LITTÉRATURE

Colette : écrivaine dans le journalisme

Cette année le monde littéraire fête les soixante ans de la mort de Colette, l’occasion de revenir sur son œuvre, aujourd’hui délaissée par les lecteurs mais qui renferme pourtant des trésors de fraîcheur et de poésie. L’écriture de Colette a en effet quelque chose de très moderne, et ce n’est pas peu dire, sensualité transgressive dans la série de Claudine, malice et désinvolture font les pépites de cette plume qui ne se soucie que très peu de la morale de son époque. Encore aujourd’hui son style fait l’effet d’un vent de liberté dans le paysage littéraire.

Libretto a été chercher pour ce soixantième anniversaire dans les archives de la presse et vient de sortir : Colette journaliste, recueil d’articles de l’écrivaine qui entre deux romans, s’adonnait au métier de critique, chroniqueuse de mode et même reporter au palais de justice.

Colette naît en 1873 dans un village de Bourgogne, et dès ses débuts, elle raconte le petit monde des villages sous un angle bien original, dans la série des Claudine, les histoires homosexuelles se mêlent à la malice adolescente, la sensualité qui se dégage de ces aventures entre Montigny et Paris a ce parfum de gaieté, de légèreté décalée, d’insolence qui fait sourire, et parfois même… lever un sourcil. Car Claudine déteste qu’on borne ses idées, qu’on la contredise et surtout savoure les petits scandales de son école très peu catholique. La frondeuse ne recule devant aucun interdit, et nargue tout ceux qui voudrait lui inculquer le sens du devoir. Pas si innocente que ça, l’héroïne qui mâchonne des herbes et se laisse bercer par les odeurs de la nature tout en observant ses institutrices fricoter et autres envoyés de l’académie aux comportements bien étranges. Grâce à ce personnage libre, le roman remporte un énorme succès et devient le divertissement savoureux pour des lecteurs qui s’encanaillent joyeusement derrière les pages de leurs livres. Colette c’est aussi l’éloge de la féminité dans ce qu’elle a de plus charnel, de plus libre, jusque dans ses derniers romans, teintés d’une mélancolie nouvelle, elle fait de la femme une force de la nature, aux trésors et mystères cachés, aspirant à la volupté comme seule maîtresse. Cette idée donne lieu à une poésie du corps, des sens et de leurs ravissements… Magie des sens qui guide l’être, comme dans le blé en herbe, sûrement l’un des meilleurs romans de Colette où un jeune couple découvre les aléas de la vie, l’amour, la déception, dans une atmosphère de fin de vacances. Leur désir qui s’épanouit laisse place à une beauté rare, et l’adolescence devient un moment magnifique. La nature, l’amour autant de thèmes qui occupent une place de choix dans l’œuvre de Colette, elle,  toujours étonnante, pleine de surprises. Lui, toujours enivrant, libre, vibrant.

Mais Colette ce n’est pas qu’une vision de l’amour et de la nature, c’est aussi une journaliste qui a travaillé sur des articles pendant plus de vingt ans, les femmes restées à l’arrière pendant les deux guerres, le théâtre de Paris, les tribunaux, Colette a écrit sur tout ces sujets dédiés à des journaux en vogue. En gardant sa plume poétique, elle fait part aux lecteurs des grands et petits moments de la vie, de l’Histoire, avec cet œil à la fois distant et vif, parfois tendre sur ce monde qui entre 1911 et 1941 bouge à vitesse grand V. En 2014 nous pouvons voir à notre tour sous forme de recueil ces articles qui ont autant d’intérêt historique que littéraire. L’élégance avec laquelle l’auteure traite les sujets, n’a rien à envier à ses œuvres romanesques, jusque dans la sensualité qui se retrouve dans de très beaux articles comme « Noël de guerre » où Colette s’adresse aux femmes de soldats et les invitent à la tendresse, à se lover dans le cocon du couple et y souffler la chaleur, dans ce contexte de crise. Mais Colette est aussi une féministe qui écrit sur des femmes aviateurs, ou une habituée des théâtres qui parle des pièces du moment, en mettant toujours au centre de ses critiques l’être humain, l’acteur, le metteur en scène, ou Paris qui ne va plus se divertir pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est donc une journaliste qui saisit ce qui vibre, la vie en mouvement. Moins prosaïque que ses confrères elle veut pourtant « voir et non inventer » voir et ne pas sur-interpréter, si elle n’invente jamais elle manie pourtant les événements pour les remodeler de manière plus littéraire. C’est bien ici le regard d’une écrivaine, curieux de tout et surtout des détails qui se dévoile, un regard qui recherche dans les faits et les anecdotes la présence de l’être humain, de la vie qui chante ou qui déchante selon les périodes, Colette finalement parle plus des gens qu’elle ne rapporte de faits bruts, mais son écriture décrit le réel sous une forme originale, dépourvue de toute sécheresse de ton, elle est charnelle, vivante. Toute une ambiance réside donc dans ces articles, qui sont autant de petits moments de vie qu’une critique de la société très subtile bien que souvent discrète. Une plume talentueuse au service d’une activité d’information, c’est la rencontre de “Colette journaliste” livre au formidable entrain vital, qui sait donner une autre vision du monde et de la réalité, plus douce et humaine, l’envelopper d’un voile poétique, s’opposant ainsi à un journalisme d’information classique où la vie n’est pas toujours de tendresse et de poésie vêtue, ici par contre elle est tout simplement pleine de charme.

Auteur·rice

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