LITTÉRATURE

45ème edition de la foire du livre de Bruxelles

Cette année se tenait la 45ème édition de la Foire du Livre de Bruxelles. Véritable librairie géante, les exposants comme les friands de débats se sont retrouvés pendant cinq jours dans ces 17 000 m² de culture et de découverte littéraire. Maze a, pour vous, passé un peu de temps là-bas et vous propose de découvrir ce qu’il fallait retenir de l’événement. 

Des dizaines voire des centaines d’auteurs et autres écrivains en tout genre se sont succédé aux stands de dédicace de chaque maison d’édition. De la petite maison participative aux géants de l’édition, chacun avait sa place et ne se sentait aucunement rabaissé ou amoindri par ses concurrents directs. L’ambiance était bon enfant, tant entre les exposants qu’entre les visiteurs ou les participants aux débats. Tout a été mis en œuvre pour que nous nous sentions frères et sœurs de culture et non concurrents érudits en devenir.

Chaque année, un thème principal est énoncé et les différentes rencontres sont orchestrées autour de ce thème. Pour sa 45ème édition, la foire a mis à l’honneur les « liaisons dangereuses » tout en plaçant en invité d’honneur le Québec. Il en a donc résulté un savant mélange d’expression des rapports humains à travers une littérature éloignée de nous mais enrichissante à souhait.

Le principe était très simple. Libre à nous d’assister à un débat sur un sujet plus ou moins léger, d’aller rencontrer un auteur, d’aller apprendre la cuisine par le biais de la littérature ou encore d’entrer dans le monde fantastique de l’Imaginarium. Il était évidemment impossible d’assister à toutes les conférences en même temps puisque plusieurs scènes étaient occupées simultanément par plusieurs intervenants. Il y avait néanmoins certains colloques qui ont retenu notre attention.

Samedi, aux alentours de 13h30, s’est tenue une rencontre ayant pour thème Le Fantastique avec en protagonistes Patrick Sénécal, auteur québécois connu, entre autres, pour son livre Sur le seuil, et David Khara, écrivain rennais réputé pour sa série « Projet » ( Bleiberg, Shiro, Morgenstern) et pour Les vestiges de l’aube. D’emblée, Senecal nous prévient : le fantastique n’est pas un genre destiné aux enfants ou aux geeks. Il s’agit pour lui d’un art chargé de symboles et d’une profondeur métaphorique sans nom. Khara illustre ces propos en rappelant que dans ses livres, il utilise les vampires comme personnages principaux non pas pour l’image que l’on a d’eux mais bien pour découvrir la psychologie de ces êtres mystérieux et méconnus. Voyant qu’il reste des visages perplexes dans la salle, Khara interpelle le public en disant : «  Vous considérez tous Hamlet comme un pur chef-d’œuvre de la littérature n’est-ce pas ? Moi aussi, je vous rassure. Mais pensez-vous seulement que cette pièce pourrait exister sans le fantôme qui en rythme toute l’intrigue ? A ce que je sache, les fantômes font partie de l’univers fantastique. » Les derniers sceptiques se rallient à sa cause et il s’en suit une heure de discussion animée durant laquelle les deux auteurs rappellent à tous que le vrai fantastique se situe en littérature et que le cinéma (hollywoodien surtout) a tendance à trop vulgariser le genre pour que le grand public y soit favorable. « Le plus important est certainement de lire le livre avant de le juger » disait P. Sénécal, car le genre fantastique est sûrement celui qui souffre le plus du jugement à la couverture. Le maître mot de cette rencontre est donc sans nul doute : ouverture d’esprit.

Dans la salle de théâtre éphémère, Anne Provoost, auteure néerlandophone, a attiré notre attention. Le public qu’elle avait face à elle était presque entièrement constitué d’enfants. Étrange pour une auteure qui aborde dans ses ouvrages des sujets sensibles et tabous tels que l’inceste, le racisme, le viol, ou encore les attouchements. Ce qui a fait la force de cette rencontre fut sans nul doute la douceur avec laquelle A. Provoost a su expliquer aux enfants, par des métaphores simples, la réalité du monde dans lequel ils s’apprêtent à vivre. Peu de gens, en effet, peuvent se vanter d’avoir fait comprendre les relations incestueuses ou les dérives de l’extrême-droite à des jeunes gens d’à peine dix ans. Mieux encore, le public était entièrement francophone et l’écrivain a tenu à s’exprimer en français durant toute la durée de l’échange, alors qu’elle écrit exclusivement en Néerlandais. Chapeau.

En fin d’après-midi, Emile Lansman en animateur improvisé avait réuni sur son estrade le québécois Larry Tremblay et le français Francis Huster. Deux personnalités que tout oppose mais qui ont dialogué et débattu ensemble pendant près d’une heure sur le rôle du théâtre dans la vie de chacun. L. Tremblay estime que le théâtre est le meilleur moyen pour lui de mettre de coté son ego. Il trouve en cet art un moyen de s’absenter de sa propre personne pour devenir quelqu’un d’autre et ainsi explorer d’autres univers. Grâce à cela, il peut travailler son rapport à autrui et sa capacité d’empathie, mais également son questionnement. Il pose d’ailleurs comme problématique : « Le théâtre ne peut pas être consensuel, il doit déranger ». Ce à quoi Francis Huster, monstre sacré du théâtre français, répond en disant que le théâtre fait partie d’une religion supérieure. Religion qu’il désigne par le terme « religion de l’Homme ». Il s’agit en fait de la conscience que nous avons de nos personnes et des relations qui en découlent.

« Être comédien, c’est avoir la passion d’un soldat dans une guerre artistique » a-t-il très justement dit.  Quand l’hôte du jour demande au comédien français ce qu’il pense de l’éducation artistique, celui-ci prend une grande respiration avant d’entamer une longue tirade. Il décrit l’homme comme une sorte d’ordinateur capable d’amasser un nombre incroyable d’informations. Mais ces informations ne sont quasiment jamais analysées, d’après lui. Il ajoute ensuite que 50 % de l’éducation d’un enfant n’est pas celle que lui donne ses parents, mais bien celle de l’école. L’éducation parentale est relayée au médiocre nombre de 20 %. Il ajoute que cela est en grande partie due à la privatisation du milieu scolaire dans lequel les parents ne se sentent pas à leur place. Mais le problème est le suivant, l’éducation artistique n’est pas dispensée en milieu scolaire car les institutions n’y prêtent pas grande attention. Or d’après Huster, l’éducation artistique est la seule qui résulte d’un choix 100 % personnel et donc la seule science qui rend un être unique. « Le choix de se cultiver est le reflet du choix d’indépendance de chacun ». Par la suite, l’auteur s’indigne également de la difficulté de la langue française et des problèmes que rencontrent les enfants au quotidien pour perpétuer la beauté du Francais.

Dimanche, la journée s’est ouverte à la tribune des éditeurs avec une présentation d’ouvrage. Jean Luc Cornette, au scénario, et Flore Balthazar, à l’illustration, sont venus présenter leur BD Frida Kahlo. Sur scène, Caroline Lamarche, spécialiste du personnage, est là pour leur prêter main forte. Frida Kahlo était une artiste peintre mexicaine, engagée politiquement au parti communiste et ayant vécu au début du XXème siècle. Elle est notamment connue pour avoir été l’épouse de Diego Rivera et elle a même caché Trotski dans sa demeure quand il a tenté d’échapper à Staline en s’exilant au Mexique.

Ce qui ressort des témoignages des intéressés c’est avant tout une volonté de faire connaître l’art singulier de Frida Kahlo qui a su, dans ses œuvres, faire part de sa souffrance (entre autres, physique ; elle a connu de multiples opérations relativement lourdes) mais également de son espoir de jeune communiste. La sincérité avec laquelle Flore Balthazar témoigne de son engagement dans cette BD ne laisse aucun doute sur l’intérêt qu’il faut lui porter. Frida Kahlo est une figure emblématique que nous nous devons d’apprendre à connaître.

Mais foire du livre signifie bien évidemment : lectures à gogo. Parmi les milliers de livres en vente et les centaines d’auteurs prêts à dédicacer leurs ouvrages, nous avons sélectionné pour vous, dans une liste non-exhaustive, ceux qui valent vraiment la peine d’être lu.

Jerome Ferrari, célèbre prix Goncourt 2012 avec Le sermon sur la chute de Rome a gentiment passé du temps au stand Acte Sud pour parler avec ses fans de son art. Il a donc mentionné à plusieurs reprises les parallèles subtiles qu’il a pu établir entre deux barman corses et l’Empire Romain. L’histoire est assez tirée par les cheveux mais en vaut le coup d’œil. Pour les fans de l’empereur Saint Augustin, il s’agit là d’une véritable bible. Le sermon sur la chute de Rome est un dictionnaire des citations de l’empereur. Celles-ci sont en parfaite harmonie avec le style pur et savant de l’auteur. Que les phrases fassent une page ou trois mots, il sait nous faire voyager entre le monde actuel et l’époque romaine, entre la terre ferme et l’ile corse. C’est un vrai bonheur de littérature comme on en a rarement récompensé. Seul petit bémol, l’absence de paragraphe qui peut donner l’impression d’une lecture interminable. Mais malgré cela, il en reste un excellent ouvrage.

Tiffany Tavernier publie Comme une image roman court d’une centaine de pages dans lequel elle tente de trouver du réconfort après une rupture difficile en se remémorant ses souvenirs d’enfance. Enfance rythmée par les tournages et les voyages de son père, Bertrand Tavernier, cinéaste français de renommée internationale. Cet ouvrage peut servir de thérapie à toute personne qui chercherait du soutien après une rupture. Ou plus simplement, à toute personne qui souhaite se détendre en buvant les mots frais et légers d’une auteure au grand cœur.

Stephane De Groodt revient en force avec un Retour en Absurdie dans lequel ses jeux de mots et autres perles de la langue française valsent pour ne faire qu’un bloc concentré de rire extrême. Il est impossible de ne pas rire tout en étant émerveillé par tant d’intelligence et de maniement des lettres, lire de Groodt c’est dire oui au renouveau de Devos, c’est dire non à la déprime ambiante pour embarquer dans le premier avion direction le pays de l’Absurdie.

Family Killer, c’est l’oeuvre magistrale que nous offre Francis Huster en cette année 2015. En quelques pages à peine, il nous fait entrer dans le monde obscur des enquêtes criminelles vues par un inspecteur qui souhaite tant bien que mal faire le deuil de son ancienne vie de flic mais qui au fond de lui attend toujours l’affaire du siècle qui laissera un souvenir éternel de lui dans les services de police. L’enquête du siècle, on la lui sert sur un plateau d’argent. Un homme assassine sa famille et disparaît dans la nature. Un deuxième Dupont-De Ligonès a sévi et il est temps d’entrer dans les tréfonds de l’âme humaine pour comprendre le personnage et espérer retrouver sa trace. C’est un thriller insidieux, psychique, prenant, douloureux et dérangeant que nous offre l’auteur. Tout est basé sur les dialogues et la capacité des Hommes à mentir ou à divulguer leurs vérités simplement en s’exprimant. Presque aucune narration, rien que des discussions retranscrites mot pour mot. Les non-dits et le malaise se créent au fur et à mesure pour balader le lecteur entre effroi, dégoût et remise en cause de sa personnalité. L’œuvre est bluffante.

Un des seuls romans politisés de ce week-end a su susciter notre intérêt. Dans Cher François, lettres ouvertes à toi, Président Philippe Torreton retrace un parcours détaillé du quinquennat de son François. C’est une sorte de « Hollande pour les nuls » dans lequel on suit, mois après mois, les décisions politiques prises, les erreurs, les coups de maître, les constats, en bref tout ce qui est lié à la politique du président.  Ces lettres ouvertes sont pleine d’espoir, de coups de gueule mais elles transpirent l’amour. On ne sait pas si c’est l’amour de la patrie ou l’envie de voir réussir le président dans sa tâche qui prédomine, mais il est impossible de détacher ses yeux de cette ode au renouveau. Les idées énoncées sont novatrices, parfois un peu idéalistes mais qu’importe, les faits sont là, l’âme d’enfant de l’auteur nous dit toute l’envie qu’il a de voir son pays retrouver son éclat d’antan.

Enfin, au détour d’une maison de retraite du nord de la France, Veronique Biefnot et Francis Dannemark nous ont sorti une petite perle polie et légère. Sur la route des coquelicots c’est la rencontre improbable d’une immigrée clandestine ukrainienne avec trois femmes retraitées que tout oppose mais vont être réunies quand la jeune ukrainienne décidera de retrouver son mari et sa fille aux quatre coins de l’Europe. Ce récit drôle et touchant nous montre une autre facette de la vieillesse. Non, dans une maison de repos, tous les habitants ne sont pas léthargiques. Il sont mêmes plus drôles et plus extravagants que certains jeunes personnages d’autres livres. Impossible de deviner qui a écrit quoi dans le livre, tellement le duo d’auteurs a su entremêler et apprivoiser les caractéristiques du style de chacun. C’est un symbiose littéraire parfaitement réussie, l’ouvrage ne peut apporter que du bonheur et des sourires à foison.

Parmi les exposants, on le disait, il y avait des petites comme des grandes maisons d’édition. Il serait impossible de mentionner toutes celles qui accomplissent un travail formidable au quotidien pour enrichir sans cesse la culture littéraire. Mais s’il fallait en choisir une et une seule, je pense que les éditions Dricot mériteraient cet honneur. Il s’agit d’une petite maison liégeoise qui fonctionne sur un principe participatif et qui publie régulièrement les ouvrages de Gilles Horiac. Un de ses livres en particulier a retenu mon attention. Il s’agit de Quand tu seras petit qui traite du calvaire de l’infantilisation, sujet encore très tabou mais pourtant très répandu dans nos régions. En bref, il s’agit de l’histoire vraie d’un jeune homme élevé par sa tante et qui a subi la peur de vieillir de sa tutrice. Celle-ci, pour échapper aux années, a voulu conditionner son neveu à être un enfant en le faisant s’habiller comme un petit garçon, en lui donnant son bain jusqu’à l’âge adulte, ou en ne lui laissant aucune liberté. Le sujet peu,voire pas du tout traité mérite d’avoir des amateurs, il faut faire cesser l’enfer des enfants qui subissent ces sévices psychologiques au quotidien.

Pour conclure, on peut dire que ces quelques jours en incursion dans le monde de la littérature francophone ont réussi à prouver une fois de plus que la culture française, belge et québécoise sont capables de produire de vraies merveilles, et ce grâce aux auteurs de talents qui l’alimente sans compter jour après jour.

Merci pour l’accueil chaleureux qu’a réservé l’organisation aux petits médias. Il est important de le souligner, puisque toutes les petites attentions pour les journalistes et la disponibilité des organisateurs se font de plus en plus rare. Nous n’hésiterons bien évidemment pas à renouveler l’expérience dès l’année prochaine. A dans un an, Bruxelles !

Auteur·rice

Directrice de la communication, tout droit venue de Belgique pour vous servir. Passionnée de lecture, d'écriture, de photographie et de musique classique.

    You may also like

    More in LITTÉRATURE