LITTÉRATURE

1857 : faites entrer l’accusé Baudelaire !

« Vos Fleurs du Mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles ». La phrase, adressée à Charles Baudelaire, est de Victor Hugo. Elle est tirée d’une lettre datée du 30 août 1857. Pourquoi cet engouement de l’écrivain exilé pour ce nouveau recueil, qu’il qualifia même par la suite de « frisson nouveau » ? Certes, la qualité des vers baudelairiens est incontestable et « le Dante d’une époque déchue » – comme le surnommera plus tard le réaliste Jules Barbey d’Aurevilly – fait une entrée fracassante dans le monde poétique, lui qui jusqu’alors ne publiait que des essais critiques. Mais la raison d’une telle ferveur ne se résume pas à ce triomphe littéraire : en effet, dix jours plus tôt, Charles Baudelaire a été accusé d’outrage à la morale publique par la sixième Chambre correctionnelle impériale de Paris. Les Fleurs du Mal, emplies de tableaux lascifs, ont choqué la société bourgeoise du Second Empire français ; Napoléon III, dont la popularité repose sur les classes bourgeoise et ouvrière, a du réagir contre cette menace littéraire. Retour sur un procès retentissant – à sa manière – du XIXe siècle.

1857. Année de progrès littéraire. Face à la mort prochaine du romantisme, usé par des années d’expression sentimentale, les écrivains français ont cherché une issue. Cette année là, parmi eux, deux hommes sont importants. Gustave Flaubert publie Madame Bovary, s’engageant dans la voie réaliste, inventant le roman moderne, érigeant les fondations du futur naturalisme de Zola. Charles Baudelaire publie Les Fleurs du Mal, faisant naître un style à la croisée des mouvements artistiques, cherchant le Beau et non la morale, luttant pour qu’un souffle de modernité s’élève. Ces deux auteurs sont accusés de troubler la morale publique et religieuse par leurs deux oeuvres : Flaubert sera acquitté, Baudelaire sera condamné. Mais les similitudes ne s’arrêtent pas là. L’avocat impérial qui attaqua les deux auteurs au nom de l’État, à quelques mois d’intervalle, est le même : Ernest Pinard, alors procureur et qui sera plus tard ministre de l’Intérieur.

 

Charles Baudelaire par Nadar, le photographe des artistes du XIXe s.

Charles Baudelaire par Nadar, le photographe des artistes du XIXe s. / Soure : babelio.com

 

Il faut dire que le poète n’a pas hésité à s’engager pleinement pour son idéal. Certaines de ses compositions sont osées par le sens qu’elles véhiculent. Sans célébrer l’orgie, Baudelaire joue avec les images et les mots, à un tel point que les catholiques sont outrés et que la bourgeoisie s’offusque. Cette liberté d’expression contribuera à rendre célèbre le recueil, si bien que de nos jours les poèmes qui ont été supprimés en 1857 sont présentés à part par les éditeurs, comme un trophée d’antan. Les mots semblent gorgés d’un érotisme ancien et d’une gloire nouvelle.

« […] Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l’heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur !
A travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma soeur ! »

Cet extrait du poème « A celle qui était trop gaie » est représentatif des six autres pièces interdites de publication. On y retrouve le sadisme, par l’excitation de « châtier » et de « meurtrir », mais aussi un sens caché : les « lèvres nouvelles » dont parle le poète ne sont pas celles de la bouche. Dès cet instant on comprend que Baudelaire parle d’une pénétration, et que le « venin » qu’il désire « infuser » est le symbole de la jouissance masculine. Notons que l’expression « ma soeur » n’exprime pas l’inceste. Néanmoins, tout cela contribue au choc moral provoqué dans la société du Second Empire français. Quant à cet extrait du poème « Lesbos », hommage à la poétesse Sappho – d’où découlera plus tard le mot saphisme -, il provoque l’ire des catholiques outrés par les moeurs décrites par Baudelaire ; en effet, si l’homosexualité n’est pas condamnée sous Napoléon III, l’Église catholique demeure opposée à cette pratique sexuelle :

«  Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
Lesbos, où les baisers, languissants ou joyeux,
Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques,
Font l’ornement des nuits et des jours glorieux,
Mère des jeux latins et des voluptés grecques,

Lesbos, où les baisers sont comme les cascades
Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds
Et courent , sanglotant et gloussant par saccades,
Orageux et secrets, fourmillants et profonds ;
Lesbos, où les baisers sont comme les cascades !

[…] Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
Qui font qu’à leurs miroirs, stérile volupté !
Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses,
Caressent les fruits mûrs de leur nubilité ;
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses, […] »

Nous vous laissons lire les quatre autres poèmes interdits, ainsi nommés « Les Bijoux », « Le Léthé », « Femmes damnées » et « Les Métamorphoses du Vampire ». Le 25 juin, Charles Baudelaire publie son recueil  ; le 7 juillet, la direction de la Sûreté générale de l’Empire saisit la justice avec les chefs-d’accusation suivants : outrage à la morale publique et offense à la morale religieuse. Le réquisitoire est confié à Ernest Pinard, qui est soucieux de ne pas réitérer l’échec qu’il a subi dans l’affaire Flaubert. La défense des accusés est confiée à Gustave Chaix d’Est-Ange. Le 20 août, le procès s’ouvre à la sixième Chambre correctionnelle de Paris.

Le réquisitoire commence d’un ton presque élogieux : « Baudelaire n’appartient pas à une école. Il ne relève que de lui-même. Son principe, sa théorie, c’est de tout peindre, de tout mettre à nu. ». Mais gare aux apparences ! La suite du discours est âpre : « Il fouillera la nature humaine dans ses replis les plus intimes ; il aura, pour la rendre, des tons vigoureux et saisissants, il l’exagèrera surtout dans ses côtés hideux ; il la grossira outre mesure, afin de créer l’impression, la sensation. Il fait ainsi, peut-il dire, la contrepartie du classique, du convenu, qui est singulièrement monotone et qui n’obéit qu’à des règles artificielles. ». Et Pinard d’enfoncer le clou, juste avant d’entrer dans l’argumentation de son réquisitoire : « Le juge n’est point un critique littéraire, appelé à se prononcer sur des modes opposés d’apprécier l’art et de le rendre. Il n’est point le juge des écoles, mais le législateur l’a investi d’une mission définie : […] Le juge est une sentinelle qui ne doit pas laisser passer la frontière. Voilà sa mission. ». Le ton est donné. Gustave Chaix d’Est-Ange ne sera pas assez éloquent et ne présentera pas suffisamment d’arguments pour empêcher la sanction. Le lendemain, 21 août, la sentence est déjà donnée : Charles Baudelaire est contraint à payer une amende de trois cent francs, ses éditeurs doivent quant à eux en verser cent, et tous doivent se soumettre à la décision de supprimer six poèmes de l’édition finale des Fleurs du Mal. La condamnation, déjà lourde, aurait pu être pire si le chef-d’accusation d’offense à la morale religieuse n’avait pas été supprimé du fait de l’insistance d’Ernest Pinard sur l’outrage à la morale publique. L’amende étant trop lourde, le poète prend la plume et adresse une lettre à l’impératrice Eugénie : « Mais l’amende, grossie des frais inintelligibles pour moi, dépasse les facultés de la pauvreté proverbiale des poètes, et […] j’ai conçu le projet, après une indécision et une timidité de dix jours, de solliciter la toute gracieuse bonté de Votre Majesté et de la prier d’intervenir pour moi auprès de M. le Ministre de la Justice. ». L’impératrice, sans doute touchée par la requête, fera réduire l’amende de Baudelaire à cinquante francs.

Deuxième page de la lettre de Baudelaire adressée à l'impératrice des Français.

Deuxième page de la lettre de Baudelaire adressée à l’impératrice des Français. / Source : commons.wikimedia.org

Ainsi, Flaubert et Baudelaire, tous deux soucieux de l’indépendance et de la liberté des arts, furent frappés par la justice française. Ils étaient victimes de leur engagement honorable, mais aussi du régime impérial qui traverse alors sa période la plus sombre -si l’on excepte la guerre franco-prussienne de 1870 qui précipitera sa chute. En effet, de 1851 à 1860 s’étend une période appelée « l’Empire autoritaire », où Napoléon III impose son autorité et règne sans partage ; Flaubert et Baudelaire y publient leurs oeuvres les plus fameuses, passées à la postérité grâce à l’autoritarisme de l’État. Le résultat n’aurait sûrement pas été le même s’ils avaient publié durant « l’Empire libéral », cette seconde et ultime période napoléonienne, où leurs oeuvres n’auraient peut-être pas subi des procès. Tout est question de circonstances. Baudelaire publiant l’immoral lorsque la France est tenue d’une main de fer, Baudelaire puni d’avoir repoussé les limites de la littérature, ce sont des symboles d’un artiste opposé au régime ; voici pourquoi, depuis son exil, Victor Hugo exulta face à un tel événement. Voici comment Les Fleurs du Mal sont entrées dans l’Histoire.

Auteur·rice

Étudiant en classes préparatoires littéraires. Féru d'Histoire et de Littérature. Amoureux de la poésie. Intéressé par la Philosophie et les Arts.

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