Extinction
Basile Imbert
Marta s’était levée avec, collée à son esprit comme une migraine indolore une étrange impression. Il lui sembla dès le réveil que quelque chose n’allait pas comme prévu, que sa journée allait suivre un chemin inhabituel. Elle tenta de chasser cette idée en prenant son petit-déjeuner, puis en se lavant les dents qu’elle avait soigneusement rangées dans sa bouche, avant de se résoudre à essayer de ne plus y prêter attention. L’idée revenait sans cesse, comme un boomerang prophétique traînant son lot de misère et de mauvaises nouvelles. Les dents brillantes et lavées de toute mousse blanchâtre, Marta prit son sac sur ses épaules, intérieurement écrasée par le poids du drôle de pressentiment qui pesait plus que son bardage, ouvrit la porte donnant sur la vallée enveloppée de la lumière du matin et quitta sa maison de fortune au cœur de la jungle. Elle fut accueillit dans la clairière où elle s’était installée pour le mois durant lequel s’étalait son expédition, par Ge, le chef de l’équipe de biologistes. Les yeux bridés plongés dans sa dentition, ce dernier lui lançant :
« Bonjour, Marta ! Vous rayonnez aujourd’hui ! Avez-vous bien dormi ?
– J’ai été dérangée dans la nuit par les insectes. Leur bruissement d’ailes nocturne était parfois insupportable ! Mais j’ai réussi à trouver le sommeil. Où allons-nous aujourd’hui ? »
Ge déplia sur une grosse pierre au centre de la clairière la carte de la vallée.
« La biodiversité autour du lac de Wool est vraiment très riche. Je pense que ce serait bien d’aller y faire un tour aujourd’hui. »
L’étrange sentiment, qui s’était un peu enfoui en ce début de conversation, surgit à nouveau.
« Quelque chose ne va pas, Marta ? »
La jeune biologiste, tout en attachant un machette à sa ceinture, préféra ne pas alerter Ge de l’impression qu’elle avait que quelque chose de terrible se tramait, comme si le camoufler dans sa pensée au lieu de le dévoiler pouvait empêcher l’inévitable sentiment de se réaliser.
« Les insectes m’ont vraiment empêchée de dormir cette nuit. Je suis un peu fatiguée, c’est tout…
– Peut-être qu’il vaut mieux que vous restiez à la base aujourd’hui. Il y aura d’autres occasions de se rendre au bord du lac de Wool. »
Attachant sa natte blonde autour de son cou, Marta s’écria :
« Pas du tout ! Il faut que je me rende sur Wool. Les spécimens que cet indigène nous a décrits m’ont l’air fascinants ! Je ne raterai cela pour rien au monde, et surtout pas à cause d’un peu de fatigue.
– Bien, mettons nous en route, alors ! »
Ge, suivi par Marta, les cinq autres biologistes et les dix porteurs commencèrent l’ascension du versant Nord du Mont Gouston qui menait au lac de Wool. Le silence se faisait lourd, comme le sentiment de la jeune docteur en biologie, et seul le bruit des rares cailloux écrasés sous les semelles des grosses bottes enduites de poussière venait rompre la monotonie de leur ascension. Le professeur Nartinson, tout en essuyant son front vomissant de sueur, fut le premier à briser ce silence :
« Vous ne trouvez pas cela bizarre que l’on entende pas le bruit des oiseaux dans le ciel ? D’ailleurs, n’avez-vous pas l’impression que le ciel a une drôle de couleur ? »
Une puissante vague de stress, accompagnée d’une froide et boisée transpiration, envahit le corps de Marta alors que le vieux professeur prononçait ses paroles. Et s’il se passait vraiment quelque chose d’anormal aujourd’hui ? Et si ce jour-là était différent des autres ? L’esprit assailli de questions, elle ne se rendit même pas compte de l’objet qui entravait sa route et trébucha. En se relevant, aidée par un indigène qui avait posé la caisse qu’il portait sur ses épaules, son regard navigua en direction de ce qui l’avait faite tomber. C’était un oiseau mort, les plumes bleues hérissées en broussailles, la chair puante nécrosée. L’indigène s’affola, et lança dans sa langue que traduisit Nartinson.
« Ce qui n’est qu’une mauvaise surprise pour nous représente bien plus pour les natifs de la vallée. Cet oiseau mort est pour eux un signe de malheur. »
Autour des biologistes, les porteurs, tous issus de la tribu des Wakabe-Wakabe posèrent les caisses de matériel et s’échangèrent des mots dans leur langue.
« L’oiseau bleu des montagnes Gooston, que nous nommons le Blue Goostonis Stymphalis dans notre jargon est une divinité chez nos porteurs. Ils l’appellent Wakabe-Kanè-Al’, ce qui signifie le Père des Wakabe-Wakabe. C’est de son bec qu’est né le monde, il y a six mille ans, selon leur calendrier et leur cosmogonie. Cela paraît insignifiant pour nos mœurs, mais pour ces hommes-là, trouver un Blue Goostonis Stymphalis crevé, c’est un bien mauvais signe, et je crois bien que nos porteurs refuseront d’aller plus loin aujourd’hui… »
Les yeux tirés par la colère, Ge décida de continuer sans les porteurs :
« Le lac n’est plus qu’à quinze kilomètres ! Qu’à cela ne tienne ! Il nous faut aller plus loin ! »
Mais à peine les cent premières coudées franchies, les sept biologistes retombèrent sur un oiseau mort, puis sur un autre un peu plus loin.
« Nous prendrons les cadavres sur le chemin du retour, lança Nartinson à Marta qui se bouchait le nez face à la puanteur, une telle densité de Blue Goostonis morts est supérieure à la normale. Étrange ! »
Déjà, le mauvais pressentiment de la biologiste commença à pointer dans son esprit. Pourquoi tous ces oiseaux morts ? Pourquoi ?
Le chemin qui menait, à flanc de falaise, au lac se faisait de plus en plus petit, mais aussi de plus en plus encombré par les cadavres d’oiseaux bleus. Des poussins agonisaient à côté des femelles, les pattes en l’air, raides cadavériques. Alors que la troupe, mouchoirs en tissu enroulés autour de la tête pour combattre la puanteur qui rentrait dans la bouche, entamait le onzième kilomètre, les carcasses se comptaient par dizaines. Marta s’approcha de Nartinson dont la moustache dépassait du mouchoir aux motifs écossais. C’était le spécialiste des oiseaux bleus des montagnes Gooston, et il semblait un peu inquiet.
« A combien évaluez-vous le nombre de Blue Goostonis Stymphalis, professeur Nartinson ?
– Lors du dernier inventaire de l’année passée, nous avions estimé la population à dix mille couples dans la vallée. Chaque couple assure une progéniture moyenne de trois virgule cinq poussins, dont seulement soixante-cinq pour cent atteignent l’âge adulte. On a donc un peu moins de soixante-dix mille spécimens dans la vallée, le seul écosystème où on en trouve sur cette planète.
– L’hécatombe face à nous ne vous inquiète pas ?
– Je dois dire que je suis un peu troublé. J’ai l’impression que nous avons des centaines de cadavres autour de nous. »
Ge s’incrusta dans la conversation.
« Ce n’est pas une impression. Et je viens de voir trois oiseaux tomber du ciel, morts en plein vol. je crois que nous sommes face à un mal qui traverse cette espèce.
– Vous pensez que c’est contagieux pour nous ?
– Je pense que nous avons bien fait de mettre des mouchoirs sur nos bouches. Peut-être que cela stoppera un éventuel virus. »
En prononçant ses mots, Ge évita un oiseau qui tomba devant lui, mort.
« Encore un ! Je ne sais pas comment vont réagir vos braves Wakabe-Wakabe, Nartinson. On dirait bien que c’est la fin de leur Dieu.
– J’ai bien peur que cela ne soit aussi la fin de la riche biodiversité de la vallée, Ge. Si l’espèce s’éteint, cela aura une influence catastrophique sur le reste de l’écosystème.
– Ce n’est pas à moi que vous apprendrez l’équilibre écologique, Nartinson. C’est la matière que j’enseigne à mes étudiants quand je ne suis pas en expédition.
– Je crains hélas que nous ne soyons alors face à un nouveau cas pratique. »
Tous les biologistes s’étaient tus, et Marta avait parlé dans le vide. Comment écouter quelqu’un face au terrible spectacle qui s’étalait devant leurs yeux ? Une mer de plumes bleues dont l’âcre puanteur traversait les couches de mouchoirs envahissait leur regard.
« Il doit y avoir au moins cinq mille Blue Goostonis, s’exclama dans un murmure Nartinson. Tous empilés les uns sur les autres… morts… »
Tâtant d’une main gantée le long cou d’un cadavre anonyme, Ge compléta.
« Je pense qu’il y en a encore plus que ce que vous ne pensez, Nartinson. Le double, peut-être… Ou alors à peine un peu moins… Comment juger ? Il faudrait voir d’en haut, par avion. Ça m’a tout l’air de s’étaler sur une bonne centaine de mètres… Qu’en pensez-vous, Marta ?
– Ils ont l’air d’être morts depuis plus d’une semaine. Vu l’odeur, et vu l’état des chairs. C’est étrange, cependant, que les insectes nécrophages ne soient pas encore sur eux… »
Nartinson s’avança vers elle.
« C’est sans doute parce qu’ils sont morts eux aussi. Sinon, ils seraient déjà là. Tout a l’air mort dans ces montagnes. Je suis venu l’année passée, et c’était aussi luxuriant que la vallée où nous étions ce matin… »
Le vieux professeur scruta les montagnes face à eux, grises, entourées d’un collier de nuages vaporeux.
« Comme si la prophétie des anciens Dieux se réalisait… D’abord la fin du Wakabe-Kanè-Al’, roi des plumes et des crocs de la jungle, puis celle de la vie autour de lui.
– Qu’entendez vous par là, Nartison ? »
Ge s’était tourné vers le professeur, qui grattait nerveusement les rides de son menton mal rasé.
« Que voulez-vous dire ?
– Vous n’êtes pas sans savoir que quatre-vingt-dix-neuf pour cent des espèces qui ont vécu sur cette terre sont déjà éteintes.
– Et que les espèces encore en vie ne représentent que seulement un pour cent de toutes les espèces qui ont vécu sur cette planète, oui, bien-entendu que je le sais ! C’est la première leçon que je donne à mes étudiants. Les crises d’extinction qui se sont succédées ont permis d’en arriver à là où nous en sommes, actuellement ! Qu’entendez-vous par là, Nartinson ?
– J’ai comme l’impression que nous arrivons à une nouvelle crise. Qu’en pensez-vous, Marta ? »
La jeune femme sursauta et brisa son regard sur l’océan de cadavres emplumés qui dérivait devant eux. Elle connaissait déjà sa réponse à la question de Nartinson, mais elle n’avait nullement envie d’y répondre. Dans sa tête, défilaient les images de la biodiversité, du dauphin violet à museau étroit des mers chaudes du sud, à l’albatros anguleux de Vulnatra. Qu’il était beau de voir que le règne du vivant était parfaitement équilibré. La disparition insignifiante du Wakabe-Kanè-Al’ ne pouvait avoir aucun impact sur cet ensemble fragile et globalisé. Ce n’est pas parce qu’une seule espèce s’éteint que le reste suit. Elle savait, forte de longues années d’études et de recherches à la faculté comme sur le terrain, que la nature se remettrait vite de la fin du Blue Goostonis. Et pourtant, au fond d’elle, Marta n’en était pas certaine. C’était cet horrible sentiment qui venait lui tournoyer l’esprit.
Ge brisa sa réflexion intérieure en lui tapant l’épaule :
« Ne vous inquiétez pas, mon amie ! Il en passera du temps avant que la vie ne s’éteigne sur notre belle planète Mars ! »





