SOCIÉTÉ

Centenaire du génocide des Arméniens – Vers la fin du déni ?

Raphaël Lemkin a créé le mot « génocide » pour désigner ce crime jusqu’alors sans nom : un « crime contre l’humanité tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux ; sont qualifiés de génocide les atteintes volontaires à la vie, à l’intégrité physique ou psychique, la soumission à des conditions d’existence mettant en péril la vie du groupe, les entraves aux naissances et les transferts forcés d’enfants qui visent à un tel but. » Le droit international l’a intégré en 1948 avec le vote de la « Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide » à l’ONU. Dans un enregistrement audiovisuel qui a récemment refait surface, Lemkin affirme qu’il a pensé au terme de génocide par rapport à ce que les Arméniens avaient vécu pendant la Première Guerre mondiale dans l’Empire ottoman, et les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale en Europe.

Une extermination programmée

Les Jeunes-Turcs arrivent au pouvoir dans les années 1910, alors que l’Empire ottoman est en train de se démembrer. Ces ultranationalistes pensent que la grandeur de l’Empire ne peut être restaurée qu’à travers une homogénéisation ethnique. Une organisation spéciale est créée pour exécuter le génocide. Le 24 avril 1915 est lancé le compte à rebours avec l’arrestation des notables arméniens de Constantinople sur ordre du gouvernement. Les jours suivants, ils seront déportés et tués. Cette date marque le début d’une longue série d’arrestations massives, de déportations et de massacres du peuple arménien. Les assyro-chaldéens et les grecs d’Anatolie sont aussi victimes de l’épuration.

Un peuple décimé

Le génocide a fait 1,5 million de victimes. Les survivants se sont réfugiés dans différents pays. Une partie des orphelins a été recueillie puis envoyée ailleurs par des missionnaires étrangers, notamment américains. Ils ont ainsi contribué à constituer ce que l’on appelle aujourd’hui la diaspora arménienne.

On estime aujourd’hui qu’il y a environ 2,5 millions d’Arméniens dits « turquifiés » ou « musulmans » en Turquie. Certains ne le savent même pas. Mais petit à petit, les vérités refont surface, les tabous éclatent et les langues se délient. Alors que certains rejettent l’idée même qu’ils puisse être arméniens, d’autres partent en quête de leur identité, changent même de nom et certains se convertissent au christianisme.

Les fantômes arméniens

Fethiye Cetin est une avocate et militante des droits de l’Homme bien connue en Turquie. Elle est âgée de 25 ans lorsque sa grand-mère mourante lui révèle qu’elle est née arménienne et qu’elle a été séparée de sa famille à 10 ans, lors du génocide, avant d’être adoptée par un soldat turc sans enfants. Elle a été convertie à l’islam, son prénom a été modifié et elle a épousé un turc. Sa petite-fille comprend alors pourquoi pendant toutes ces années elle avait senti une certaine « différence » chez sa grand-mère adorée. Elle publie à 56 ans « Le livre de ma grand-mère », qui est un récit à la fois autobiographique et historique.

Et elles sont plus nombreuses que ce que l’on peut croire, ces « Arméniennes cachées », « les restes de l’épée ». Il y a aussi eu ces enfants turquifiés, dont certains étaient si jeunes qu’ils n’ont même pas su en grandissant qu’ils étaient arméniens. Beaucoup ont emporté leur secret dans leur tombe mais d’autres, comme la grand-mère de Fethiye, l’ont livré à leur descendance dans leur dernier souffle.

Un négationnisme à l’échelle de l’Etat

Le premier pays à officiellement reconnaître le génocide arménien est l’Uruguay. Depuis, de nombreux pays et parlements ont reconnu le génocide. Notamment la France, le Parlement Européen et le Conseil de l’Europe. Mais le principal acteur du génocide, la Turquie, continue de nier et mène également une active campagne de négationnisme, n’hésitant pas par exemple à utiliser des pressions économiques pour convaincre des pays partenaires de ne pas reconnaître le génocide.

L’émergence des voix d’intellectuels turcs

Un nombre croissant d’intellectuels turcs reconnait le génocide arménien. On peut citer des historiens, sociologues, des journalistes et des écrivains, dont le prix Nobel de littérature Orhan Pamuk qui a été condamné en Turquie pour avoir dénoncé le comportement négationniste de l’Etat vis-à-vis du génocide arménien. Ces personnes ne se comptent plus en dizaines, mais désormais en centaines, et cherchent à effectuer un devoir de mémoire. La quasi-totalité des historiens y compris turcs (non-membres de la société d’Histoire Turque Officielle) reconnaissent le génocide. Hrant Dink, un journaliste turc d’origine arménienne, proche de nombreux intellectuels turcs a créé le journal arménien « Agos » en langue turque. Il a beaucoup œuvré pour la reconnaissance du génocide et son assassinat en 2007 a cristallisé sur sa mort le scandale de l’occultation de la question arménienne depuis la proclamation de la République Turque en 1923.

La sociologue, romancière et militante féministe turque Pinar Selek (exilée en France depuis 2011), a livré dans son ouvrage « Parce qu’ils sont Arméniens », à travers ses souvenirs d’enfance, un témoignage touchant de la façon dont on ne parle pas et dont on parle de cette page noire de l’histoire turque. Autocritique, elle ose faire part de sa longue cécité. Intimiste, l’ouvrage permet de comprendre la position de la majorité des citoyens turcs. Bien que l’arrivée au pouvoir de l’AKP ait cassé le verrou ultranationaliste du kémalisme, et a permis à des intellectuels de parler, il reste difficile de s’exprimer sur la question arménienne en Turquie.

Mais le défenseur de la cause arménienne le plus « surprenant » peut-être, est Hasan Cemal, écrivain et journaliste, petit-fils de l’un des commanditaires du génocide arménien, Cemal Pacha. Ce dernier a en effet écrit un livre sur le génocide dans lequel il n’hésite pas à évoquer la responsabilité de son grand-père, et demande à l’Etat d’aller vers la reconnaissance.

Les étudiants semblent également chercher à effectuer un devoir de mémoire. 33 % de la jeunesse turque reconnaît le génocide arménien selon un récent sondage Fondapol. C’est un chiffre qui reste certes peu élevé, mais qui montre que malgré la façon dont on enseigne l’Histoire en Turquie, les tabous commencent à éclater.

Cent ans après : vers la fin du déni

Cent ans après le génocide arménien, les faits ne sont pas officiellement reconnus par la Turquie. Mais les choses commencent à changer au sein du pays. Il semble désormais que le déclic aura lieu à l’intérieur du pays. Les gens osent parler, les tabous éclatent et les mensonges du régime d’Erdogan ne font plus effet. Cette page douloureuse de l’histoire du peuple arménien et honteuse pour le peuple turc doit être une fois pour toutes reconnue et écrite, afin que le devoir de mémoire collectif puisse être réalisé. Toutes ces vies volées, tous ces destins brisés et ces traumatismes sont transmis comme une fêlure au sein des familles arméniennes et même turques. Le négationnisme est douloureux en cela qu’il semble parachever les disparitions et les souffrances. Le 24 avril 2015, date symbolique, nous commémorerons le centenaire du génocide arménien.

Auteur·rice

Secrétaire générale de la rédaction du magazine Maze. Provinciale provençale étudiante à Sciences Po Paris. Expatriée à la Missouri School of Journalism pour un an. astrig@maze.fr

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