CINÉMA

Les Merveilles – Alice au pays des Abeilles

Les Merveilles d’Alice Rohrwacher est un peu l’intrus partout où il passe. OVNI de la croisette et méprisé par les salles de cinéma, il a pourtant raflé le Grand Prix à Cannes. La presse n’en a pas touché un mot. 2014, année de la bouillabaisse des émotions, n’a pas été séduite par ce petit film du terroir humble et poétique.

Une jeep parcourt un champ. Le blé est jaune passé et la mer d’un bleu puissant. Le vert ne se remarque pas et les couleurs chaudes diffusent leur aura autour d’elles. Le charme du cinéma italien et de cette esthétique typique est repris, respecté, magnifié. Lorsqu’une pirogue traverse la mer, Alice Rohrwacher filme l’eau sur presque tout l’écran. Un bout de la pirogue et un homme peinent à se frayer une place sur le bas côté de l’image. Ce plan dépecé de toute chair ne laisse que le squelette et amène à une forme d’essentiel. Cela rentre en symbiose avec l’histoire. Il y a autant de délicatesse dans la manière de diriger les acteurs que de choisir comment l’on va filmer le plant de tomates. Dans ce doux accord, l’espace participe à l’histoire. La mer, lieu de la liberté, lorsque le père proclame en slip les chevilles dans l’eau “Mes filles sont libres !”. Elle reviendra plusieurs fois, témoin des moments calmes. A l’inverse, la maison est le lieu des tensions et de toutes les violences. L’espace a une utilité non seulement esthétique mais aussi narrative que de rares films savent utiliser avec autant de brio.

Photo du film LES MERVEILLES © ANSA

Photo du film LES MERVEILLES © ANSA

Dans une famille d’apiculteurs, les caractères du père et de Gelsomina, l’aînée, entrent en collision. L’amour qu’ils se portent l’un l’autre est confronté à leurs différences. D’un côté, le père, loin des réalités : il dira ainsi lors d’une conversation que lorsque l’argent ne servira plus, ils seront bien heureux de ne pas en avoir. Cette phrase édifiante sur le personnage le montre comme un vieil utopiste tentant de protéger ses filles contre le diable qu’il voit dans la société. Mais la prison qu’il crée autour d’elles est refusée par Gelsomina, la chef de famille officielle grâce à sa détermination et son courage. Adolescente, Gelsomina rêve de Milan, de robes à paillettes et de garçons. Jamais cela ne tournera dans le cliché ou dans la niaiserie. Cela restera toujours en arrière plan, comme si ce sujet n’importait pas à la réalisatrice. L’histoire se focalise donc sur ces deux personnages et leur amour entre le malsain et le bestial. L’aspect instinctif de la protection est omniprésent. Ils sont un clan. Une espèce en voie de disparition à sauvegarder.

© Culturopoing 2014

© Culturopoing 2014

Les personnages sont approfondis, toujours entre la faille humaine et la perversité. Ils ne seront jamais définis comme fous mais jamais comme totalement sains d’esprit non plus. Ce regard ambivalent semble être celui de la société contemporaine qu’ils refusent. Pour la réalisatrice, ses personnages ne doivent pas être psychanalysés. Ils sont hors du temps, hors des normes, de sorte qu’on ne peut les comprendre.
Dans cette situation a priori inébranlable apparaît la merveille : Monica Bellucia toute de blanc vêtue. Présentatrice dans Le pays des Merveilles – émission ridicule visant à présenter les régions italiennes – elle rencontre Gelsomina lors du tournage de la présentation de la prochaine émission. Celle-ci se déroulera en Ombrie, la région de Gelsomina. De cette merveille, d’autres arriveront : un spectacle de Gelsomina et Martin – jeune délinquant adopté par la famille contre de l’argent – ou les chants des mamas italiennes aux mélodies sorties de la terre… En quelque sorte, la beauté est filmée pour elle même. Sans prétexte, sans atours, sans détours.
Alice Rohwacher tente le réalisme. Pour ce motif, les abeilles utilisées sont vraies, sans trucages. Les acteurs ont dû apprendre l’apiculture, introduire les abeilles et les autres animaux dans les champs des mois avant le tournage. Les Merveilles est une sorte de colonie de vacances pour apprendre la vie à la campagne. Mais il manque le contexte de toute cette beauté. Sans lui, les personnages sortent de l’intemporalité. Ils nous semblent fragiles et éphémères. Leur mort ou leur oubli est inévitable.

Les Merveilles reste comme un roman de vacances : anecdotes et expériences. Les Merveilles est donc l’invisible de 2014 ; victime de sa modestie, il signe cependant un retour à la tradition du cinéma italien avec splendeur.

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