LITTÉRATURE

Les Mouches de Sartre : un drame existentialiste

Le 3 juin 1943, au Théâtre de la Cité de Paris, un petit public assiste à une nouvelle création mise en scène par Charles Dullin. Le drame, en trois actes, s’appuie sur le mythe grec des Atrides. Cette famille, maudite par l’Olympe, fut secouée par le meurtre, l’inceste, l’infanticide et le parricide et ne sera délivrée de sa souffrance que par l’intervention de la déesse Athéna Nikè. La pièce de théâtre se déroule au royaume d’Argos, durant l’avant-dernière phase du mythe, c’est-à-dire au moment où Oreste décide, avec la complicité de sa sœur Électre, de tuer sa mère Clytemnestre pour venger son père Agamemnon. L’auteur de cette oeuvre est Jean-Paul Sartre, alors professeur de philosophie au lycée Condorcet. Au premier regard, le drame est une invitation symbolique à résister face à l’oppresseur allemand. Mais en réfléchissant nous pouvons nous rendre compte que Les Mouches de Sartre sont une pièce à visée philosophique : il est question de présenter quelques concepts de l’existentialisme. Prêts à philosopher ? Avec le sourire, bien sûr !

 

« Clytemneste hésitant avant de frapper Agamemnon endormi » par Pierre-Narcisse Guérin, 1819. (wikimedia.org)

« Clytemneste hésitant avant de frapper Agamemnon endormi » par Pierre-Narcisse Guérin, 1819. (Source : wikimedia.org)

Qu’est-ce que l’existentialisme ? C’est un courant philosophique et littéraire occidental, également appelé « philosophie de l’existence », affirmant que chaque individu est un être unique, maître et responsable de ses pensées, de ses actes et de ses valeurs. Cette pensée pourrait se résumer en deux citations imaginées par Jean-Paul Sartre, un des acteurs majeurs de ce mouvement : tout d’abord « l’existence précède l’essence », et ensuite « il n’y a pas de déterminisme, l’Homme est libre, l’Homme est liberté ». La première phrase signifie que l’Homme n’a aucun but précis lors de son arrivée dans le monde et qu’il se construit de lui-même ; et c’est seulement à sa mort que sa nature, l’essence, se crée et se fige ; ainsi le fait de naître, de vivre, de se construire et de mourir, l’existence, précède l’idée de nous-même, l’essence. La seconde phrase déclare que l’Homme est unique responsable devant lui-même et devant la civilisation, qu’il est condamné à être libre et donc à assumer toute son existence sans aucune mauvaise foi, car être de mauvaise foi c’est fuir la liberté ; cela veut également dire que l’Homme n’est pas soumis à un lien de cause à effet.

A présent que la pensée de Sartre est définie, nous pouvons dégager deux thèmes philosophiques dans Les Mouches : la liberté et la responsabilité. En effet, Jean-Paul Sartre explique : « Ce que j’ai voulu démontrer dans Les Mouches, c’est qu’il faut être lucide pour pouvoir dépreindre la liberté individuelle des comédies où elle se perd. Et le seul outil possible dans ce cas, c’est la responsabilité. Il faut savoir juger du degré de responsabilité individuelle que nous mettons dans nos actes. C’est ce que vivra d’ailleurs Oreste. Oreste ne prendra pas conscience qu’il peut être libre, mais qu’il l’est. Si j’ai utilisé un cadre mythique, c’est pour montrer l’absolu de la liberté, à travers le temps et l’espace. La liberté n’est pas une invention du XXe siècle. Elle est là depuis que l’Homme est Homme. Il ne faut qu’en prendre conscience. ». Cette explication, qui peut paraître rébarbative, est admirablement illustrée par une des répliques de la pièce, lancée par le dieu Jupiter au roi illégitime Égisthe :

« Le secret douloureux des Dieux et des rois, c’est que les Hommes sont libres. Ils sont libres, Égisthe. Tu le sais, et ils ne le savent pas. » (acte II, scène V)

Oreste décide de tuer sa mère la reine Clytemnestre et le roi Égisthe, amant de sa mère et souverain monté sur le trône grâce au meurtre. Une fois le crime commis, il ne s’arrête pas à cet acte. Comme la liberté existentialiste impose que l’Homme soit responsable, il faut qu’Oreste assume ce qu’il a fait. A l’acte III, scène II, Jupiter propose à Oreste de devenir le nouveau roi d’Argos à condition qu’il s’engage sur la voie du repentir ; le héros répond : « Le plus lâche des assassins, c’est celui qui a des remords ». Par ces quelques mots, Oreste se déclare responsable de son crime et se libère de son destin. C’est un homme qui a accepté sa condamnation existentialiste, soit sa condamnation à être libre. Mais ce n’est pas tout. Pour Sartre, l’Homme qui s’engage pour la liberté engage avec lui l’humanité toute entière ; il faut donc révéler au peuple d’Argos qu’il est libre. Oreste décide non seulement de ne pas être roi, mais fuit aussi Argos en entraînant avec lui les Érinnyes, les déesses de la vengeance symbolisées par les mouches. Ainsi le royaume d’Argos peut se construire de lui-même, selon les actes, pensées et valeurs libres de ses hommes libres, responsables et sans remords.

« Mais n’ayez crainte, gens d’Argos : je ne m’assiérai pas, tout sanglant, sur le trône de ma victime : un Dieu me l’a offert et j’ai dit non. Je veux être un roi sans terre et sans sujets. Adieu, mes hommes, tentez de vivre : tout est neuf ici, tout est à commencer. Pour moi aussi, la vie commence.  » (acte III, scène VI)

"Les Mouches" de Sartre. Mise en scène de 1947 par Erwin Piscator. Photographie de scène. (Source : expositions.bnf.fr)

“Les Mouches” de Sartre. Photographie de la mise en scène américaine d’Erwin Piscator, en 1947.  (Source : expositions.bnf.fr)

Les Mouches auront un faible succès. Les salles seront parfois vides, les représentations seront fréquemment interrompues et l’Occupation allemande paralyse non seulement l’activité artistique et intellectuelle, mais aussi l’engouement du public. Il faudra attendre la conférence chaotique d’octobre 1945 et sa retranscription écrite par l’éditeur Nagel en 1946 sous le titre L’existentialisme est un humanisme pour que la philosophie existentialiste de Jean-Paul Sartre soit connue et prenne de l’ampleur. Aujourd’hui nous possédons les clés pour comprendre la pièce de théâtre. Toute la force de l’oeuvre repose sur le fait que nous pouvons la lire pour le plaisir des mots, pour la puissance de son message ou pour les deux raisons. Alors, amis lecteurs ? Elle n’est pas belle, la philosophie ?

Auteur·rice

Étudiant en classes préparatoires littéraires. Féru d'Histoire et de Littérature. Amoureux de la poésie. Intéressé par la Philosophie et les Arts.

    Vous pourriez aussi aimer

    More in LITTÉRATURE