LITTÉRATURE

Anna Karénine, pourchassée par les loups

Le XIXème siècle russe a un parfum de splendeur et de décadence. C’est l’ère des victoires sur Napoléon, des bals pétersbourgeois, du faste impérial mais aussi celle des attentats anarchistes, d’une paysannerie miséreuse et d’une administration corrompue. La littérature russe connaît alors un réveil extraordinaire, portée par de grands noms tels que Pouchkine, Gogol, Dostoïevski ou Tourgéniev. À leurs côtés trône Léon Tolstoï. Véritable témoin de son époque, qu’il traverse le long de ses 82 ans, il laisse à la postérité une œuvre immense, profonde, souvent autobiographique et surtout des personnages romanesques criant d’humanité.

On a pour habitude de dire que Anna Karénine est le roman de la maturité de l’auteur et lui-même, après des années d’insatisfaction à son égard, le trouvera abouti. Vaste fresque sur la noblesse de la Russie impériale, Tolstoï raconte l’histoire d’un amour adultère. Celui de cette femme qui accourt à Moscou pour sauver le mariage d’un frère infidèle et y rencontre un élégant et fougueux officier nommé Vronski. Cette femme qui rompt avec sa « tranquillité » d’épouse pour l’aimer dans l’interdit. Mais outre la passion amoureuse Anna Karénine fait aussi le récit de sa condamnation par une société pourtant remise en cause par l’auteur et indigne de la juger.

Pénétrons maintenant dans les palais de marbres, les antichambres dorées et les salons tapissés de soies des années 1870 pour un petit aperçu d’un grand roman russe.

Lorsque Anna rencontre Vronski, elle est reconnue et enviée par la société pétersbourgeoise. En effet, épouse d’un éminent homme politique, Alexis Alexandrovitch, et mère attentionnée, elle est l’archétype même de la femme bienséante. S’ajoute à cela une grande beauté et un charme mystérieux. Le jeune officier est foudroyé. Mais contrairement à lui, Anna ne peut s’avouer cet amour soudain et nouveau qui naît en elle, la raison sociale l’en retient. Ainsi dit-elle à Vronski, alors que celui-ci l’a suivi à Saint-Pétersbourg : « rendez-moi ma tranquillité. ». Mais la sérénité ne vient pas, elle ne peut se résoudre à oublier : « Elle bandait tous les ressorts de sa volonté pour donner à Vronski la réplique que lui dictait son devoir ; mais elle ne put que poser sur lui un regard chargé d’amour. » Alors fleurit la relation coupable. Les deux amants se voient en cachette, la nuit venue, alors qu’Alexis Alexandrovitch est en province. On remarque vite ces regards ardents, ces longues conversations intimes ; et lorsque Vronski tombe de cheval lors d’une course et qu’Anna s’exclame plus que ne le voulaient les convenances, l’adultère ne fait plus aucun doute. À l’inverse d’une Madame de Bovary, Anna est incapable de vivre dans le mensonge et révèle peu après sa relation à son mari. Le jugement du monde aristocratique est sans appel.

Car si Anna et Vronski vivent une passion charnelle, celle-ci est condamnée avec vigueur par la société. Anna voit sa situation se revêtir d’une sulfureuse aura de scandale. Après la tendresse et l’intimité viennent l’isolement et la honte. En effet, Alexis Alexandrovitch ne consent pas au divorce, contraire aux dogmes religieux et cherche à pardonner. La situation s’enlise, les trois personnages sont perdus, Anna tombe malade. Dans les salons, elle est à présent une « femme méchante » qui a perverti la carrière militaire de Vronski, celui-ci l’ayant abandonnée pour elle. En effet, si on blâme Anna, Vronski échappe quelque peu au jugement social par son statut d’homme non-marié. Les exils du couple n’arrangent rien. Là ils sont confrontés à la solitude, aux aspirations de Vronski à retrouver la vie mondaine, aux sautes d’humeur d’Anna. Ils s’éloignent, lentement, sans comprendre pourquoi puisqu’ils s’aiment et qu’ils ont tout abandonné pour l’autre. Ainsi, ils vivent une passion complexe et déréglée, seuls face à leurs contradictions, sans armature sociale. Cette amour entravé et condamné donne lieu à des scènes mémorables, en particulier lorsque Anna, n’en pouvant plus de se cacher dans la honte, décide de se rendre à l’Opéra. Pendant l’entracte, tous les visages se tournent vers sa loge, une dame respectable vient de l’insulter et de sortir de la salle. Ce passage traduit toute la solitude et l’humiliation de cette femme qu’on ostracise.

Mais il ne faut pas se méprendre, la société que décrit l’auteur ne condamne pas l’adultère mais cet amour ostentatoire, qui fait fi des normes et des mœurs, auquel se livrent nos deux amants. Ainsi, la relation qu’entretient le comte Oblonski (le frère d’Anna) avec avec une jeune danseuse n’indigne personne dans la mesure où, lui, conserve les convenances : il sourit mielleusement à sa femme et fait semblant d’être un père responsable et d’administrer le domaine familial. Sans cette barrière de codes, la société que dépeint l’auteur se sent mise à nu, face à ses propres tares et déficiences.

Si Léon Tolstoï montrait encore un certain attachement pour la noblesse russe dans La Guerre et la Paix, il n’a, dans Anna Karénine, qu’aversion pour ce monde qu’il remet en cause sous divers aspects.

En premier lieu, il fait de l’homme marié un être incapable de vivre une vie amoureuse épanouie. C’est là qu’interviennent Lévine et Kitty. Cette dernière est éprise de Vronski quand Anna lui prend. Après des mois de mélancolie, elle se tourne vers le bon et taciturne Lévine dont elle avait repoussé la demande. Allégories du couple légitime dans le roman, ils sont plein d’espérances et d’exaltations romantiques au début de leur union mais vivent de nombreuses déceptions et s’avèrent eux aussi distants dans le quotidien. Lévine, alter ego de l’auteur de part sa répulsion de la vie mondaine et son absolutisme, se révèle au fil des pages, être un égoïste qui voit dans son union avec Kitty une quête de bonheur personnel et non conjugal. Tolstoï ne croit pas au rite social qu’est le mariage : « Le mariage, tel qu’il existe aujourd’hui, est le plus odieux de tous les mensonges, la forme suprême de l’égoïsme. »

Par ailleurs, l’auteur fustige l’impuissance sentimentale de l’aristocrate. Il parodie par exemple avec cynisme l’intellectuel qui, certes peut étaler ses opinions politiques des heures durant, mais ne peut faire part de ses sentiments, de peur de se dévoiler, de faire tomber le masque. Ainsi, Serge Ivanovitch, frère de Lévine et écrivain reconnu, s’apprête à demander à la timide Varenka d’être sa femme mais change d’avis au dernier moment et lui demande : « Mais quelle est la différence entre un cèpe et un bolet ? ». On retrouve là aussi l’idée d’une société rigide, qui se cache derrière les convenances. Le cas d’Alexis Alexandrovitch est également intéressant. En effet, voilà un homme froid, conventionnel, plus que jamais attaché à son image et sa carrière. Il évite le divorce (qui aurait été un aveu de faiblesse de sa part) pour ne pas faire de remous dans les salons. Il est incapable de plaire à sa femme Anna, qui le trouve fade et éteint, de lui apporter du plaisir. Outre l’impuissance sentimentale, on entrevoit donc une impuissance sexuelle même si celle-ci reste latente dans le récit. Mais comme tout personnage Tolstoïen, Alexis n’en est pas moins complexe et humain. En effet, la perte d’Anna représente un grand vide dans sa vie, il rentre sous l’influence de la comtesse Lydie, adepte du spiritisme et apparaît faible, lâche et indécis. Pour lui aussi, c’est la dégringolade.

Enfin, la noblesse russe d’Anna Karénine est remise en cause par sa superficialité. Ainsi la banalité de certains dialogues est profonde. Ils peuvent certes sembler rébarbatifs au premier abord mais sont rédigés avec brio. Souvent, une nuance est perceptible, un mot employé plutôt qu’un autre qui peut révéler les sentiments ou les opinions réels des protagonistes, cachés derrière un voile d’hypocrisie. Cette société se complaît également dans la médisance. Celle-ci atteint son paroxysme lors d’un dîner pétersbourgeois, où les dames adressent, derrière leurs éventails, des critiques acerbes au maître de maison qui veuf, semble faire du charme à une de ses hôtes.

Voilà un monde régit par les convenances et la retenue, mais qui, pourtant cache de nombreuses tares et des dessous inavoués.

Ainsi, Anna est, comme le dit Zoé Oldenbourg, historienne soviétique : « Une belle bête sauvage traquée par une meute de chiens. ». Elle est condamnée sans pitié par l’aristocratie pour avoir bafoué ses règles. Une aristocratie qui apparaît derrière un masque de bienséance mais ne joue en fait qu’une vaste comédie. Plus qu’un regard social et réaliste sur la noblesse de l’époque, ce roman fait entrevoir au lecteur toute la complexité de l’amour, de l’homme et de la vie. A l’heure où il est bienvenue de haïr la Russie, nous devrions parfois porter notre regard ailleurs que sur Vladimir Poutine et reconsidérer la richesse de sa culture et la place de sa littérature dans l’œuvre mondiale.

Auteur·rice

Lycéen grenoblois féru d'histoire, de cinéma et de littérature russe et américaine. contact : pablo.grenoble@gmail.com

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