LITTÉRATURE

Nana, la Vénus sortie du caniveau

La première parution, en 1880, de Nana est un immense succès pour Émile Zola et son ami et éditeur, Georges Charpentier. Les 55 000 exemplaires qui s’écoulent le premier jour témoignent une fois de plus de la fascination des lecteurs pour les sujets sulfureux. Le romancier abandonne en effet la France miséreuse de l’Assommoir, son précédent roman, et dédie sa plume au Paris des plaisirs. À travers Nana, prostituée de luxe, et son ascension dans la haute société, le naturaliste Zola brosse le tableau à la fois répugnant et captivant d’un monde au crépuscule de sa vie ; un monde que nous vous proposons aujourd’hui de découvrir.

nana vénus

La naissance de Nana-Vénus, caricature d’André Gill et parodie du célèbre tableau de Renaissance

Grouillante, virevoltante, suffocante. Telle est la première scène du roman, où l’auteur nous projette sans ménagement au théâtre des Variétés. La foule, agglomérat de journalistes ambitieux, de noceurs fortunés et de dames que les maris ont forcé à venir, se presse aux guichets. Sur toutes les bouches, le nom de l’actrice que le directeur de l’établissement s’apprête à lancer : Nana. Une fois installé dans les fauteuils de velours et après une attente insoutenable, la sublime jeune femme apparaît au monde parisien, dans le rôle de Vénus, nue. Les dos se courbent, les tempes suent et une vapeur de désir emplie la salle. Nana chante et la tension atteint son paroxysme, avant de s’éteindre, dans un tonnerre d’applaudissements. Déjà, le génie de Zola illumine : l’incipit est un double sens à lui seul. Cette attente, cette montée du désir des spectateurs, cette nudité, ce fracas ; c’est l’acte sexuel en lui même. Le sujet de Nana est celui-ci : « Toute une société se ruant sur le cul » (Zola). Le ton est donné, l’intrigue est lancée.

Dès le lendemain, les messieurs se pressent à l’appartement de la nouvelle reine des nuits parisiennes. Nana quitte la médiocrité de ses premières années pour une vie immodérée, faite de gloire et de folies. Si on connaît Zola pour son engagement contre la pauvreté et la tristesse qui ravage les petits-gens, il se montre sans pitié avec l’élite débauchée du Second Empire et cherche à nous en dégoûter.

Pour cela, il commence par jouer avec les sensations du lecteur. Les lumières des intérieurs qu’il décrit sont un exemple révélateur. Souvent, on retrouve l’évocation des becs de gaz dont la flamme donne aux scènes une lumière rousse et très vive. Ces lampes, symboles de la tentation qui se consume, étouffent et instaurent une atmosphère oppressante, presque poisseuse. Nana n’est pas de ces lectures champêtres qui glissent comme l’eau d’une rivière. Ici, les phrases vous collent à la peau.

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Nana, blonde créature aux formes généreuses, attise les désirs des puissants – tableau d’Edouard Manet

Le comte Muffat, grand chambellan aux Tuileries et aristocrate austère, est au début du roman, le seul personnage qui semble hermétique aux charmes de Nana. Mais après des semaines d’hésitations, il finit par se précipiter chez la cocotte. Commence alors pour lui une inéluctable dégringolade dans laquelle il perd sa fortune et son honneur. Émile Zola personnifie en lui tout un pan de la société ; un monde rigide qui derrière les règles et la morosité a dissimulé ses instincts. Et plus que les autres, Muffat se jette dans le gouffre qu’est la demeure de la courtisane, plus que les autres il devient un pitoyable chien en chaleur. Les mots peuvent sembler très durs mais ils sont fidèles à la vision de l’auteur : le comte attend Nana des heures durant, comme une créature servile et, comble de la déshumanisation, se voit forcé pour l’amuser, de faire des imitations d’animaux. Zola n’oublie cependant pas la caste des bourgeois spéculateurs, des petits arrivistes et celle des filles du pavé. Nana est en faite un large éventail, qui en se dépliant laisse entrevoir les motifs d’une société détraquée. On pourrait croire l’auteur réactionnaire, farouchement opposé à la libération des mœurs mais il n’en est rien : son roman dénonce l’appétit du mâle, « grand levier de ce monde », avec toute la cruauté et la finesse qui font de lui un grand romancier.

Et Nana dans tout cela ? Vous l’avez compris, la jeune femme est l’épicentre de toutes les intrigues. Son rôle dans la peau de Vénus (déesse de la séduction et de la beauté), les passions qu’elle fait naître, les tentations qu’elle suscite et la perversion avec laquelle elle avilit les hommes sont autant d’éléments qui portent à croire qu’elle est une femme fatale. Mais Nana est une enfant (son nom caressant parle de lui-même). Elle est entêtée, possessive, émotive, capricieuse, boudeuse même ; elle agit selon son envie, sur des coups de tête et se lasse très vite des choses. Si elle humilie le comte Muffat c’est que, comme le gamin qui écrase les gendarmes sous ses pieds, elle est fascinée par sa toute puissance et son pouvoir de destruction. Si soudain, il lui arrive de sauter de joie, de pleurer à chaudes larmes ou de s’attendrir devant les choses les plus banales, c’est que la noirceur de sa profession ne lui a pas ôté le cœur tendre de son enfance. Nana, seul personnage pour lequel Zola éprouve de la compassion, est une fille du peuple que la misère a forcé à grandir trop vite. Elle se trouve à mille lieux de la prostituée romanesque que la fiction a l’habitude de nous vendre :

« Pour Nana, écrivit Zola, les réquisitoires dépassent tout ce qu’on peut imaginer… J’ai cherché à mettre de l’humanité sous mes phrases, j’ai eu l’ambition, sans doute trop grande, de vouloir planter debout une fille, la première venue, comme il y en a plusieurs milliers à Paris, et cela pour protester contre les Marion Delorme, les Dame aux camélias, les Marco, les Musettes, toute cette sentimentalité, tout cet enguirlandage du vice. »

Tout dans ce roman est éphémère, de la fortune des puissants jusqu’à Nana elle-même, que l’auteur voue à une fin terrible. Il est d’ailleurs brillant de la part de Zola de faire s’achever son oeuvre sur le déclenchement de la guerre franco-prussienne (1870) avec cette dernière phrase, criée par le peuple dans les rues : « À Berlin ! À Berlin ! À Berlin ! ». La frénésie sexuelle devient ainsi frénésie guerrière ; c’est le début de la fin.


Nana, c’est donc la promesse d’une lecture sensorielle et tourbillonnante qu’on n’oublie pas de si tôt. L’occasion de pénétrer dans un monde splendide et décadent qui court avec insouciance vers le précipice. Émile Zola nous montre que derrière les mythes qui envoûtent se cachent les vérités les moins attrayantes. Nana n’est pas Vénus, c’est la fille de Gervaise Macquart, blanchisseuse alcoolique.

Auteur·rice

Lycéen grenoblois féru d'histoire, de cinéma et de littérature russe et américaine. contact : pablo.grenoble@gmail.com

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