORBIS

Crips Gang, Compton, Los Angeles, en 1984 © CORBIS.

Ainsi, si les inégalités sont loin d’être gommées et que la flamme des erreurs de la police américaine est sans cesse animée par de nouveaux drames, des espoirs viennent néanmoins apporter de la lumière à toute cette obscurité. Pour la première fois, une femme Afro-américaine va diriger le département de la justice aux États-Unis. Ce domaine, particulièrement sensible pour les raisons que nous avons évoquées tout au long de cet article va donc se trouver sous la houlette de Loretta Lynch.

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