LITTÉRATURE

Honneur à nos morts !

1918. L’une des plus grandes crises de l’Humanité vient de s’achever. Le brasier de la guerre s’est réduit en cendres, comme ses millions de victimes, ne laissant au monde qu’un souvenir infernal. Le deuil frappe à chaque coin de la planète. « Honneur à nos morts !  » : c’est la formule consacrée dans cette Europe déchue, sur ce continent qui régna sur la terre et la mer pendant des siècles avant de s’anéantir de lui-même. Il faut reconstruire les villes et les campagnes, il faut continuer de vivre malgré la douleur ; c’est alors l’occasion pour les familles de relire les témoignages de ces hommes tués dans l’« orage d’acier » de la Première Guerre mondiale, comme l’écrivit Ernst Jünger en 1920. A l’heure du centenaire de cette tragédie mondiale, nous avons aussi l’occasion – pour ne pas dire la mission – de découvrir ces lettres. L’horreur déchira sans les êtres sans distinction de nationalité ou de condition ; ainsi, bien qu’ici nous lirons principalement des récits français, la mémoire de toutes les victimes de la Grande Guerre, de tous les torturés de cette apocalypse, hante nos esprits.

Le mois d’août 1914, dans son étouffante chaleur d’été, fut le temps des illusions. Maurice Maréchal, qui n’était pas encore le violoncelliste renommé d’après-guerre, est saisi par un intense sentiment patriotique. Comme tous les autres hommes il pense que le conflit ne durera pas, sans doute influencé par les images des lendemains de 1870 glorifiant l’armée française, son héroïsme meurtrier et son statut de fier bouclier de la patrie. Le dimanche 2 août, il écrit : « Premier jour de la mobilisation générale. Hier matin j’ai pris la résolution d’agir en Français ! Je rendais mes cartons à la Musique, quand je me suis retourné machinalement sur la ville, la cathédrale vivait, et elle disait : “Je suis belle de tout mon passé. Je suis la Gloire, je suis la Foi, j’aime la France. Mes enfants qui m’ont donné la Vie, je les aime et je les garde.”. Et les tours semblaient s’élever vers le ciel, soutenues seulement par un invisible aimant. ». L’euphorie est grande. La France semble galvanisée par une guerre attendue depuis des décennies ; en Allemagne, l’aristocratie, où la tradition militaire est prégnante, se réjouit de pouvoir enfin faire preuve de sa puissance. Les foules de civils innocents courent sous les drapeaux, bien souvent avec le sourire, toujours sur ordre de mobilisation, parfois par envie de découvrir ces champs de gloire que sont les charniers.

Septembre, où les hommes tombent comme des feuilles mortes, ramène les belligérants à la réalité. La guerre sera longue. Mais surtout elle sera terrible. Richard Hoffmann, jeune artilleur dans l’armée allemande, écrit à sa famille le 22 septembre 1914 : « Après avoir traîné quelques semaines à Strasbourg et aux alentours, à faire des exercices de tir, des marches forcées, des revues sans fin, nous avons enfin reçu le 26 ou le 27 août, l’ordre de départ. Pour où ? Personne n’en savait rien. […] Au petit matin, nous sommes descendus dans une gare proche de la frontière allemande. Le long du chemin : traces de combats, champs piétinés ; dans ce chaos désertique, toutes sortes de matériel de combat, des hommes enterrant les derniers morts, et dans l’air, cette odeur pénétrante du champ de bataille. […] Ça a jeté un grand froid. […] Puis nous avons repris notre marche sans fin, interminable, jusqu’à la tombée de la nuit. ». Mais l’horreur ne se révèle pas à tous les mobilisés. Louis Maufrais, étudiant en médecine appelé aux services de santé des armées françaises, reste en caserne durant les premiers mois de la guerre ; il est loin du front, s’ennuie et se raconte : « Je me sentais mauvaise conscience. Je me disais : “La guerre va se terminer au printemps après une offensive”. J’imaginais déjà une seconde bataille de la Marne et je me disais : “Je n’aurai pas fait la guerre. Je n’aurai pas suivi le sort de ma génération. Et cela, ce sera une tâche que je ne pourrai pas effacer.”  ». Poussé par ce sentiment étrange, il demande son départ pour le front. Le 8 janvier 1915, l’ordre de départ est donné : Louis Maufrais quitte Saint-Lô pour Coëtquidan, d’où il rejoindra le dépôt du 94ème régiment d’infanterie. Ce régiment est installé à Bar-le-Duc. Il sera lancé dans l’enfer de la bataille d’Argonne. Les hommes souffriront au front autant que les femmes souffriront à l’arrière. Dans le fracas d’octobre 1914 le soldat Marcel Rivier, à qui il ne reste qu’un mois à vivre, écrit dans son carnet un poème intitulé “Soir tendre” -dont nous retranscrivons ici la première strophe :

« Oh ! Ce soir je suis tout frissonnant de tendresse

Je pense à vous, je me vois seul, je me sens loin,

Loin de tout ce dont mon cœur tendre a besoin

Hésitant entre l’espérance et la tristesse »

Offensive française sur le front de Notre-Dame-de-Lorette, à Ablain-Saint-Nazaire, le 15 avril 1915. (Source : www.francetvinfo.fr)

Offensive française sur le front de Notre-Dame-de-Lorette, à Ablain-Saint-Nazaire, le 15 avril 1915. (Source : www.francetvinfo.fr)

1916. C’est l’abomination des tranchées. Les mots manquent pour décrire l’insoutenable. Depuis le tristement célèbre champ de bataille de Verdun, le 18 mars 1916, Antoine Favre-Félix écrit : « Ma chérie, je t’écris pour te dire que je ne reviendrai pas de la guerre. S’il te plaît, ne pleure pas, sois forte. Le dernier assaut m’a coûté mon pied gauche et ma blessure s’est infectée. Les médecins disent qu’il ne me reste que quelques jours à vivre. Quand cette lettre te parviendra, je serai peut-être déjà mort. Je vais te raconter comment j’ai été blessé. Il y a trois jours, nos généraux nous ont ordonné d’attaquer. Ce fut une boucherie absolument inutile. Au début, nous étions vingt mille. Après avoir passé les barbelés, nous n’étions plus que quinze mille environ. C’est à ce moment-là que je fus touché. ».

1917. Année de honte. La lassitude s’installe. Cette guerre, accueillie avec joie, est l’origine d’un mal qui ronge la chair et le moral. Les généraux font fusiller les soldats qui refusent de monter à l’assaut. Le quotidien est terrible. Les lettres et les carnets ne suffisent plus à apaiser les souffrances ; on fait de l’art avec les débris de la guerre, on lit, on tente de plaisanter. Certains s’entêtent cependant à écrire, quand ils n’étudient pas, tel le licencié en philosophie Paul Heng, qui écrit à son «  joli bébé » le 8 mai 1917 : « Souvent j’envoie un homme pour aller chercher tes lettres, mais elles persistent à ne vouloir pas arriver. […] Si tu voyais tout le zèle que je dépense aux mathématiques. Je vais avoir terminé un petit bouquin d’algèbre. Ensuite j’entame la géométrie. […] Regarde, la fleur est avancée ; ce sera bientôt le temps des cerises où l’on s’en va deux, cueillir en rêvant des baisers vermeils. ». 1918. Derniers instants du conflit. Louis Maufrais relate : « Enfin, le 9 novembre au matin, à midi, retentit la sonnerie du cessez-le-feu. On nous apprend que le ministre plénipotentiaire doit passer sur la route allant de Guise à La Capelle. […] Le 10 novembre, on attend encore, en vain. Et le 11, nous apprenons que le ministre est passé dans la nuit, et que l’armistice va être signé. […] Le mot de la fin est crié par un type, à côté de moi : “Tu parles d’un armistice, y a même pas de pinard !” ».

Donnons la parole, pour finir, à deux officiers français. Saisis de cette mélancolie propre à tous les poilus, ils ont décidé d’écrire. De léguer leur expérience aux générations futures. De prévenir l’Humanité contre sa propre horreur. Le colonel Charles Delvert écrit : « Nous laisserons nos morts comme souvenir dans la tranchée. Ils sont là, raidis dans leur toile de tente ensanglantée. ». Et le célèbre lieutenant Maurice Genevoix d’ajouter, dans son livre La Boue  : « Pitié pour nos soldats qui sont morts ! Pitié pour nous vivants qui étions là auprès d’eux, pour nous qui nous battrons demain, nous qui mourrons, nous qui souffrirons dans nos chairs mutilées ! Pitié pour nous, forçats de guerre qui n’avions pas voulu cela, pour nous tous qui étions des hommes et qui désespérons de jamais le redevenir. ». Honneur à eux.

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Pour en savoir plus :

Paroles de Poilus, recueil de lettres et carnets de la Première Guerre mondiale, préfacé par Jean-Pierre GUÉNO, éditions Librio, 1998.

J’étais médecin dans les tranchées par Louis MAUFRAIS, éditions Robert Laffont, 2010.

Ceux de 14 par Maurice GENEVOIX, éditions Flammarion, 2012.

Orages d’acier par Ernst JÜNGER, éditions Livre de Poche, 2002.

Carnets d’un fantassin par Charles DELVERT, éditions des Riaux, collection « Mémorial de Verdun », 2005.

Auteur·rice

Étudiant en classes préparatoires littéraires. Féru d'Histoire et de Littérature. Amoureux de la poésie. Intéressé par la Philosophie et les Arts.

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