LITTÉRATURE

Le Joueur d’échecs de Stefan Zweig

En septembre 1941, à quatre mois de se donner la mort, Stefan Zweig se lance dans l’écriture d’une nouvelle troublante : Schachnovelle, traduit Le Joueur d’échecs en 1944 dans une édition francophone posthume. L’écrivain, exilé au Brésil pour s’éloigner d’une Europe qu’il ne reconnaît plus, a beaucoup joué aux échecs pour tuer le temps. Il n’excelle pas dans cet art mais éprouve un fort intérêt pour lui. Et, cette attention portée au jeu des rois se conjuguant avec la volonté de lutter contre le régime hitlérien, Zweig décide de révéler un pan méconnu de l’horreur nazie, l’isolement absolu, avec le jeu d’échecs pour dernier secours ; un secours qui mènera le personnage aux frontières de la folie.

le joueur d'échecs zweig

1941. Autrichien d’origine, le narrateur s’embarque sur un paquebot vers Buenos Aires. Le voyage, qui semblait être paisible, est troublé par l’arrivée de Czentovic sur le navire. Cet homme d’origine hongroise est réputé pour sa taciturnité parfois grossière et son incapacité à être brillant ; néanmoins, il y a bien un domaine dans lequel il est imbattable : le jeu d’échecs, art dans lequel il est champion du monde. Qui eut cru que cet homme serait un maître d’échecs, lui qui ne savait rien, n’avait aucune volonté propre et semblait promis à l’asile dès sa jeunesse ? Le curé qui l’éleva découvrit ce talent caché, un soir de détente avec le maréchal-des-logis des environs, et décida de le développer. Plusieurs années plus tard, les journalistes et les dilettantes des échecs n’avaient d’yeux que pour Czentovic. Ce dernier restait bourru, manquait de culture et vivait avec sa myriade de défauts ; mais il avait bien compris une chose : l’argent gouverne le monde. Aussi, il ne joua plus aux échecs que par cupidité, raflant toutes les sommes d’argent possibles en exerçant « [sa] science, [son] art, ou quelque chose qui, comme le cercueil de Mahomet entre ciel et terre, est suspendu entre l’un et l’autre, et qui réunit un nombre incroyable de contraires  », comme le dit le narrateur. Ce dernier décida alors, avec le prompt renfort du richissime McConnor, qui était également du voyage, de faire jouer Czentovic. Après avoir déployé de nombreux stratagèmes, ils réussissent enfin à attirer et convaincre le champion par l’argent. Les parties s’enchaînent et l’argent file entre les doigts d’un McConnor enragé de perdre et réclamant sans cesse une revanche. Mais à l’énième partie, alors que le groupe d’amateurs s’apprête à jouer son coup, un étranger vient les arrêter et parvient à décrire minutieusement quelle est la stratégie de Czentovic et comment sauver l’honneur en faisant un pat, une égalité aux échecs. Ce sauveur providentiel, qui prétend ne pas avoir touché une pièce de jeu d’échecs depuis vingt ans, soulève un tas de questions. On veut le faire jouer, en duel singulier, contre Czentovic. Il refuse, mystérieusement. Sur le pont-promenade du paquebot, le narrateur réussit à décider l’inconnu, appelé M. B… ; le prix de son consentement est de l’écouter raconter sa vie.

14 mars 1938, à Vienne. L’armée allemande défile triomphalement dans la ville. Les fanfares jouent des marches militaires, le peuple acclame et applaudit, les bâtiments sont couverts de croix gammées. Le chancelier d’Allemagne, Adolf Hitler, savoure sa victoire en saluant ses troupes, bras tendu vers l’horizon. Quelques jours plus tôt, le gouvernement autrichien avait démissionné, abandonnant le pays aux mains des nationaux-socialistes. Hitler vient d’accomplir l’Anschluss, l’unification des peuples allemand et autrichien, premier acte dans la construction du IIIe Reich. Derrière la propagande que diffusent les caméras et les appareils photos se cache une dure vérité : l’Autriche n’a jamais voulu de cette union malheureuse. Tout s’est accompli par la pression des mitraillettes et par la rhétorique. Et alors que la Wehrmacht défile dans les rues, les murs renferment des prisonniers arrêtés par la Gestapo. Parmi eux M. B…, notaire autrichien gardien des fortunes de nombreux hauts-dignitaires (dont la famille impériale). Il est incarcéré au sinistre hôtel Métropole de l’ancienne capitale et est étonné de ne pas être déporté dans un camp. Mais il déchantera vite : enfermé dans une petite chambre où un coupe-feu empêche la lumière naturelle de passer, il n’a aucun droit (pas même celui de lire ou d’écrire) et a pour seul compagnon un geôlier ayant pour consigne de ne produire aucun son. A travers la plume de Zweig, le personnage affirme : « on était désespérément réduit à soi, à son corps et à quatre ou cinq objets muets : la table, le lit, la fenêtre et la cuvette ; on vivait comme un plongeur dans une cloche de verre, dans l’océan noir de ce silence, mais comme un plongeur qui pressent déjà que le câble le reliant au monde extérieur s’est rompu et que jamais on ne le tirera de cet abîme atone ». Les seules fois où M. B… sort de sa cellule, c’est pour être conduit devant des officiers allemands présents pour l’interroger. L’interrogatoire est une série de questions, parfois vraies ou parfois destinées à piéger ; ce jeu sournois est infligé au captif psychologiquement affaibli, les nerfs en lambeaux et la volonté détruite. Le prisonnier est uniquement sorti du néant pour être jeté dans la fosse aux lions. Il restera quatre mois dans cet hôtel de la folie, ce lieu de toutes les terribles expérimentations mentales.

L'Hôtel Métropole de Vienne, siège de la Gestapo autrichienne. Il sera détruit durant la guerre.

L’hôtel Métropole de Vienne, siège de la Gestapo et lieu de détention. Il sera détruit durant la guerre et une plaque sera posée en 1951.

Le salut de M. B… n’est du qu’à une chose : un jour, alors qu’il attend debout pendant des heures, à l’antichambre de la salle d’interrogatoire, il parvient à voler un livre. Le prisonnier prévoit de le cacher dans sa cellule et de pouvoir déguster chaque mot pour sortir de son état mental délabré causé par celle-ci. De retour dans son réduit, il découvre avec déception un livre étonnant : un manuel de jeu d’échecs décrivant précisément cent cinquante parties de maîtres. Dès lors, pour des mois entiers, la vie de captivité de M. B… sera consacrée aux échecs ; il apprendra par coeur chaque coup de chaque partie, les jouera mentalement des vingtaines de fois et finira, par désespoir, par jouer contre lui même dans sa tête, se divisant en un «  moi blanc  » et un « moi noir », malgré le fait que selon lui « vouloir jouer aux échecs contre soi-même est aussi paradoxal que de vouloir marcher sur son ombre  ». Les interrogatoires seront de plus en plus musclés, les questions de plus en plus difficiles à parer et M. B… va peu à peu se trouver aux portes de la déraison. Un jour, il se réveillera dans une chambre différente de sa cellule. C’est lorsque le médecin vient le voir qu’il comprend où il se trouve ; tout lui est expliqué, de sa fièvre délirante à l’agression de son geôlier, pour finir par une tentative de suicide. Les portes de la déraison cachaient la mort. M. B… est un rescapé. Le médecin décide de le déclarer irresponsable pour qu’il échappe à la Gestapo, et lui fait promettre de ne plus jamais jouer aux échecs ; l’ancien notaire, enfin libéré, quitte le pays en deux semaines et s’embarque sur le même paquebot que le narrateur. 

Sa folie des échecs le prit à la gorge en voyant Czentovic jouer face aux passionnés. C’est pour cela qu’il est intervenu pour sauver la partie. La frénésie du jeu l’a poussé à rompre la promesse faite au médecin de Vienne, une frénésie accentuée par l’envie de toucher enfin une véritable pièce du jeu. M. B… disait vrai lorsqu’il prétendait ne plus avoir véritablement joué aux échecs depuis vingt ans, c’est-à-dire depuis sa jeunesse ; dans son affreuse cellule viennoise, il n’avait fait que fantasmer l’échiquier et n’avait eu aucun contact réel avec lui. Le lendemain, en prenant place face au champion d’échecs, M. B… a un objectif : « Ce qui m’intéresse et m’intrigue, c’est simplement la curiosité de comprendre si à l’époque, dans ma cellule, je jouais encore aux échecs, ou si c’était déjà de la démence […] c’est seulement pour mettre un point final à une longue histoire, une conclusion définitive, pas un nouveau début.  ». C’est la quête de la libération et de la vérité : était-ce réel ?

 Pourtant, après avoir fait capituler Czentovic une première fois, l’ancien prisonnier décide de jouer une seconde partie. Parviendra-t-il à ne pas sombrer à nouveau dans une crise démentielle ? Arrivera-t-il à mettre un terme aux séquelles mentales de son emprisonnement, et à ne conserver pour unique et douloureux reliquat que les cicatrices de sa tentative de suicide ? Ou bien plongera-t-il, à jamais, dans l’abîme de la folie des échecs ? Sera-t-il poussé à être un damné du jeu des rois, attendant la mort pour être délivré de son délire ? Nous vous laissons le soin de vous procurer Le Joueur d’échecs de Stefan Zweig pour savoir si l’homme sera enfin libéré ou bien se condamnera lui-même à la souffrance de l’âme avec celle du corps. Zweig, avec son style si caractéristique, nous livre ici un récit poignant sur la place de l’Homme dans une période difficile de notre Histoire et nous montre la gloire et la déchéance de notre cerveau. Il n’est pas nécessaire d’être un dilettante du jeu d’échecs pour lire ce court roman, qui est accessible à tous pourvu que le sujet vous intrigue. Le génie d’un Zweig parvenu à la maturité du style et des idées se déploie au fil d’une histoire vivante qui régalera le lecteur et, dans certains cas, le fera méditer.

Auteur·rice

Étudiant en classes préparatoires littéraires. Féru d'Histoire et de Littérature. Amoureux de la poésie. Intéressé par la Philosophie et les Arts.

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