LITTÉRATURE

Apollinaire, le poète au cœur brisé

« Sous le pont Mirabeau coule la Seine ». Qui ne connaît pas ce vers ? Et qui aujourd’hui ne connaît pas son auteur, Guillaume Apollinaire ? Léo Ferré et Marc Lavoine, entre autres, chantèrent ses poèmes. Et parmi ceux qui n’ont pas l’oreille musicale, combien n’ont pas étudié ses créations dans les salles de cours ? Chacun sait des bribes de son œuvre hétéroclite. Nos professeurs s’efforcèrent de nous apprendre la place majeure d’Apollinaire dans le monde artistique du XXe siècle : poète tendant la main au symbolisme mourant et au cubisme naissant, chef de file de « l’Esprit nouveau  », inventeur du surréalisme, virtuose des calligrammes et autres gloires lui sont attribuées. Pourtant Apollinaire a écrit avec son cœur, en étant plongé dans les aléas de sa vie, et non pas en rêvant à cette renommée posthume. Qui peut donc se targuer de connaître la vie de cet apatride atypique ? A partir d’aujourd’hui, les lecteurs de Maze pourront lever la main face à cette question !

Guillaume Albert Vladimir Alexandre Apollinaire de Kostrowitzky, réduit à Guillaume Apollinaire en 1916 suite à sa naturalisation française, naît le 25 août 1880 à Rome d’une mère polonaise et d’un père italien. Sa mère l’emmène avec lui à Monaco et en France, prélude à une vie d’errance à travers l’Europe. Bon élève, il échouera pourtant au baccalauréat et viendra s’installer à Paris en 1900 après un court séjour en Belgique. Le jeune homme cultivera de ces premières années de liberté un souvenir festif bien que gâché par quelques mésaventures. C’est dans la capitale française, en septembre 1901, qu’Apollinaire publiera ses premiers poèmes ; Paris est alors le centre intellectuel et artistique de l’Europe, attirant des écrivains, peintres et penseurs de toutes les nationalités.

Malgré l’intérêt que présente une telle ville, le jeune poète est engagé comme précepteur au service de la vicomtesse allemande Élinor de Milhau. Pour assumer ses nouvelles fonctions, il est contraint à partir de l’autre côté du Rhin ; ce passage de sa vie est primordial dans son œuvre littéraire. Dans la villa de Neü Gluck, Apollinaire tombe sous le charme d’Annie Playden, gouvernante d’origine anglaise. De cet amour court mais intense naquit la majorité des poèmes du recueil Alcools, publié en 1913 et rassemblant toutes ses créations depuis 1898. Petite anecdote : l’histoire amoureuse prit fin lorsque Apollinaire, fou d’amour, proposa à Annie Playden de sauter par dessus une falaise en gage de leur passion ; la jeune gouvernante prit peur, démissionna, s’enfuit vers sa patrie natale avant de partir en 1905 vers l’Amérique. Pour oublier son chagrin, le poète-précepteur enchaînera d’autres liaisons amoureuses qui lui vaudront d’autres déceptions et d’autres poèmes. Ses créations, vivantes par leur beauté et leur réalité, sont galvanisées par les paysages romantiques de l’Allemagne et les mythes germaniques. C’est la « période rhénane » (« Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley / Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil »).

De retour à Paris en 1902 après avoir abandonné son emploi, Guillaume Apollinaire enchaîne les petits boulots tout en produisant de plus en plus de poèmes. Il devient critique d’art en 1907, donne des conférences sur des sujets divers, se forge une réputation de poète et commence à vivre de sa plume, tandis qu’il se lie d’amitié avec de nombreux artistes influents tel que Pablo Picasso. Avec cette troupe de novateurs autour de lui, il théorise sur une évolution de l’art (qui aboutira sur l’orphisme notamment) et fait de Montmartre puis de Montparnasse ses repaires. C’est également dans cette période qu’il écrit un de ses ouvrages pornographiques les plus connus, publié sous couverture muette, sous le nom des Onze mille verges. Mais alors que sa condition s’améliore, Apollinaire est accusé de complicité dans le vol de La Joconde de Da Vinci au Louvre ; il sera arrêté et emprisonné une semaine à la prison de la Santé, événement marquant qu’il décrira dans sa série poétique A la Santé (« Que lentement passent les heures / Comme passe un enterrement »).

En 1914, Guillaume Apollinaire décide de s’engager dans l’armée française afin de défendre le pays qui l’a le mieux accueilli ; sa première demande d’engagement en août est refusée pour cause de nationalité étrangère, sa seconde demande en décembre est acceptée. Alors qu’il part au front, il tombe éperdument amoureux de la comtesse aux mœurs légères Louise de Coligny-Châtillon. Au front Apollinaire écrit fréquemment de longues lettres à cette nouvelle âme-sœur ; la particularité de ces lettres est que l’on trouve, au dos, de nombreux poèmes qui seront plus tard compilés dans le recueil Poèmes à Lou (« Quatre jours mon amour pas de lettre de toi / Le jour n’existe plus le soleil s’est noyé »). C’est aussi pendant la Grande Guerre qu’il écrit son plus célèbre recueil de contes, Le Poète assassiné.

Le 9 mars 1916 il obtient enfin la nationalité française. Mais huit jours plus tard, un obus éclate près de lui et le blesse gravement à la tempe alors qu’il lisait dans sa tranchée ; il est évacué vers Paris en urgence et est trépané le 10 mai suivant. Suite à une longue convalescence, il crée le terme « sur-réalisme ». En juin 1917 il fait jouer sa pièce de théâtre surréaliste, Les Mamelles de Tirésias,  et publie son fameux recueil Calligrammes en 1918. Mais l’écrivain est affaibli par la trépanation subie deux ans auparavant ; il contracte la terrible grippe espagnole. Le 9 novembre 1918, à seulement trente-huit ans, Guillaume Apollinaire meurt à Paris. Deux jours plus tard, la guerre est finie. Il est enterré avec la mention « mort pour la France  ». Après sa mort, des poèmes inédits seront découverts un à un. Ils seront compilés et des recueils posthumes seront publiés, tels Il y a ou encore Le Guetteur mélancolique. C’est dans ce dernier recueil que nous trouvons les vers suivants, si représentatifs de son oeuvre, empreinte d’amertume :

 « Et toi mon cœur pourquoi bas-tu

Comme un guetteur mélancolique

J’observe la nuit et la mort »

Alors que la vie troublée de ce chantre de la mélancolie nous est apparue, de nouvelles questions se posent. Combien de fois avons-nous entendu une personne dire que les poètes sont des dépressifs qui ne valent pas la peine d’être lus ? Cette affirmation, fausse, est récurrente. Lire les créations d’Apollinaire, c’est découvrir sa vie sous un dais de mots. Il écrivait ses poèmes en chantonnant, comme pour donner un rythme à sa vie. Une vie pleine d’espoirs et de douleurs, d’amour et de nostalgie. Au fond, une vie humaine. Alors au prochain passant qui vous dira d’oublier les poètes, répondez-lui ceci : pourquoi nous ignorer ?

Auteur·rice

Étudiant en classes préparatoires littéraires. Féru d'Histoire et de Littérature. Amoureux de la poésie. Intéressé par la Philosophie et les Arts.

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