SOCIÉTÉ

Le cimetière méditerranéen et ses sauveurs

Début septembre 2014, l’horreur a franchi un seuil. Après la découverte de dizaines de corps au large de la Libye, l’Organisation Internationale pour les Migrations a fait état de 500 migrants portés disparus à Malte, et seulement 9 rescapés. Ils étaient en majorité syriens, palestiniens, égyptiens et soudanais. Ils fuient la guerre en Syrie, des conflits internes ou encore des instabilités politiques chroniques. D’autres encore fuient l’Erythrée (dernière place pour la liberté de la presse selon Amnesty avec 10 000 prisonniers), la Gambie (avec un chef au pouvoir autoritaire, en place depuis le coup d’état de 1994), le Nigéria (pays le plus peuplé d’Afrique, sous tension avec des affrontements armés entre musulmans et chrétiens) et le Mali dont l’instabilité politique ne nous est pas inconnue.

Homicide de masse – Les 500 migrants ont été jetés au large par leurs passeurs. Les découvertes macabres sont le quotidien des pêcheurs le long des côtes méditerranéennes. Si le phénomène est presque impossible à endiguer pour les autorités européennes, c’est qu’il est extrêmement lucratif pour les passeurs. Après les multiples naufrages, ils ont diminué par deux leurs prix suite à la mise en place du programme Mare Nostrum, obligeant les navires à sauver les embarcations en perdition ; désormais, ils savent d’une partie du trajet sera prise en charge par les autorités italiennes. Les profits dégagés sont énormes et alimentent des réseaux bien rodés : au départ, des officines de passeurs proposent des crédits et dans les pays ciblés, des relais maintiennent la pression sur ceux qui ont réussi à traverser, expliquant leur motivation.

migrations

Giorgos Moutafis (Amnesty International)

Lampedusa est tout un symbole, une île en avant-poste face à des vagues ininterrompues. 61 500 migrants y ont posé un pied salvateur depuis le début de l’année et 231 314 depuis 7 ans, majoritairement en provenance de la Méditerranée. Les autorités ont recensé 10 000 décès depuis 2008 mais ce n’est que la face visible de l’iceberg, côté italien. Mis en place depuis 2013, Mare Nostrum a pris le relais de Frontex : 113 000 hommes ont pu être sauvés en 10 mois. Les Italiens espèrent désormais une intervention de l’ONU en Libye pour tenter de réguler les embarcations.

Êtres humains – Face aux critiques virulentes du mouvement Sauvons Calais et de sa maire qui parle d’une « prise en otage  » de la ville par les migrants, des hommes tentent de pallier au manque de moyen et sauvent des vies. Après consultation de son avocat, Adoiou Aberrahim a répondu à la demande du jeune couple de clandestins,  qui cherchait le sauveur de leur fils. Adoiou avait peur d’être renvoyé, ayant fauté pour drogues. Paul, jeune camerounais arrivé à 14 ans et travaillant aujourd’hui à Londres, s’est confié à La Dépêche : il cherche activement le couple l’ayant recueilli durant sa première nuit à Blainville sur Orge.

Le témoignage le plus poignant est celui sur Europe 1 de Philippe Martinez, capitaine breton d’un remorqueur ravitaillant des plateformes de forage en Méditerranée ; il a sauvé plus de 1000 vies en août. S’il mentionne des navires poursuivant leur chemin à la vue des embarcations, il insiste sur le manque d’eau, de vivres, d’essence pour arriver à bon port, l’exténuation, et la déshydratation en pleine mer des migrants. Des embarcations de 684 personnes auxquelles il ne faut surtout pas donner le nom du port d’ancrage (libyen) : plutôt mourir en mer que de retourner d’où ils viennent. Les passeurs leur ont décrits la Méditerranée comme un grand lac. La plus grande difficulté de M. Martinez a cependant été au retour en Bretagne, quand il a dû affronter des français lui reprochant son acte héroïque, arguant qu’il y avait trop d’étrangers en Europe…

Le dernier espoir des clandestins se nourrit d’une vision tronquée de la vie en Europe, de rêves de réussites économiques rapides. Une fois sur le territoire, ayant fui les pays en guerre, ils sont sous protection du droit international et vont demander l’asile en Allemagne, en Suède ou encore au Royaume-Uni. Ils ne sont qu’en transit dans l’Hexagone : à Calais, ils rêvent de l’Angleterre, surtout pas de la France.

Auteur·rice

Sudiste exilée à Paris, Mazienne #fromthebeginning. Droguée à l'actu, le plus souvent par seringue radiophonique.

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