CINÉMA

La belle e(s)t Labed

Ariane Labed est toujours là où on ne l’attend pas. Après avoir étudié le théâtre et fondé sa propre compagnie, Vasistas, elle se tourne vers le cinéma. En 2011, elle obtient le prix de la meilleure interprétation féminine pour son rôle dans Attenberg, un film d’Athina Rachel Tsangari. La même année, elle joue dans Alps, dont son mari, Yorgos Lanthimos, est le réalisateur. Auprès de la réalisatrice française Lucie Borleteau, Ariane Labed devient Alice, matelote sur un vieux paquebot voguant au grès des tempêtes amoureuses dans une quête initiatique. Alors qu’elle a déjà posé devant les caméras de Guy Maddin et Richard Linklater (2013), l’étoile montante du cinéma européen va bientôt apparaître aux côtés des plus grands du cinéma (Colin Farrell, Ben Whishaw) dans The Lobster, dernière réalisation de Lanthimos.

Retour sur Fidelio, l’Odyssée d’Alice.

Fidelio, c’est le nom du bateau sur lequel Alice embarque, laissant sur la terre ferme son amant
Felix. La mission doit être de courte durée, un mois tout au plus. Il s’agit de remplacer l’un des
mécaniciens, mort d’un arrêt cardiaque dans l’exercice de ses fonctions. La cabine du défunt est
octroyée à la jeune femme qui y trouve un journal intime. Au fil des pages, la trajectoire d’un
homme mélancolique se révèle, alors qu’Alice retrouve Gaël (interprété par Melvil Poupaud),
commandant du navire mais aussi son premier amour.
Ce qui surprend d’abord dans L’Odyssée d’Alice, c’est la masculinité de ce personnage principal dont
la gueule d’ange, boucles brunes et yeux bleus, contraste avec le langage et le comportement de
charretier. Alice jure et parle cul avec ses collègues ; elle baise (et pas qu’avec son mec) et séduit ;
elle répare et rafistole ; elle casse aussi, beaucoup. Elle assure, quoi.
Si le traitement psychologique de l’héroïne déconstruit les stéréotypes du genre (fragilité, candeur et
sensibilité de la femme), on est toutefois en droit de se demander si la goujaterie d’Alice,
historiquement associée au masculin, constitue un progrès ou une régression pour la cause
féministe. Que nous dit Lucie Borleteau, sinon que les femmes peuvent être aussi salopes que les
hommes ?
Il faut pourtant lui rendre justice : Alice n’est pas plus cruelle que n’importe laquelle ou lequel
d’entre nous, elle est juste plus honnête. Il y a dans ce personnage toute la spontanéité que la vie en
société musèle d’habitude. L’émancipation d’Alice est avant tout d’ordre philosophique : en
assumant ses désirs même lorsqu’ils sont contradictoires, la jeune femme accepte et embrasse la
complexité de l’âme humaine plutôt que de la fuir. Un courage qu’il faut saluer.
Si le film donne à voir une femme mue par ses désirs, il ne s’agit pas de coucher partout, tout le
temps, avec tout le monde. Un épisode, secondaire dans l’intrigue mais essentiel du point de vue du
sens de l’oeuvre, vient ponctuer ce propos. Son supérieur hiérarchique, Frédéric (Nathanaël Maïni),
encouragé par l’ouverture d’esprit d’Alice, s’introduit nuitamment dans sa chambre et tente de la violer.

Plutôt que de choisir le silence de la honte, la jeune femme renverse la rapport de force dans
un brillant chantage. Frédéric quitte le bateau. Les collègues, tous masculins, voient l’incident d’un
mauvais œil. En dépit d’un rapport amical avec la jeune femme, on peut sentir le fossé du genre les
séparer.
De ce point de vue, L’Odyssée d’Alice est d’un grand réalisme, permis par le jeu d’Ariane Labed,
vraisemblable à s’y méprendre. Peut-être un peu trop d’ailleurs. On peut regretter des dialogues
triviaux et plats (notamment entre Alice et ses sœurs), comme la chute du film qui frustre les
attentes du spectateur. La vie, la vraie.
Fidelio, c’est aussi le nom du seul et unique opéra écrit par Beethoven. Simple coïncidence ? Si les
deux trajectoires offertes à l’héroïne sont finalement délaissées, c’est qu’une troisième voie, moins
évidente et pourtant présente dès le début, sera embrassée. Il est encore question d’amour, mais pas
d’un amour humain. Il aura fallu à Alice le temps d’un voyage, comme Ulysse avant elle, pour
retrouver son seul port d’attache : ce vieux cargo poussif et fumant, le Fidelio.

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