Jupiter : le destin de l’Univers ou la Liberté cosmique

Carrière atypique que celle des frère et sœur Wachowski. Après avoir connu la consécration en renouvelant la science-fiction et l’action avec la trilogie Matrix, ils n’essuieront par la suite que des échecs commerciaux. Ni leur film sous extasie qui explose le technicolor (Speed Racer), et ni leur film à 100 millions de dollars entièrement indépendant qui fait de lui le plus risqué financièrement depuis Apocalypse Now (Cloud Atlas) n’auront réussi à attirer les foules. L’échec plane de nouveau dangereusement au-dessus de leur nouveau film Jupiter : le destin de l’Univers, (Jupiter Ascending pour le titre original). Il est sans doute une tache ambitieuse dans l’océan de produits formatés hollywoodiens.

Disons le d’entrée, Jupiter Ascending risque fort de décontenancer le consommateur de blockbuster habituel. Et pour cause, le film s’autorise tout, avec une liberté de ton et de traitement total, et ne succombe à aucun diktat. Ceci en fait l’un des rares films d’auteur de ces dernières années à avoir une telle ambition démesurée.
Les Wachowski poursuivent leur lubie du mélange des genres (Cloud Atlas mixait comédie, horreur, thriller, science-fiction, romance, historique, heroic fantasy…) pour créer un tout homogène et unique. Ici, la science-fiction pure et dure est alliée à un conte traditionnel. En effet, le film raconte simplement comment une femme pauvre (Mila Kunis) va se transcender au fil des péripéties, tout en étant sauvée de mariages forcés par son prince charmant (Channing Tatum). Cette volonté de revenir au conte comme rite initiatique traditionnel est même soulignée par des citations directes (Cendrillon est nommée), et une imagerie évocatrice (la maison champêtre au milieu des ruches d’abeilles). Le mélange des genres va jusqu’à enchaîner brutalement une scène de vaisseaux spatiaux, à une scène de pure comédie, et ouvre le film sur un semblant de pièce de théâtre. L’ambivalence n’est toutefois pas un effet de petit malin puisque cela ne fait que supporter la narration. L’héroïne, Jupiter, n’est autre que le résultat d’un mélange entre un père américain et une mère russe qui est née au milieu de l’océan, c’est-à-dire sans ancrage identitaire. Cela nous amène donc à mettre en évidence que les Wachowski, par cette mixité, tendent à briser les cloisons, supprimer les barrières entre les genres pour appeler à une expression libérée des conventions.

JUPITER ASCENDING
© Warner Bros Entertainment

La liberté semble justement être l’un des maîtres mots de cette œuvre. A l’heure où un Interstellar passe son temps à expliquer, et sur-expliquer son univers pour le rendre le plus rationnel possible, Jupiter Ascending ne s’embourbe de cette sorte. Ainsi l’Imaginaire se révèle à sa plus pure manifestation, c’est-à-dire totalement folle et débridée. Les créatures variées se multiplient dans chaque coin du cadre, les immenses décors (dont beaucoup sont fabriqués physiquement) et les costumes en tout genre (notamment une robe de mariage qui laisse envoler ses pétales de rose) élargissent les frontières de l’imagination. Il y a donc une liberté visuelle, mais aussi une liberté de ton, qui par petites touches s’autorise tout. Outre le fait de traiter du don d’ovule et de filmer la nudité dans un blockbuster familial, il est réjouissant de noter des piques lancées par les réalisateurs à leur patrons. Ainsi les bureaucrates, que l’on imagine être ceux des studios, sont ridiculisés (dont l’un est joué ironiquement par un autre artiste en marge, Terry Gilliam) et un “Putain de coupe budgétaire !” renvoie à leur difficulté d’obtenir un budget à la hauteur de leurs ambitions. Au détour d’un dialogue, il est même pointé du doigt les esprits des spectateurs qui se font formater par les majors. Bref, un certain sens de la subversion absent des Gardiens de la Galaxie, alors qu’il se revendiquait comme tel.

JUPITER ASCENDING
© Warner Bros Entertainment

Alors oui, on pourra toujours pointer du doigt le dernier acte un peu noyé dans les dialogues, une courte scène d’action spatiale à la lisibilité difficile, ou encore un personnage secondaire sous-exploité, mais qu’importe. Le film nous convie à laisser aux vestiaires notre cynisme ambiant pour apprendre de nouveau à s’émerveiller, avec des yeux d’enfant, devant un tel spectacle (terme galvaudé qui n’a rarement été aussi adéquate qu’ici). La proposition qui nous est faite est un cinéma qui n’hésite pas à exploiter entièrement son scope (ndlr, une image qui est comprimée lors du tournage qui est ensuite étirée lors de la projection pour ne plus être déformée et ainsi retrouver son format panoramique.), à être toujours extrêmement ambitieux tout en étant accessible. Il suffit de voir la scène de course poursuite entre les buildings de Chicago, dont la chorégraphie et le dynamisme atteignent des sommets, pour nous rappeler la force galvanisante du Cinéma. Le tout est rehaussé par une 3D travaillant en permanence sa ligne de fuite, et une musique symphonique de Michael Giacchino remettant à leur place les bandes originales indigestes qui pullulent. Jupiter Ascending nous rappelle ô combien le cinéma populaire a besoin de ces artistes précieux, dont la force de leurs films n’est perçue qu’après coup. Le grand space opera de cette année 2015 pourrait bien être déjà là, et non en fin d’année avec le Star Wars de J.J. Abrams et sa probable mise en scène de téléfilm fortuné et formaté.

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