SOCIÉTÉ

La République du bon mot

Le mois qui vient de s’écouler a été prolifère pour les marchands de dictionnaires. Même si la profession tombe en désuétude, nous avons assisté en vrac à la résurgence des termes « Islamo- fascisme » « influence juive » , ou encore « français de souche ». On pourrait croire que c’est par zèle linguistique que nos politiques martèlent ces éléments de langage, qui fleurent bon le passé rance que nous avions tenu à l’écart jusqu’alors, mais la manœuvre est bien plus insidieuse.  Si l’on est dans la nécessité d’inventer un nouveau terme pour qualifier ce qui nous menace, c’est donc que la situation est inédite, et donc qu’elle nécessite une réponse politique inédite ? Des éléments de langages opaques, définis comme allant de soi, repris partout en quelques heures, le cocktail est explosif.

Si l’on peut déplorer ces écrans de fumée antidémocratiques, regrettons encore plus la surenchère à laquelle se livre nos politiques, en ces instants d’attaques antisémites. A l’heure des tweets, des posts, des chaines d’infos en continu. Chacun luttant pour se faire entendre plus fort que son voisin, dégaine alors son bon mot, concocté par les conseillers en communication dans la voiture amenant au studio, avant que la consigne ne soit passée aux copains. Puis amplifié par la caisse de résonance médiatique, quid de l’utilité de son apparition dans nos bouches ? Combien de reprises pour ce fameux terme « d’islamo-fascisme » qui accole le nom d’une religion, à celui d’une idéologie totalitaire ? Le tout pour désigner des nébuleuses extrémistes dont l’organisation n’a rien en commun avec l’organisation de l’état italien des années 30 ! Quelle cohérence également à parler de déni démocratique à propos de l’utilisation d’un article de la Constitution, ce fameux 49.3 qui permet d’envoyer une loi Macron boudée par les uns et les autres pour un vote au Sénat ?

L’audience fait loi, et parfois les ficelles sont si grossières, qu’elles en deviennent des cordes macabres. Ainsi la France assiste avec fascination à la chute d’un nonagénaire, proche de François Miterrand, ancien ministre des Affaires Etrangères, du haut de la tour RMC. Et alors que tout le monde se penche et crache sur le corps qui gît en contrebas, seuls quelques observateurs remarquent en haut Jean-Jacques Bourdin qui l’en a poussé, visiblement très satisfait de son effet. Comment pourrait il en être autrement d’ailleurs, les articles fleurissent sur des kilomètres de pages Google, réponse du Premier ministre, invitation sur les plateaux télé. Cerise sur le gâteau, le terme “d’influence juive” qui est sorti de sa bouche, s’est entretemps miraculeusement déplacé dans celle de Roland Dumas. Pousser un vieillard aux idées certes nauséabondes, vers le cimetière des éléphants, avant même le vote de la loi Clayes-Leonetti sur la fin de vie, admirable.

Serge July ancien patron de Libération qui s’exprimait récemment sur Canal + déplorait « la pollution de l’information » actuelle, copieusement enrobée de ce gros mot qu’est la « communication ». Il en va de notre responsabilité à nous, média, de ne pas rentrer dans le jeu politique, dans lequel nous serions réduits au simple rôle de perroquet. Il nous faut questionner sans cesse le bien fondé de ces termes dont nous sommes une des caisses de résonance. Questionner leur emploi, leur pertinence, et leurs implications démocratiques. Dans le cas contraire nous ne saurions venir nous plaindre du monstre que nous aurons contribué à créer. Il est évidemment, de votre responsabilité, ami lecteur, de questionner la stupidité de chacun des textes qui vous tombent sous les yeux, sans exception.

Auteur·rice

Pour toute tentative de corruption merci de demander la grille tarifaire à la direction.

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