SOCIÉTÉ

“En France, on sait de quel côté de la frontière on habite selon la couleur de sa peau”

Historien, chercheur-associé au CRNS (Laboratoire Communication et Politique), Pascal Blanchard est un spécialiste de l’Empire colonial français. Connu dans le milieu intellectuel pour des ouvrages comme La Fracture coloniale. La France au prisme des héritages coloniaux (La Découverte, 2005), où il offrait un regard neuf sur les “héritages coloniaux” et la notion “d’identité nationale”, il est aujourd’hui de ceux qui envisagent l’immigration à travers l’histoire, par opposition à ceux qui l’utilisent à des fins politiciennes ou souhaitent l’instrumentaliser. Partisan de plus d’éducation, de plus de connaissance et de ce qu’il appelle le récit partagé en Histoire, il a répondu à nos questions sur l’immigration, la tolérance, ou encore la diversité.

Avant toute chose, pouvez-vous nous donner un ordre d’idées des chiffres de l’immigration en France aujourd’hui, légale et illégale ?

On estime qu’il y a entre 320 000 et 370 000 personnes qui rentrent tous les ans. C’est une estimation, puisque par définition pour l’immigration illégale, aucune statistique fiable n’existe. Mais attention, ce chiffre n’a aucun sens si on intègre pas les personnes qui repartent ! L’immigration, c’est le même principe que celui de la baignoire : vous mettez de l’eau, et à un moment il y a de l’eau qui part. Aujourd’hui pour un coefficient 100 de gens qui rentrent, il y a un coefficient 50 de gens qui partent, qui circulent, qui reviennent. N’oublions pas non plus qu’il y a un flux très important de Français qui partent à l’étranger. Il y a donc un peu plus de 200 000 personnes « nettes » qui arrivent tous les ans (soit une évolution de 0,3 %), sachant que la plupart des migrants qui arrivent sont là soit par le regroupement familial, soit pour faire des études. La partie de travailleurs migrants qui arrive sur le territoire est la partie la plus faible en pourcentage. Cela relativise la vision que l’on peut avoir sur la question d’une immigration massive.

Comment se place la France par rapport aux autres pays européens ?

Aujourd’hui la France fait rentrer beaucoup moins de migrants que d’autres grands ou petits pays européens. La France était un grand pays d’immigration, et l’est de moins en moins. L’immigration a beaucoup baissé : entre les années 50 et aujourd’hui, la courbe est constamment en décroissance. Aujourd’hui la France est peut-être au 7e ou au 8e rang dans l’Union Européenne des pays en termes d’accueil « réel », par rapport à sa population. On est par contre bien derrière les Anglais, les Allemands voire même les Suédois ou les Italiens, en terme de proportion de la population.
On est plus un grand pays d’immigration. On est une terre de mixité, et c’est normal car nous avons une histoire longue contrairement à des pays comme la Suède, qui accueille beaucoup d’immigrés depuis à peine vingt ans. Nous, notre histoire de l’immigration elle commence au XVIIIe siècle. Si vous aviez été acheter une baguette de pain dans une boulangerie parisienne en 1756, il aurait été normal de croiser une personne originaire de Saint-Domingue ou d’Afrique orientale.

D’où viennent principalement les personnes qui rentrent en France aujourd’hui ?

Selon si c’est pour le travail ou pour le regroupement familial, ça n’est pas du tout la même chose. Pour le regroupement familial, il y a une forte dominante des migrants venus d’Europe de l’Est, d’Afrique occidentale, ou du Maghreb, tout en sachant qu’il y a une population qui ne rentre pas dans les statistiques, c’est celle qui est présente sur les territoires ultra-marins (DOM – TOM) qui représentent un flux extrêmement important, puisqu’aujourd’hui la plus grande île des Antilles, c’est la métropole. Il y a plus d’Antillais qui vivent aujourd’hui dans l’hexagone que d’Antillais avec les descendants qui vivent aux Antilles.
Mais les chiffres ne sont que le reflet de politiques publiques. Vous me parlez de migrants, mais qu’est-ce que vous faites d’un enfant qui est né en Algérie dans les années 50 et qui revient en France aujourd’hui, qui a la double nationalité ? Il est dans les statistiques ou pas ? Non, jamais. De même avec l’Europe, on ne sait pas par exemple combien de Belges font tous les jours la navette entre la France et la Belgique puisque les frontières sont ouvertes. Les chiffres d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec ceux des années 30, parce que la notion d’étranger aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle que l’on avait auparavant : le Belge était un étranger dans les années 30, aujourd’hui il traverse la frontière comme il veut sans aucun problème communautaire. Cela veut dire que la focalisation aujourd’hui se fait surtout sur les populations qu’on qualiefirait de « post-coloniales », ou « extra-européennes ». Dans le débat intellectuel aujourd’hui, on insiste surtout sur les populations non-européennes, voire « musulmanes ». Quand vous dites « immigration », les gens pensent immédiatement à « non-blancs ». Le sujet a changé. Parler d’immigration, ça n’est pas tellement parler d’un phénomène mesurable, c’est beaucoup plus parler d’un phénomène sociologique, parler des « indésirables ». Aujourd’hui quand on parle d’immigration, les gens ne s’intéressent pas au statut de l’étranger qui est depuis moins de cinq ans en France, mais aussi à l’Antillais qui est Français depuis vingt-trois générations, des enfants de l’immigration et de ceux qui sont-là depuis plusieurs générations.

Contrairement à certains dans le débat public, vous ne pensez donc pas qu’il y a trop d’immigrés en France ? C’est une vue de l’esprit ?

Non, ce n’est pas qu’une vue de l’esprit. C’est exactement comme pour le ressenti par rapport à la criminalité, ça n’est jamais lié à la réalité des chiffres (même si celle-ci existe bien sûr). Vous avez des gens au fin fond du Cantal ou des Landes, qui vont avoir l’impression qu’il y a trop d’immigrés en France, pourtant il y en a extrêmement peu sur ces territoires. Mais leur ressenti est lié à la médiatisation, et à ce qu’ils voient au journal de TF1 ou de BFM tous les soirs. A l’inverse, ceux qui vivent dans des quartiers populaires ou il y a 3/4 de population non-européennes, ça veut rien dire la « surpopulation » dans ces quartiers là. Tout cela est relatif : si vous avez grandi dans un quartier populaire avec des populations migrantes, votre « seuil de tolérance » comme on disait dans les années 80 n’aura rien à voir avec nos amis du Cantal qui ne voient jamais (ou peu) de populations africaines, antillaises ou maghrébines.
Ce que je veux dire c’est que la notion de « il y a trop d’immigrés », est d’abord un phénomène politique et sociologique. Aujourd’hui, dans une période de crise, une période identitaire, un contexte international très dur, les gens ont peur de l’autre. Dans ce contexte de crise, les gens à qui la crise prend beaucoup, a peur que l’autre lui prenne le peu qui lui reste. Ce voisin qui est illégitime, car on a jamais expliqué dans ce pays qu’un Africain, un Maghrébin ou un Asiatique pouvait être Français. Ceux qui sont là, même ils sont nés en France, ils sont pas légitimes sur le territoire. Et cette situation, par définition, provoque un sentiment de « trop-plein ». C’est pas quantitatif, c’est un trop-plein par rapport au vécu que chacun a. On voit bien que c’est très compliqué ce que l’on est en train de se dire : parce qu’il y a trop de Belges, trop de Polonais ? Ou il y a trop d’Arabes et trop de Noirs ? Il y a 1,6 millions de personnes en France qui ont une origine belge sur cinq générations, c’est d’eux dont on parle ? Ou c’est des Africains et des Maghrébins ? Et là le sujet prend une toute autre tournure, car aujourd’hui on a des problèmes de rapport à l’altérité (et au passé colonial), et ça pose beaucoup d’enjeux, dont ceux dont parlent les gens : « y’en a ras-le-bol, ils nous piquent le boulot, ils viennent pour la sécurité sociale ! », c’est tout cela qui ressort dans une période de crise et dans un contexte international extrêmement compliqué.

C’est par ce contexte que vous expliquez le succès du Front National, et celui de penseurs comme Alain Finkielkraut ou Eric Zemmour ?

Il y a plusieurs problèmes ici. D’abord je pense que l’un abreuve l’autre, entre le FN et ces polémistes. Sur la vision décliniste de la société, portée par Finkielkraut et Zemmour, chaque génération a connu cela, ce moment où l’on dit la France a perdu ses valeurs d’hier. Il y a toujours eu des gens pour dire « c’était mieux avant ». En fonction des époques, ce qu’on va stigmatiser pour faire valoir le « mieux avant » change. Aujourd’hui, certains disent « c’était mieux avant, parce qu’il n’y avait pas d’Arabes et de Noirs ». Et ça marche, parce que c’est un argument véridique. Il y a plus d’Arabes et de Noirs qu’il y a cinquante ans. Et ces gens estiment que cette présence plus nombreuse nous fait perdre notre identité. C’est la connexion des deux qui fait que le discours de ces gens devient une justification pour d’autres.
Le Front National ne s’est pas créé que par le mensonge, il s’est aussi construit sur une forme de peur : celle du métissage, du changement, de la rencontre de l’autre. Mais il ne faut pas ostraciser ceux qui ont peur, la peur est un phénomène tout à fait naturel ! On a toujours peur de ce que l’on ne connait pas. Alors il y a les gens qui veulent aller vers la rencontre à l’autre, par la culture, le savoir, les arts… Et puis il y a ceux qui jouent sur la peur, présentent l’autre comme le repoussoir. Il faut se souvenir que beaucoup au départ n’envisageaient pas que les femmes aient un jour le droit de vote, parce que ç’aurait été le déclin de la France. Il a fallu attendre 1945, alors que la Révolution française a eu lieu en 1789. Le FN s’est abreuvé là-dessus.
Ce discours s’appuie sur de vieilles pensées. Rappelons-nous que nous sommes un pays colonial (c’est notre histoire depuis le XVIe siècle). Nous avons commencé à découvrir les berges lointaines du Saint-Laurent en 1534. Cette histoire n’a jamais été assumée dans notre pays, car nous sommes la République, et la République n’aurait jamais dû coloniser nous sommes d’accord, le pays des droits de l’Homme a mis les femmes hors citoyenneté et les indigènes hors société commune, et ce pays a donné des leçons au monde entier. Nous sommes la génération, vous comme moi, qui devons hériter des éclaboussures impériales.
Le vécu d’un jeune issu de l’immigration européenne n’est pas le même que celui d’un jeune issu de l’immigration sénégalaise, malienne ou vietnamienne. Car ces derniers sont à la fois immigrés, et ex-indigènes. Et si on prend les Antillais, ils sont immigrés, ex-indigènes et ex-esclaves, ça fait beaucoup en terme de poids historique. Lorsque la présence de populations immigrés était mineure, ou dans une société coloniale où il y avait un rapport de domination, personne n’imaginait la société métissée dans laquelle on vit aujourd’hui. Lilian Thuram racontait cette anecdote en conférence un jour, il a découvert qu’il était noir à l’âge de huit ans quand il est arrivé en France hexagonale. Les gens sont égaux à la naissance, mais pas dans la pratique. Aujourd’hui un enfant de 8 ou 9 ans sait de quel côté de la frontière il vit, en fonction de la couleur de sa peau, il ne faut pas vous leurrer. Celui qui est black a bien compris que pour lui ça ne se passerait pas pareil que pour le petit blanc. Cela ne veut pas dire que notre pays est pire que les autres, c’est simplement qu’on le rend invisible alors que nous savons tous que c’est omniprésent. Il n’y a que nos élites politiques qui ne se rendent pas compte qu’un enfant de 8 ans le sait. Pourquoi les profs le savent ? Pourquoi vous quand vous rentrez dans un quartier populaire, vous savez que vous êtes dans un quartier populaire ?

Pourquoi le modèle d’intégration français est-il à ce point en crise ?

Il ne l’est pas pour toutes les populations. Il l’est sur les populations ex-coloniales, pas sur les Belges ou les Espagnols. Il est en crise sur ceux qu’on a pas considéré comme ex-étrangers, et ensuite citoyens. Du jour au lendemain, on a fermé les portes impériales, on a dit « Ok, tout le monde est pareil ». Mais attendez, votre grand-père et le mien ont appris à l’école dans leur manuel d’histoire, que la « race blanche » était amenée à diriger la Terre. On en sort pas comme ça, c’est une histoire qui est complexe. On croit qu’on en sort en claquant des doigts, mais vous pouvez décoloniser politiquement, décoloniser économiquement (et cela prend un demi-siècle), on voit bien que le débat sur l’intégration n’est pas lié à une longue histoire de l’immigration, mais à une histoire sur des populations données. Nous n’avons pas les mêmes cultures, les mêmes savoirs. C’est comme si demain matin vous mettiez cinq personnes qui se connaissent pas dans une même pièce, et que vous disiez « je veux que ça fonctionne ». Cela ne marche pas comme ça, il faut du temps.
Un exemple, que j’ai donné à des élèves de Première en conférence. En 1789, la Révolution française a lieu, en 1945 les femmes ont le droit de vote, et en 2015 on a la première élection totalement paritaire (ndlr : les élections départementales). Je leur ai dit : pourquoi ? Vous avez une heure. Prenez votre copie, essayez, vous allez voir du mal à… expliquer. Vous vous rendez compte de la durée ? 230 ans d’histoire, pour sortir d’un modèle, où l’homme blanc devait guider la société. Et on voudrait que du jour au lendemain, tout le monde pense que quelqu’un qui nait en France, quelle que soit la couleur de sa peau, est Français. L’Histoire pèse. C’est comme un mille-feuilles : c’est pas parce que vous mettez de la poudre blanche sur la dernière strate que les couches d’en-dessous ont disparu. Cela reste de la poudre aux yeux. Les stéréotypes de nos aïeux nous les portons, même si nous avons appris aujourd’hui à les contourner, mais nous n’avons pas fait disparaître en nous tout ce qui est la culture globale. Quand je dis « nous », c’est valable pour les Japonais, les Sénégalais ou les Algériens. C’est pour ça que quand j’entends parler de la repentance ça me fait rire, parce que qui est repentant ? Les Maghrébins ne sont pas mieux quand ils parlent des Noirs, les Noirs du Sénégal ne sont pas mieux quand ils parlent de ceux du Congo. Nous avons ce background en nous, et tout cela fabrique un regard contemporain, sur lequel s’ajoutent de nouveaux stéréotypes. Vivre dans une société sans stéréotypes est une utopie. Au-delà de ça nous apprenons à y mettre des bémols. Mais ils persistent. Quand je vois mes amis dans les facs américaines, quand un Noir a un poste, on dit  « il l’a eu parce qu’il y a les quotas », et pas parce qu’il est compétent. On est encore à ce stade là, certains disent « au stade primitif d’apprendre à vivre ensemble ».
Je vous pose une petite colle. Vous aurez des enfants un jour. Vous irez où pour leur montrer l’histoire coloniale dans un musée ? Il y a 12 744 musées dans ce pays, du plus petit au plus majestueux (le Louvre). Il y a 27 musées du sabot. Pas un sur l’histoire coloniale. Douze millions de Français-e-s ont au moins un grand-parent né outre-mer. Trouvez l’erreur. Quand vous ne racontez pas l’Histoire, vous rendez illégitimes les gens qui vivent sur votre sol.

Nous sommes donc dans un processus lent. Vous parliez un jour en débat d’une « révolution identitaire » que nous serions en train de vivre. La France a-t-elle un problème avec l’identité ?

La France a toujours eu du mal avec l’identité, et c’est normal. Certains pensent que c’est quelque chose de figé, ce qui est une hérésie quand vous êtes un intellectuel ou un chercheur. Elle a toujours bougé la France. Ce qui nous fait peur, c’est de perdre une soi-disante identité. Ce n’est pas à critiquer en soi, ce n’est pas grave de se poser des questions sur l’identité. Je ne suis pas contre. Je suis contre le fait d’en faire un point de fixation, une phobie pour rejeter l’autre, au nom de la défense d’une identité raciale. C’est ça le danger.
Je ne peux pas rejeter de manière sectaire quelqu’un qui pense qu’être Français c’est être blanc. Je ne suis pas d’accord, mais on a le droit de le penser, pourquoi pas ? Moi je trouve que c’est une aberration, par rapport à l’histoire des flux migratoires, par rapport à l’histoire collective… Mais en faire une théorie qui expulse l’autre de l’identité, ce que font Finkielkraut et Zemmour, alors là je m’y oppose intellectuellement. Parce que leur discours n’est pas seulement un ressenti, mais leur volonté c’est d’arriver à faire en sorte que les politiques publiques soit des politiques qui limitent l’arrivée des migrants « exotiques », parce qu’ils vont nous faire perdre notre « identité raciale ». Oui ça peut être violent. Mais quand les Romains sont arrivés en Gaule, ça a été violent, et ça a apporté quelque chose à la culture, c’est une partie constitutive de la France aujourd’hui. C’est important de le dire, ce droit à la perspective historique.
Cela ne veut pas dire que le métissage est bon en soi, il ne faut pas tomber dans une utopie absolue. Moi ce qui m’intéresse quand un individu rentre en France, et qu’il veut devenir Français, c’est « est-ce qu’il partage les mêmes valeurs que moi ? », pas la couleur de sa peau. C’est comme ça qu’on m’a appris ma République.
Ce débat il a existé un jour de manière très tangible. Le 28 juillet 1885, à l’Assemblée nationale. Jules Ferry se lève, et prononce son discours sur les races supérieures et les races inférieures, pour justifier la colonisation. Et c’est un « grand républicain ». Je tiens d’ailleurs à préciser que c’est cet homme que François Hollande a retenu pour ouvrir son quinquennat. Et alors un député d’Auvergne se lève, un ancien Communard, et il dit : « Vous osez dire cela Monsieur Ferry, dans le pays des droits de l’Homme ? ». Voilà, c’est ça ma République. Pas celle de François Mitterrand et de Guy Mollet en Algérie, mais plutôt celle de Michel Rocard et Pierre Mendès-France qui se battent pour l’indépendance des colonies.

Avez-vous été choqué d’entendre François Hollande parler de « français de souche » ?

Choqué, mais pas surpris. Le fait est que 95 % des Français pensent comme ça. Pourquoi voulez-vous que le président soit différent des 95 % de la nation ? La majorité des Français voit le pays comme ça, il y aurait des Français dits « de souche », qui seraient normaux, légitimes, et d’autres qui ne seraient pas « de souche » et donc moins légitimes. Le président ne fait donc que renvoyer une image de normalité, donc je ne suis pas surpris.
Mais bien évidemment je suis choqué, parce qu’un homme politique de cette envergure là a un devoir éducatif, et un devoir d’exemplarité. Mais je dirais que quand on voit la couleur des cabinets ministériels, on est pas surpris. Il n’y a que des Blancs, ou du moins une forte majorité. Avant c’était les rédactions des médias qui n’étaient pas très bonnes sur la diversité, maintenant ce sont les cabinets ministériels.

Autre mot d’actualité, que l’on a entendu suite aux événements tragiques que nous avons connu début janvier, êtes-vous d’accord avec le terme « d’apartheid territorial, social, et ethnique » prononcé par Manuel Valls ?

Je suis d’accord avec les quatre mots, car je pense qu’ils correspondent tout à fait à la situation que nous vivons en France. Je rappelle simplement que les lois de l’apartheid n’ont été que l’adaptation « juridique » par le gouvernement sud-africain pour plaire à ceux qui les attaquaient au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en disant que les lois de séparation raciale n’étaient pas légales.
En France, l’apartheid sociologique, politique, identitaire, territorial, social, et ethnique existe de fait dans ce pays. C’est le produit de cinquante ans de non-politiques publiques. Nous n’avons pas supprimé le modèle qui a existé pendant trois siècles dans les colonies. C’est inconscient mais c’est un constat.

Vous parlez des politiques publiques qui n’ont pas été à la hauteur. Qu’est-ce qui n’a pas été fait, et qu’il faudrait faire ?

D’abord en termes éducatifs. Est-ce normal d’expliquer à 12 millions de Français qu’ils ne sont pas légitimes dans ce pays ? Si vous allez dans un quartier populaire, et que vous parlez avec un habitant issu de l’immigration, il peut vous dire « je ne me sens pas Français, parce que l’Histoire de France je n’y appartiens pas. Il n’y a pas de héros politique qui me ressemble ». Il faut expliquer que notre société a changé, et que notre histoire est aux couleurs de cette société. Ça paraît être du détail, mais pour se sentir bien quelque part, il faut se sentir accueilli. Personne n’est bien dans un espace où il rentre en force.
Puis les politiques territoriales. Une anecdote : à votre avis on a fait quoi des 42 000 fonctionnaires des colonies en 1960 qui ont suivies les indépendances ? On les a mis à la retraite ? Et bien non, ce sont ceux qui ont fait en partie la politique urbaine de ce pays. Ils ont fait les HLM, ils ont sorti les gens des bidonvilles pour les mettre loin de la ville, et enfin ont mis en place les villes nouvelles. Ils ont géré les foyers Sonacotra, le Bumidom en provenance des Antilles. Et les politique migratoires. Tout cela crée un système territorial, et on peut dire ce que l’on veut aujourd’hui, les pauvres ce sont souvent les migrants dans un pays d’immigration. La conjugaison de cette politique de mise à la marge, et celle de la non-intégration citoyenne fait la situation dans laquelle nous nous trouvons. On est pourtant aujourd’hui avec la troisième ou quatrième génération, voire pour les Antillais de la vingt-troisième génération ! Et pourtant quand vous êtes Antillais, vous vous sentez pas forcément Français.
Nous n’avons pas construit une société où un jeune Antillais par exemple qui s’installe dans l’hexagone ne se sent pas pleinement dans son pays. Lui, avec son statut, son vécu, il est obligé d’être trois fois plus brillant que les autres. Et c’est terrible. Et nous, nous imitons, sans le savoir, ce modèle. Quand vous êtes pas black ou maghrébin, vous galérez pas à trouver un appartement, vous vous faites pas recaler de boîte de nuit, vous vous faites pas contrôler huit fois par mois. Tout cela ça vous fait un quotidien. Le système n’a pas été décolonisé, il a été en continuité, mais sans le cadre juridique ».
Quelle est la solution ? J’en sais rien. Il y a cinquante ans de boulot à reprendre ! Là clairement, il y a une génération sacrifiée, et le travail que l’on est en train de faire, il est pour la prochaine.

La France a été un modèle, dites-vous. Aujourd’hui, on voit que le modèle peut malheureusement être l’intégrisme religieux. La République n’est donc plus un modèle ?

D’abord sans parler de l’intégrisme, rappelons que pendant longtemps le catholicisme a pu être un modèle pour certains. Aujourd’hui on peut être musulman et Français.
Pour parler du djihadisme, cela concerne 2 000 personnes en Syrie, et peut-être 5 000 personnes un peu perdues sur internet qui ne savent pas quel est leur destin en France. Soit une partie infime de la population française. C’est rare que je « m’intéresse » à la minorité, et pour moi ils sont ultra-minoritaires. On a pas jugé la jeunesse française en 1937 à son rapport à la bourgeoisie quand certains sont partis faire la guerre d’Espagne. Et bien là on vit la même situation, ils cherchent ailleurs, manipulés par les médias, un nouveau destin.
Ces gamins qui sont en quête d’identité, qui sont perdus aujourd’hui, qui s’en vont pour un prétendu combat contre l’Occident, bien sûr que c’est intéressant de travailler par rapport à ces jeunes. Mais ils ne sont pas représentatifs. Moi ce qui m’inquiète beaucoup plus, ce sont ces milliers de gamins qui n’ont pas de boulot, pas d’avenir, pas de destin.
On est frappés lorsqu’on va dans les quartiers populaires. Avec Lilian Thuram en conférence, on a posé la question : « Qui est Français ? », très peu ont levé le doigt, et quand on a demandé : « Qui a la nationalité française ? », 90 % des gamins ont levé le doigt. Voilà l’éclaboussure impériale dont on parlait. Ces gamins ne rentreront jamais chez eux, parce que « chez eux », c’est ici, et en même temps ils sont loin de se sentir complètement Français. Donc ils vont se replier sur des identités autres, qu’elles soient noire ou arabe, mais peuvent très bien être marseillaise ou parisienne en allant supporter l’OM ou le PSG. Quand l’identité collective n’est plus suffisamment un modèle, vous en cherchez un autre.
Nous nous leurrons sur beaucoup de choses. Les travailleurs maghrébins qui étaient là dans les années 50, ils sont repartis chez eux. Les enfants c’est pas le même sujet, ils sont nés en France. Les parents eux, ils ont choisi le silence. Quand vous êtes la deuxième génération, que vous avez fait la marche des Beurs dans les années 80, que vos enfants nés dans les années 90 n’ont toujours pas de boulot et qu’on les traite d’Arabes à l’école, c’est normal que le débat devienne compliqué.
Ma réponse à cela, elle est très modeste. Elle est sur l’éducation, et le récit partagé en Histoire. Les élites politiques sont loin de tout cela. Je demandais à des députés un jour qui avait été le vice-président noir de l’Assemblée nationale en 1904. Pas un seul ne connaissait son nom. C’est Gaston Gerville-Réache. Nous sommes moins à l’aise avec l’altérité aujourd’hui qu’avant. Exemple, les Américains sont passés de Martin Luther King à Barack Obama, et nous de Gaston Monnerville qui préside le Sénat, à une société qui a peur de l’autre.
C’est pas en faisant chanter la Marseillaise que vous faites une nation, mais il faut aussi la chanter avec passion pour aimer son pays. C’est paradoxal. Mais l’un ne peut arriver avant l’autre. C’est en racontant une histoire commune. C’est en parlant d’amour, même si ça fait rire tout le monde quand on dit cela. Si vous dites pas aux gens que vous les aimez comment vous voulez qu’ils vous disent qu’ils vous aiment ? Plus personne ne vient discuter avec ces jeunes. J’aurais pas aimé être prof en France quand il a fallu faire la minute de silence. On a demandé à tous les gamins de ressentir la fraternité. C’est la première fois qu’on leur a parlé de fraternité. On ne le fait pas parce que ça n’a jamais rapporté une voix. Taper sur la tête des Algériens ça a rapporté des voix, taper sur les migrants comme le FN ça rapporte des voix, mais parler de fraternité et d’amour, jamais. Je ne serai pas élu, si vous voyez ce que je veux dire (rires).

Pour terminer, quel message voudriez-vous passer aux jeunes qui ne vivent pas cette situation, quelle est la responsabilité de notre génération ?

Vous êtes une génération qui vit dans un temps historique très court. Le rapport au passé remonte à 3 ou 4 ans souvent. La connexion entre l’histoire et le présent est très rarement faite. Je rencontre des gamins qui ne savent pas ce qu’est la guerre d’Espagne, les croisades… Et pourtant vous ne comprenez rien à l’altérité, à l’identité, si vous ne commencez pas très loin dans l’Histoire. Complexifiez les choses, intéressez-vous, lisez. C’est comme ça qu’on pourra s’en sortir. C’est comme cela que l’on maîtrise son présent, et le présent.

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