LITTÉRATURE

La Provence Noire d’André De Richaud

« Un grand écrivain est un homme qui sait nous surprendre en nous disant ce que nous savions depuis toujours » a déclaré l’auteur et biologiste, Jean Rostand. Je profite donc de ce numéro d’été pour vous présenter l’un des auteurs français les plus brillants qu’ait porté le XXème siècle. Encensé par Mauriac alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d’années et des rêves encore intacts, le jeune André De Richaud est passé comme un météore sur la scène littéraire française et ne reste de sa fulgurante et sulfureuse traversée, qu’une mince traînée lumineuse, à peine perceptible en cette époque contemporaine.

C’est à la frontière d’un nocturne persistant et d’une sanglante lumière que se dresse la silhouette d’André De Richaud. Se découpant en négatif d’une vie entièrement dédiée à la littérature et parsemée d’instants de gloires éphémères, le génie de ce provençal né en 1907 se révèle publiquement alors que jeune professeur de philosophie, il participe au concours du Prix du Premier Roman avec son livre intitulé La Douleur. Court mais intense, ce roman de jeunesse a longuement agité le jury de l’époque composé entre autres de Jean Giraudoux, François Maurois, Julien Green, Georges Bernanos et François Mauriac. Pourquoi ? Sans nul doute à cause du talent et de la témérité insolente du jeune auteur. Témoin privilégié de la relation fusionnelle d’une mère et de son fils vivants en reclus pendant la seconde guerre mondiale, le lecteur assiste au déchirement intérieur de ces actants alors que des éléments extérieurs s’en viennent troubler la quiétude de leur cosmos. La passion simple de ces deux personnages se drape alors du linceul de la jalousie et de celui de la haine, laissant place à l’envers de ce décor provençal construit de toutes pièces par André De Richaud, à ce pendant obscur qui apparaît comme l’anti-thèse de l’image d’une Provence riante jusqu’ici véhiculée par Marcel Pagnol. L’on pourrait nommée cette Provence imaginaire, “La Provence Noire d’André De Richaud. Berceau de pulsions inavouables, de tabous et de crimes, cet espace savamment mis en scène –puisqu’André aimait particulièrement le théâtre comme en témoigne ses collaborations avec le célèbre metteur en scène Charles Dullin– ne va cesser de croître et de s’affirmer au fil de ses œuvres comme c’est le cas notamment dans le roman La Fontaine des Lunatiques (1932) ou bien encore dans celui intitulé La Barette Rouge (1938). Mais si les germes prometteurs de cet imaginaire novateur sont reconnus et salués par le jury du concours de l’époque, la première place ne reviendra cependant pas à André De Richaud, son roman ayant été jugé comme particulièrement dérangeant. S’enflammant suite à la mise à l’écart du talent de son jeune protégé, le poète Joseph Delteil s’attaquera vivement à l’hypocrisie de certains votants dans un article paru dans Les Nouvelles Littéraires « J’avais cru comprendre que vous étiez en quête d’un écrivain… Juger une œuvre d’art au point de vue de la Morale, c’est faire décider du calcul intégral par un juge de la paix… […] Le petit Richaud, bien entendu, n’a pas besoin du Prix du Roman. Il grandira tout seul »1.

André De Richaud (gauche) et Baissette (1939-1940)

André De Richaud (gauche) et Baissette (1939-1940)

Delteil avait en effet raison, De Richaud n’a cessé de grandir, de manière chaotique, toujours marqué par le talent et la malchance qui chez lui semblent complémentaires. Durant un bref épisode de félicité en 1934, il fait un voyage en Grèce qui va marquer durablement son imaginaire. Pays d’art, de bonne vie et surtout de la Tragédie, André ne va cesser de fondre l’atmosphère grecque sur celle de sa Provence intime jusqu’à rendre à cette dernière des airs d’Olympe sauvage qui s’ignore. Mais s’il observe avec révérence ces deux espaces synonymes d’écrins pour ses histoires, De Richaud reste néanmoins philosophe dans l’âme et oriente toujours ses intrigues sur le Moi de ses personnages qui de plus ou moins loin se répondent de romans en nouvelles. La thématique de la maison, siège du Moi profond revient ainsi fréquemment, soutenu par cet élément central autour duquel s’organise les intrigues, soit la fontaine. Motif omniprésent dans le paysage provençal baigné de soleil et de  chaleur, à la limite de l’enfer dont Giono fait état dans son poème Sur des oliviers morts, la fontaine qui est la garante de la vie dispense dans cet univers fantasmé, la folie sous forme liquide. Qui porte une seule goutte de cette eau à ses lèvres se voit condamné à devenir complètement fada. Entre superstition et malédiction, c’est encore une nouvelle facette de l’auteur qui se dévoile ici. Intrigué depuis son plus jeune âge par le destin et ses rouages, De Richaud se plaît à rendre ses personnages prisonniers du leur, voire, en fait un véritable objet de torture mentale -qui semble être chez lui la plus noble souffrance- dont chaque vivant essaie vainement de modifier la trajectoire, comme c’est le cas avec Eusèbe, surnommé Zézé, qui a vu le cours de sa vie remit en question alors qu’il n’était qu’un bébé et qu’une “voyante” ait prédit à ses parents qu’il deviendrait la honte de la famille.

On aurait pu croire que cette vie continuerait, mais la prédiction de la voyante devait s’accomplir. Les parents auraient même été fort déçus de mourir sans avoir la confirmation de dix-sept ans d’angoisse qui avaient minés leur cerveau, jauni leur teint et pétrifié leur sourire.2

Jouets de divinités cruelles et négligentes, les victimes rendues folles se transforment ainsi le plus souvent en bourreaux, essayant de détruire avant d’être détruites. Mais comme dans tout écrit Richaudien, l’ironie se charge de remettre à sa place, après lui avoir fait connaître des vertiges prodigieux, le simple humain qui se débat comme un beau diable contre des cieux muets et souvent empreints d’abandon. S’intéressant à la vie quotidienne et aux travers d’hommes et de femmes ordinaires, l’écriture de cet auteur parvient ainsi à magnifier le commun pour l’extraire de sa sphère et le projeter dans un espace poétique où la beauté et l’horreur s’allient dans une harmonie étonnement pensée. Nous ouvrant un royaume où les détails sont légion, l’imaginaire Richaudien ne cesse de surprendre qui pénètre dans ses méandres et dévoile une maîtrise certaine de la langue française qui nous fait redécouvrir la richesse d’une œuvre pouvant se targuer d’appartenir aux Belles Lettres malgré le relatif oubli dans lequel elle se voit aujourd’hui plongée.

En somme, si vous aimez les histoires où l’obscurité prévaut, je ne saurais que vous conseiller de lire les romans de cet auteur. Peut-être que ceux-ci allumeront en vous une flamme d’écrivain comme ce fut le cas pour Albert Camus après qu’il ait goûté à La Douleur. Relativement courts, ces écrits n’en restent pas moins riches et vous permettront de découvrir tout un pan d’une littérature exigeante et ensorcelante !

Voici quelques unes de ses oeuvres particulièrement lumineuses : La Fontaine des Lunatiques, La Barette Rouge, La Nuit Aveuglante,  La Douleur et Le Mal de la Terre (nouvelles).

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1. Poète d’Aujourd’hui, André De Richaud par Marc Alyn, éd. Pierre Seghers, p.40.

2. Zézé, Le Mal de la Terre, André de Richaud, éd. Le temps qu’il fait, p.31

Auteur·rice

Maître ès lettres. Passionnée par la littérature et les arts | m.roux@mazemag.fr

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