ART

La belle violence de David Bobée

Les 27 et 28 novembre 2014, le théâtre municipal de Charleville-Mézières a accueilli la compagnie Rictus, menée par David Bobée. Ces jeunes artistes venaient jouer leur nouvelle création : la mise en scène de Lucrèce Borgia, drame romantique écrit par Victor Hugo en 1833. C’est un spectacle généreux, moderne, ne se limitant pas à la représentation théâtrale mais touchant aussi à tous les arts de la scène, comme la danse, le cirque, la musique et la vidéo. Nous y voyons une femme, Lucrèce Borgia (jouée par Béatrice Dalle), perdue dans un univers masculin où elle s’impose grâce à son tempérament de feu ; sa seule faiblesse est Gennaro (joué par Pierre Cartonnet), jeune homme ignorant son origine, et dont elle se révèle être la mère cachée. Les hommes qui l’entourent sont dévorés par la virilité et les pulsions. Même Gennaro se trouve être, avec ses sentiments profonds qui le tiraillent, un homme d’une violence inouïe, perdant l’essence de héros romantique que lui insuffla Hugo à l’origine. Penchons-nous d’un peu plus près sur cette mise en scène aussi étonnante que grandiose !

Pierre Cartonnet (Gennaro) sur la scène imaginée par David Bobée. (Source : www.lavant-seine.com)

Pierre Cartonnet (Gennaro) sur la scène imaginée par David Bobée. (Source : www.lavant-seine.com)

Tout, dans cette mise en scène, n’était que jeu. A commencer par le jeu des acteurs, sincère et palpitant du début à la fin, et embelli par un physique qui laisse rêveur. Mais aussi avec le jeu des ombres et des lumières qui font et défont les ambiances, qui révèlent les personnalités de chaque personnage et qui transportent le spectateur d’une scène à une autre avec beauté. Le jeu de la danse, où les acteurs se sont illustrés par les exploits dont leurs corps sont capables, allié au jeu des notes de musique qui concourent à la fondation d’un univers devant le public ébahi, était remarquable ; notons par ailleurs que la musique, formidable, est l’oeuvre de Butch Mc Koy. Mais il serait fatal d’oublier la place du liquide dans cette mise en scène. Car, dans cette mise en scène aussi, tout n’était que fluides. Les larmes qui vont et viennent sur les joues et la sueur qui perle sur les fronts -tant sur ceux des comédiens que ceux des spectateurs- constituent un élément majeur de cette mise en scène. Le sang qui coule, qui donne sa couleur à la scène et qui rappelle le vin sans cesse avalé, le poison qui ronge les corps et l’eau environnante occupent aussi une place importante. Surtout l’eau, avec laquelle jouent les acteurs tout au long de la représentation ; l’eau qui glisse, l’eau qui jaillit, l’eau qui porte, l’eau qui danse, l’eau qui frappe et finalement l’eau qui purifie, qui lave les crimes et fait surgir la monstruosité.

En quoi cette mise en scène de David Bobée constitue-t-elle une belle violence ? Le résultat dépend du talent des acteurs et du décor. Chaque ambiance créée dans ce spectacle a sa propre force, sa propre violence. A l’ouverture, lorsque Lucrèce Borgia apparaît, la lumière devient verdâtre, un grondement inquiétant retentit et toute la scène est absorbée par cette atmosphère de terreur qui se crée face à une Béatrice Dalle plus sévère que jamais ; plus loin, dans le palais de Ferrare, les vociférations sensationnelles de Thierry Mettetal (Don Alphonse d’Este) mêlées à l’obscurité de la scène uniquement troublée par des éclats de lumière ocre nous plongent dans la violence des hommes qui sont tantôt impitoyables, tantôt doux. L’autre part de violence, c’est cette facilité avec laquelle on passe du rire aux larmes. Tout nourrit l’imagination du spectateur, tout emporte le public dans un flot dramatiquement intense, tout éclate à la face du monde. Et ces éclats sont d’une violence remarquable, infernale, qui prend à la gorge ; son mérite, qui n’est pas chimérique mais qui est le reflet de notre temps, est de surgir dans la beauté. La beauté des mots, la beauté du lieu, la beauté du clair-obscur, la beauté de ces gens qui défilent maintenant devant nos yeux pour mourir dans une heure, servent la mise en scène et créent cette belle violence ; en réalité, la beauté de l’éphémère drape la sauvagerie humaine qui s’exprime ici dans toute son ampleur.

La poésie du corps succède, éphémère, à la violence des sentiments. (Photo : François Stemmer)

La poésie du corps succède à la violence des sentiments. (Photo : François Stemmer)

« Sera-ce un crime ? Eh bien ! quand je commettrais un crime ! Pardieu ! Je suis un Borgia, moi ! A genoux, vous dis-je ! ». La scène semble être un cauchemar que nous ne pouvons refouler. Tout est recouvert d’une fumée ensanglantée par des lumières rouges et seule une puissante musique et des cris bestiaux couvrent les râles des agonisants, qui troublent de leurs spasmes une eau noire et angoissante. Les bouteilles, vestiges d’un bal mortel, flottent et gisent çà et là. Au milieu de ce désastre tourne et s’acharne, avide, un monstre d’inceste et de mort ; elle est là, Lucrèce Borgia, qui vient terroriser ses nouvelles victimes à l’heure de leur mort, pour mieux les hanter par-delà le Styx. Gennaro, empoisonné comme les autres, la menace d’un pistolet en hurlant à la mort. Il a perdu toute humanité. Comme Lucrèce, seule dans un monde d’hommes. Il faut venger les amis tués. Un coup de feu vient abattre la doña Borgia déjà à demi effondrée dans l’eau. « Gennaro ! Je suis ta mère ! », crie-t-elle à pleins poumons au moment d’expirer. Nouveau hurlement du jeune homme. Dernier cri que la rage lui inspire, souffle accompagnant les quatre coups de feu qu’il tire avec colère et tristesse sur le cadavre de sa mère. Le silence retombe. Le fils se saisit de son lourd drap noir, de cette étoffe qui l’accompagna dans ses songes affreux et qui désormais allait l’accompagner dans son sommeil éternel. Il s’écroule sur sa victime, perclus des douleurs causées par le poison. Entouré par la mort et des reliquats de luxure, il s’éteint en étreignant cette mère qu’il n’a jamais eu.

Quelques effets, quelques mouvements, et la représentation touche à sa fin. L’heure est venue pour les artistes de saluer le public. Un tonnerre d’applaudissements retentit et l’émotion est palpable à travers la salle. Un regret subsiste, une amertume assaille le spectateur jusqu’au lendemain ; un spectre suit le spectateur comme Gennaro fut hanté par celui de Lucrèce. C’est le regret qui surgit quand tout s’achève. Tout est fini, l’enchantement est brisé. On est rattrapé par la réalité : tout paraissait si réel, tout semblait si proche de notre heure qu’il semblait impossible que cela touche à sa fin. Le vacarme dans la salle et le froid en sortant du théâtre ne suffisent pas à faire disparaître la morsure sur notre joue, née de cette gifle lancée par David Bobée, ses régisseurs et ses comédiens.

Béatrice Dalle (Lucrèce Borgia) en femme fatale auprès de Pierre Bolo (Maffio Orsini) agonisant. (Source : www.lemonde.fr)

Béatrice Dalle (Lucrèce Borgia) en femme fatale auprès d’une de ses victimes agonisantes. (Source : www.lemonde.fr)

Pleine de tragédie et d’humour, d’ombres et de lumières, de prouesses du corps et de l’esprit, cette mise en scène de Lucrèce Borgia est un chef-d’oeuvre. Cette beauté du spectacle est renforcée par les différentes origines des acteurs, la puissance de leurs jeux -je salue au passage les performances de Pierre Cartonnet, Jérôme Bidaux, Pierre Bolo et Béatrice Dalle bien que les autres soient tout aussi convaincantes- et le caractère tout à fait original de ce décor d’eau, de panneaux et de projecteurs qui permet des effets sublimes. Victor Hugo écrivit une pièce de changement, brisant les règles classiques du théâtre ; David Bobée a offert à cette oeuvre une mise en scène de changement en donnant à voir un drame à l’image de notre monde actuel, offrant ainsi une continuité à la volonté de Hugo. Le public carolomacérien récompensa le génie de David Bobée et le talent des comédiens par une longue salve d’applaudissements. Par cet article, modeste et sincère, je veux poursuivre encore les acclamations et les applaudissements donnés à la compagnie Rictus et je souhaite que chacun propage cet écho triomphal tout au long de cette tournée. Remercier les artistes, c’est bien la moindre des choses pour un public conquis.

Auteur·rice

Étudiant en classes préparatoires littéraires. Féru d'Histoire et de Littérature. Amoureux de la poésie. Intéressé par la Philosophie et les Arts.

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