Ces chinoises qui ont changé les choses

Un regard espiègle sous une frange un peu trop droite qu’on envoie valser en soufflant dessus, voici l’image qui illustre le dernier roman de Chantal Pelletier, Cinq femmes chinoises. Elle revient en tête à chaque page tournée, à chaque visage féminin que l’auteure nous présente. Incursion vive et sans tabou dans les vies compliquées de ces chinoises presque anonymes, ce roman dresse en subtilité les portraits de celles qui ont su tirer parti de la misère et qui ont réussi, douloureusement, à se faire une place dans un monde d’hommes impitoyables.

La première impression laissée par la lecture de ce roman est d’avoir enfin trouvé une voix féminine contemporaine qui illustre un des points sur lesquels se battent les spécialistes des gender studies, à savoir : la littérature est-elle sexuée ? S’il n’a sans doute pas été écrit dans cette optique, ce roman porte en lui les germes d’une écriture novatrice, libre, franche et parfois même brutale, qui ne se laisse pas prendre en otage par un sentimentalisme dégoulinant, ni ne se perd dans des pléthores descriptives cherchant à sonder le moi profond du personnage. Pour saisir le roman dans son intégralité, il faut alors jouer le jeu, quitter sa vision occidentalisée du discours littéraire pour plonger dans celle chinoise qui exprime l’essentiel. Ce n’est qu’à ce prix, que toute la lumière peut être faite sur la vie de ces cinq femmes qui traversent leur enfer personnel sans en paraître réellement affectées. La plume de Chantal Pelletier, aussi scénariste et journaliste, retrace alors successivement les destinées de fillettes issues de milieux chinois extrêmement modestes, « hérités pour la plupart des campagnes politiques aussi strictes que calamiteuses » qui vont parvenir à transformer leurs mauvais sorts en force profonde. Ainsi le visage d’une orpheline croise celle d’une prostituée pour se perdre dans les bras d’une femme d’affaire hantée par les souvenirs qu’a laissé la guerre civile. Tombent les dieux et les rêves de cette enfant gymnaste promise à un brillant avenir mais stoppée en plein élan par un faux pas paternel qui jette le déshonneur sur la famille et la condamne à la pauvreté. Les personnages de ce roman ne cherchent pas à comprendre ce qui leur arrive, ni même à maudire qui que ce soit, ils profitent des événements pour créer leurs chances et à force de courage, parviennent tous à bâtir des empires. L’orpheline à la vie détruite deviendra ainsi architecte de renom, quant à la prostituée, elle se servira des hommes bestiaux pour devenir reine et trouvera l’amour dans les bras d’une femme, miroir parfait de sa lutte et seul être qu’elle puisse véritablement aimer au travers d’un monde patriarcal cruel. Mise à mal, la figure masculine apparaît comme affaiblie par la maladie ou bien déformée par l’alcool, renversant ainsi le rapport de force entre les sexes. Viscéralement éprises de ces libertés nouvelles, ces cinq femmes témoignent de l’évolution silencieuse et douloureuse de la condition féminine dans un pays qui renaît de ses cendres et si leurs désirs intimes sont souvent mis de côté, broyés par les événements, elles retirent la satisfaction suprême que formule l’une d’elle alors qu’elle observe sa propre fille, Lan, prendre la relève « Elle s’est tenue debout pour que sa fille grimpe sur ses épaules, a transmis le relais de son père à sa fille et accompli sa mission : tracer la route pour que Lan aille loin. »* Combat continu pour la liberté, ces femmes à la fois héroïnes et sacrifiées sont les pionnières d’une ère novatrice où les chances sont désormais plurielles.

A la limite de l’écriture blanche, Chantal Pelletier livre avec ce roman paru en 2013 aux éditions Joelle Losfeld, un travail littéraire extrêmement moderne et intéressant concernant la vision de la femme dans le genre romanesque. Court mais puissant, n’hésitez pas à le feuilleter si l’occasion se présente !

__

* Cinq femmes chinoises, Chantal Pelletier, éd.folio, p.146

Marine Roux

Maître ès lettres. Passionnée par la littérature et les arts | m.roux@mazemag.fr

Pas encore de commentaires

Les commentaires sont fermés