SOCIÉTÉ

Rencontre avec Mahiedine Mekhissi

Mahiedine Mekhissi, 29 ans, spécialiste du 3 000 mètres steeple, est un athlète qui a beaucoup fait parler ces derniers temps, notamment pour avoir retiré son maillot lors des championnats de Zurich en août dernier. Mais qui est-il vraiment ? Quel personnage se cache derrière cette fougue et cette hargne qu’on lui connaît ? Le sportif de haut niveau, qui brille chaque année en récoltant de nombreuses médailles, a accepté de nous répondre et de nous faire part d’un morceau de sa vie, de ses ambitions, et de ce qui le caractérise vraiment : être un champion.

Que ce soit aux Jeux Olympiques, aux championnats d’Europe et aux championnats du monde, tu as accumulé les médailles durant ces dernières années, c’est ce que tu as toujours voulu ? Quand t’es venue l’envie de faire de l’athlétisme ?

L’athlétisme, j’ai commencé à l’école primaire, tout le monde courait. Ma maîtresse à l’époque m’a poussé à faire de l’athlétisme, c’est comme cela que j’ai rejoint l’EFS Reims Athlétisme. C’est l’ambiance qui m’a plu au début, retrouver du monde. A onze ans je ne voulais pas être champion, je venais passer du bon temps, m’amuser. C’est en grandissant que j’ai eu des envies…

Est-ce que tu aurais pu être intéressé par d’autres sports ? Pourquoi l’athlétisme ?

J’habite dans un quartier de Reims, le quartier Wilson où j’ai grandi et où je vis toujours. Avec mes amis, quand nous étions jeunes, on se retrouvait pour jouer au foot par exemple. Pourquoi l’athlé ? C’est un sport individuel, je suis seul sur la piste, si je ne fais pas de bonnes performances, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. J’aime souffrir et essayer de battre mes chronos.

La professionnalisation c’est beaucoup de sacrifices, t’es-t-il arrivé de douter ? 

Je suis né à Reims et j’ai été élevé dans une famille modeste, nous n’avions pas trop d’argent. Je suis le huitième d’une famille de dix enfants. Courir me permettait de sortir de notre F3, de m’évader. J’aime ce quartier dans lequel j’ai grandi, j’ai toujours les mêmes amis aujourd’hui. En 2008, après ma médaille d’argent aux Jeux Olympiques de Pékin, j’ai offert à mes parents un petit pavillon dans ce quartier pour les remercier. Lorsque je ne suis pas en stage, je vis toujours chez eux, je suis très proche de ma famille, je leur dois beaucoup dans ma réussite.

Tu t’entraînes d’ailleurs parfois à Reims, ta ville natale, mais tu es aussi allé t’entraîner au Nouveau Mexique… Te sens-tu mieux prêt de ta famille ? Le lieu d’entraînement est-il un choix que tu fais avec ton entraîneur ?

Durant la saison je pars régulièrement en stage, à Albuquerque au Nouveau Mexique, mais aussi en Afrique du Sud, à Font-Romeu, etc. Je m’entraîne aussi à Reims où j’ai de bonnes installations près de chez moi pour bien me préparer. Mais à Reims il y a aussi beaucoup plus de tentations vu que je connais beaucoup de monde, alors que quand je suis en stage, je ne fais que courir, manger et dormir et on est moins tenté par les excès. Le choix des lieux de stage est bien sûr fait avec mon entraîneur en prenant en compte la période de l’année, le but étant de s’entraîner toute l’année dans les meilleures conditions possibles.

Tu as d’ailleurs battu le record du monde à Reims, cela doit être symbolique pour toi, n’est-ce pas ?

Ce n’est pas un record du monde, mais une meilleure performance mondiale de tous les temps que j’avais battu en 2010 à Reims sur 2000m steeple. J’ai battu en 2013 au Stade de France le record d’Europe du 3’000m steeple. Les records sont faits pour être battus, alors que les titres ou les médailles que l’on remporte, on les a à vie.

On a remarqué la relation forte entre toi et ton entraîneur, qui t’a poussé et fortement encouragé après ta disqualification de Zurich, comment décrirais-tu cette relation ?

Cela fait deux ans que je m’entraîne avec Philippe Dupont, mais cela faisait déjà plusieurs années encore avant que je voulais qu’il m’entraîne. Il a beaucoup d’expérience, il a fait les Jeux Olympiques en tant qu’athlète, c’est un excellent coach, je suis entre de bonnes mains. J’ai entièrement confiance en lui, je sais que je suis parfaitement bien préparé pour les grands championnats.

“Chaque compétition est unique et compte à mes yeux car on apprend autant de ses échecs que de ses victoires.”

On te connaît par le passé, comme un athlète caractériel, est-ce de cette hargne que tu tires ton courage pour relever les défis ?

Pour devenir un champion, il faut faire beaucoup de sacrifices. Lorsque je suis devenu vice-champion olympique en 2008, on a émis des doutes sur ma performance. J’ai montré depuis que je n’étais pas arrivé là par hasard en remportant de nombreuses médailles pour mon pays. Pour battre les Kényans, je m’entraîne très dur et lors des compétitions je donne tout sur la piste. Je sais ce que je veux, devenir champion du monde et champion olympique, c’est ma seule motivation.

L’émotion prend parfois le dessus, et ton acte de retirer ton maillot avant la ligne d’arrivée l’a montré, pourquoi ce geste ?

Comme je viens de le dire, je m’entraîne dur toute l’année pour remporter des titres, des médailles pour la France. C’est beaucoup de sacrifices. Quand tu es sur la piste, dans un stade plein, que les gens crient et que tu vois que tu as gagné ta course, tu es un autre homme et tu laisses ta joie exploser. Comme je l’ai dit, j’ai retiré mon maillot comme le fait un joueur après avoir marqué un but. Je ne connaissais pas cette règle, sinon je ne l’aurai pas fait. Je voulais juste partager ma joie avec le public qui m’encourageait.

Comment as-tu vécu cette disqualification ? Les 1’500m sonnaient donc comme une revanche ?

J’étais venu à Zurich pour essayer de réaliser le doublé 3’000m steeple – 1’500m. Je savais que j’en étais capable. Même si on m’a retiré ma médaille d’or sur 3’000m steeple, j’ai tout de même franchi le premier la ligne d’arrivée. C’est sûr qu’au départ du 1’500m j’avais la rage, je n’ai jamais eu une telle envie avant le départ d’une course. Je suis fier de ce que j’ai fait, j’ai montré que j’étais un champion. On m’a mis un genou à terre, mais je n’étais pas KO. C’est la meilleure réponse que je pouvais donner, remporter le 1’500m.

Si tu en avais un à évoquer, quel serait ton meilleur souvenir en compétition ?

Ce que je vis c’est un rêve, jamais je n’aurais cru, jamais je me serais imaginé gagner autant de médailles. En ce moment, je vis les plus belles années de ma vie et je ne veux pas avoir de regrets, c’est pourquoi je me donne chaque jour à fond pour mon sport. Chaque compétition est unique et compte à mes yeux car on apprend autant de ses échecs que de ses victoires.

Aujourd’hui ce sont des athlètes comme toi qui donnent envie à des jeunes de faire de l’athlétisme, qu’aurais-tu comme conseil à leur donner ?

Avant tout de se faire plaisir. Le talent ne suffit pas, il faut aussi beaucoup travailler. Lorsque je suis en stage, j’essaie toujours de conseiller les jeunes athlètes que je côtoie. J’aurais en effet aimé plus jeune avoir quelqu’un qui me montre le chemin. Il faut être patient, croire en soi, ne pas se fixer de limites.

Quels sont tes projets pour la suite désormais ?

Je suis un compétiteur, je fais chaque année du grand championnat mon objectif de la saison. Je suis champion d’Europe, et depuis Zurich sur plusieurs distances, mais je ne suis pas encore champion du monde ni champion olympique. Les mondiaux à Pékin en 2015 et les JO de Rio en 2016 seront bien sûr mes objectifs prioritaires ces deux prochaines années. Je souhaite également battre tous mes records. J’ai battu le record d’Europe du 3000m steeple en 2013 au Stade de France en 8’00’’09, le prochain objectif sera d’être le premier européen sous les 8 minutes. Pour cela, il faut la course idéale, les bonnes conditions. Je souhaite améliorer également mon record sur 1500m.

21 ans - Etudiante à Sciences Po Strasbourg

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