Lettres à un jeune poète de R. M. Rilke, ou l’art de se faire poète

  • Rainer Maria Rilke et Franz Xaver Kappus

Rainer Maria Rilke est né en 1875 à Prague, inapte à la carrière militaire il se tourne vers des études d’histoire de l’art, puis de philosophie et de lettres. Sa vie est marquée par de nombreux voyages à travers l’Europe et des rencontres avec les plus grands artistes de l’époque comme Tolstoï ou encore Rodin. Il meurt en 1926 en Suisse. Très tôt reconnu comme un maître en matière de poésie, Rilke reste malgré tout méconnu.

Entre 1903 et 1908, Rilke entretient une correspondance avec Franz Xaver Kappus, un jeune élève de l’école militaire austro-hongroise. Ce dernier demande au poète conseils et critiques au sujet de ses écrits. Rilke lui répond en dix lettres qui seront publiées sous le titre «  Lettres à un jeune poète ». Il y expose sa conception de la poésie, de l’artiste, mais mène également une réflexion sur les grands thèmes de l’existence humaine.

  • « Entrez en vous-même… »

Pour ce qui est des sujets abordés, Rilke conseille de s’écarter des grands thèmes trop traités et trop communs de la poésie. Pour lui, l’artiste doit puiser son inspiration dans ce qu’il connaît, dans ce qu’il comprend, c’est-à-dire dans son quotidien. Le poète doit savoir trouver en lui les sources de son œuvre. Ainsi, le poète doit bien « se faire voyant » comme le suggérait Rimbaud en 1971 dans sa lettre adressée à Paul Demeny. En effet, l’art exige de dépasser la vision ordinaire du réel et de voir de la grandeur là où le commun des mortels ne voit que banalités. La poésie exige donc que l’artiste sache transcender la réalité et de l’amener au rang d’œuvre d’art.

« Si votre quotidien est pauvre, ne l’accusez-pas. Accusez-vous sous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. »

 

  • La solitude de l’œuvre d’art…

Ce dépassement du réel aboutit à une place particulière de l’œuvre d’art, entre humanité et divinité. Ainsi, on ne saurait saisir une œuvre à partir des conventions purement humaines qui régissent notre vision du monde. Face à l’œuvre, l’Homme doit faire face à la barrière de l’interprétation. En effet, l’art reste silencieux et a pourtant tant à dire. Chez Rilke, cette opacité de l’art suppose une solitude immense de l’œuvre d’art. On ne peut pas comprendre l’art grâce à la critique qui apparaît alors comme inutile et infructueuse. Seul l’amour permet de comprendre l’œuvre. A la fois créateur et premier lecteur, le poète doit donc le premier aimer son œuvre.

« Et plus inexprimables que tout sont les œuvres d’art. »

 

  • … Et celle de l’artiste

Et comme son œuvre, l’artiste est seul. Il est un être en dehors du monde, sans cesse en retrait de la foule. Il devient bel et bien le « Grand Maudit » de Rimbaud ; le don se transforme en malédiction. Cette conception est aussi celle développée par Rilke ; l’Homme ne choisit pas l’art, c’est l’artiste en lui qui s’impose, qui l’oblige à créer. Le poète est soumis à son don. Il conseille alors au jeune poète de ne pas tenter de fuir la solitude mais au contraire de la cultiver. Elle est partie intégrante de sa condition, elle le définit, lui est nécessaire, vitale. L’artiste se nourrit de cette solitude. Cette vision de l’artiste renforce l’image d’un être à part ; la puissance créatrice l’élève au-dessus de la foule mais, perdu dans les nuages, on ne saurait être accompagné par un autre que soi-même.

« Être seul comme l’enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l’enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s’en affairent. »

 

  • L’Homme dans l’adversité

Cependant, Rilke ne se contente pas de donner à son jeune élève une définition de l’artiste. Attentif aux  interrogations diverses de Franz Xaver Kappus, il livre sa conception de différents aspects de l’existence humaine, donnant à ces lettres une dimension philosophique complète. Rilke semble ainsi dresser le portrait de l’Homme dans sa vie quotidienne. Il aborde les thèmes de l’amour, de la sexualité, de Dieu, du travail… Il met aussi en lumière l’Homme face aux difficultés de son existence. Pour lui, l’Homme subit le flot de la vie qui l’emporte sans qu’il puisse lutter. Cependant, loin d’une vision pessimiste et fataliste de l’existence, Rilke délivre un message positif sur la condition humaine. Certes l’Homme est inévitablement confronté à des difficultés douloureuses, cependant, c’est face à l’adversité et aux épreuves qui le transforment que l’Homme acquiert toute sa grandeur.

« Tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux. »

Finalement, plus qu’une philosophie de l’art, Rilke nous donne dans ses lettres des conseils précieux à l’Homme et à l’artiste qui vivent en nous. Ses réflexions et interrogations dépeignent l’Homme dans ce qu’il a de plus noble.


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