SOCIÉTÉ

Engagée pour la liberté

Elle est tombée dans la marmite étant petite et depuis, sa passion ne s’est pas démentie. Née de parents iraniens, Sara Nouri s’est prise d’amour pour la patrie de ses racines. Un pays soumis au joug d’un régime théocratique et autoritaire, mis au ban des nations pour sa volonté farouche de maîtriser l’arme nucléaire. Aussi et surtout, mais on a tendance parfois à l’oublier, l’Iran s’est régulièrement fait épingler pour des violations multiples des droits de l’Homme. Une réalité que Sara Nouri, avocate de profession et militante au sein de l’Association des Femmes Iraniennes en France, souhaiterait voir remise au cœur des priorités de la communauté internationale. Elle évoque pour Maze Magazine son combat ardent en faveur des droits humains.

La présidente de la résistance iranienne, Maryam Radjavi, lors d'une convention pour un changement démocratique en Iran réunissant la jeunesse iranienne le 26 avril

La présidente de la résistance iranienne, Maryam Radjavi, lors d’une convention pour un changement démocratique en Iran réunissant la jeunesse iranienne le 26 avril.

Son engagement

Qu’est-ce qui constitue pour vous l’origine de votre attachement à l’Iran ?

Mes parents sont tous les deux iraniens et même si je suis née à Paris, j’ai grandi en découvrant la culture iranienne que je chéris. La majorité des membres de ma famille vivent en Iran et je considère les Iraniens comme mes frères et sœurs. Les événements tragiques qui ont commencé à frapper l’Iran quelques années avant ma naissance, les malheurs infligés à ce grand peuple suite à une révolution [NDLR : la Révolution Islamique de 1979] qui a mal tourné, la guerre et un pouvoir impitoyable, m’ont profondément attaché à ce pays.

D’où provient votre engagement tout particulier pour la promotion des Droits de l’Homme dans ce pays ?

Très jeune, j’ai été sensibilisée à l’oppression subie par le peuple iranien, tout au long de son histoire récente. D’abord, par les exécutions des opposants politiques à l’époque du Shah d’Iran, puis comme aujourd’hui encore, la pratique de la torture, la discrimination et les actes de violence notamment envers les femmes et les jeunes qui manifestent et s’expriment pacifiquement pour réclamer leur liberté contre le régime en place ou qui souhaitent simplement vivre une vie de liberté, comme dans les pays démocratiques. J’ai donc participé dès l’adolescence à de nombreuses réunions politiques et manifestations organisées par un mouvement de résistance dont la plupart des membres ont vu leur famille décimée par le régime iranien ou torturée dans les prisons iraniennes. C’est dans ces réunions et manifestations que mon attachement au combat pour les droits de l’Homme en Iran s’est accru. J’estime aujourd’hui qu’il est de mon devoir de participer activement à cette lutte pour la démocratie et la liberté. C’est aussi, à mon sens, le devoir de tous et surtout celui de la jeune génération de venir en aide au peuple iranien, car l’enjeu est aussi mondial, pas seulement régional comme on le croit trop souvent. Partout où les gens se battent pour leurs droits fondamentaux, cela concerne aussi l’avenir de l’humanité.

Son action

Depuis Paris, en quoi consiste votre action pour la promotion des Droits de l’Homme au travers de l’Association des Femmes Iraniennes en France ?

L’Association des Femmes Iraniennes en France a pour but d’informer et de sensibiliser l’opinion, notamment sur la condition des femmes en Iran, mais aussi sur les exactions commises envers la jeunesse iranienne. Elle recense dans un bulletin d’information mensuel tous les abus, mais aussi l’actualité politique et la situation globale dans le pays. Nous aidons également les organisations ou associations qui assurent le contact avec les instances de défense des droits de l’Homme comme celles des Nations Unies ou Amnesty International.

Votre action bénéficie-t-elle d’une coordination avec des défenseurs des Droits de l’Homme vivant en Iran ?

Nous bénéficions d’un réseau très élargi à travers le pays, de militants qui épousent la cause de la résistance iranienne. C’est une source intarissable d’informations fiables. Les gens nous informent volontiers au risque parfois de leur vie. Nous bénéficions également, malgré la censure et les contraintes, du formidable outil que sont les réseaux sociaux.

Sur quelles thématiques se concentre votre action pour la défense des droits humains ?

Nous cherchons à expliquer la structure du régime iranien dont la Constitution et les lois institutionnalisent la répression et la suppression des libertés, tout en légalisant les discriminations de toute sorte. Ainsi, outre la dénonciation des pendaisons et les tortures infligées aux prisonniers ou les violences quotidiennes faite aux femmes et à la jeunesse, nous nous concentrons sur la discrimination basée sur la religion et le sexe. Les femmes et les minorités religieuses et ethniques voire même la masse des musulmans qui s’opposent à la lecture que donne le régime de la religion, sont les premières victimes des lois et mesures répressives.

La condition des femmes

Votre association est plus particulièrement consacrée à la cause des femmes. La condition faite aux femmes est toujours aussi déplorable sous la présidence d’Hassan Rohani ?

Les faits parlent d’eux-mêmes : depuis l’élection de Hassan Rohani en juin 2013, les violences envers les femmes et les condamnations prononcées à leur encontre pour des motifs scandaleux continuent. A titre d’exemple, Reyhaneh Jabari, jeune femme âgée de 20 ans, a vu sa condamnation à mort confirmée par l’appareil judiciaire iranien le 31 mars pour s’être défendue contre son employeur qui voulait la violer après l’avoir droguée en 2008. […] La vision des femmes de Rohani n’est pas très différente de celle du Guide suprême et des milieux les plus extrémistes du régime. Les lois visant à limiter l’accès des femmes à certaines branches d’études en imposant un quota en faveur des hommes, en est une illustration et la liste n’est pas exhaustive…

L’Iran qui lapide à mort les femmes adultères en place publique vient d’être élu à l’unanimité au Conseil du droit des femmes de l’ONU. On devine votre indignation ?

Il s’agit bien entendu d’une nouvelle affligeante et totalement absurde. Les organisations internationales ont un grand rôle à jouer dans l’amélioration de la condition des femmes et des droits humains en Iran en faisant pression sur le régime dans ce domaine. Pour ma part, je regrette qu’une telle décision clairement politique, puisse être prise au sein de cette instance internationale. L’argument selon lequel faire des concessions politiques de ce type puisse influencer son attitude, s’est révélé infructueux par le passé, car ce régime le considère comme une approbation de sa stature internationale et ne se sent aucunement obligé à changer quoi que ce soit dans sa politique. Il s’agit pour Téhéran d’obtenir une tribune internationale pour défendre ses positions rétrogrades.

Les violations de l’Etat de droit

En dehors des femmes, quelles autres catégories de personnes sont concernées par ces infractions aux conditions d’un véritable Etat de droit ?

Les minorités religieuses et ethniques sont persécutées et constamment victimes de discriminations, notamment sur le marché du travail en étant par exemple privées du droit d’être embauchées par les services du gouvernement. Les sunnites, les bahaïs, les juifs, les chrétiens particulièrement ceux de langue persane, les derviches, mais aussi les baloutches, les Kurdes ou les arabes sont constamment persécutés. Les victimes directes de la répression sont bien sûr les prisonniers d’opinion, les journalistes et les blogueurs. […] La jeunesse est aussi particulièrement touchée par les violations manifestes des libertés fondamentales du régime iranien, faisant face à la violence de la milice du régime qui les met en prison ou les agresse dès le moindre signe d’écart par rapport aux normes et aux mœurs imposés par le pouvoir. En raison de l’extrême pauvreté de leurs parents, de très jeunes enfants sont parfois vendus par leurs parents et travaillent dans la rue. […]

Rien que du 21 avril au 1er mai, 34 personnes ont été condamnées à la pendaison en Iran. Dont une bonne partie était des jeunes de 20 à 30 ans. En somme, le rythme des exécutions n’a pas baissé avec Hassan Rohani. Des assassinats de masse perpétrés dans l’indifférence générale selon vous ?

C’est un fait incontestable : depuis l’élection de Hassan Rohani, le rythme des exécutions en Iran a non seulement augmenté, mais s’est aussi accéléré avec plus de 500 personnes annoncées officiellement. Cela fait plus de 30 ans que les pendaisons publiques continuent, sans parler des lapidations à mort. Ces peines effroyables sont souvent fondées sur des motifs aberrants tels que l’adultère ou l’homosexualité. Il s’agit bel et bien d’assassinats de masse dans la mesure où le but principal d’un tel acharnement sur les jeunes est la poursuite d’une politique de terreur et d’intimidation et où dans de nombreux cas, jusqu’à une douzaine de personnes sont pendues collectivement.

Le Président Rohani

Considérez vous que l’élection d’Hassan Rohani, présenté par les médias occidentaux comme un candidat modéré, était un signe positif pour une amélioration de l’Etat de droit en Iran ?

C’est une tactique connue du pouvoir en place depuis 25 ans que d’alterner à la présidence de la République des hommes dits radicaux avec des soi-disant modérés ou réformateurs qui semblent être « plus présentables », notamment auprès de la communauté internationale. […] Cette stratégie a pour but de permettre à l’Iran de revenir dans le jeu diplomatique avec les pays occidentaux notamment, en feignant une volonté de dialogue.

A l’épreuve du pouvoir, quelles sont les raisons qui vous amènent à penser que le respect des Droits de l’Homme n’est pas la priorité pour le Président Rohani ?

Rohani fait partie des dignitaires du régime. Il a eu des responsabilités importantes dans l’appareil sécuritaire et militaire notamment à la tête du Conseil supérieur de la sécurité nationale pendant plusieurs années. On ne l’a jamais entendu dire un mot sur les abus du régime, comme d’ailleurs les autres responsables du pouvoir. Non seulement ces questions ne sont pas une priorité pour lui, mais il prend soin d’éviter que ce dossier soit ouvert pendant les négociations sur le nucléaire auxquelles le régime a consenti uniquement pour tenter de faire lever les sanctions économiques internationales. […] Ce pouvoir s’étant beaucoup plus affaibli aujourd’hui, toute réforme, aussi minime qu’elle soit, entraînerait sa chute. D’autant plus qu’il y a l’expérience de la révolte de 2009 que beaucoup d’observateurs ont qualifié comme l’une des sources d’inspiration des révolutions arabes de 2011.

Le ministre des Sciences et de la Recherche, Reza Faraji Dana, a encouragé plus de libertés dans le domaine académique ainsi qu’une plus grande égalité sur les campus universitaires, sans que ces déclarations soient suivies d’effets. Qu’est-ce qui selon vous ne permet pas une amélioration du respect des lois ?

Ce type de déclarations laisse les étudiants et la communauté académique totalement indifférents, car les étudiants iraniens constituent une force politique vive, très active et politiquement mature. Ils savent très bien que ce ne sont, comme toujours, que des paroles en l’air destinées à calmer la colère de la population. Elles visent notamment les médias occidentaux dans un but de propagande. Ce type de déclarations qu’on a entendu même à l’époque d’Ahmadinejad [NDLR : ancien Président iranien, de 2005 à 2013, considéré comme plus radical que son successeur Hassan Rohani] ne peut pas être suivi d’effets, car la structure même du régime l’interdit. Par exemple, les étudiants et les étudiantes continuent d’être séparés dans les salles de cours et risquent d’être interpellés par les gardiens des « mœurs » s’ils sont vus ensemble sur le campus.

Le rôle des autorités internationales

Trois experts indépendants des Nations unies ont affirmé dernièrement dans un rapport que le recours disproportionné de la part de l’Iran à la peine de mort était tout à fait illégal et ont demandé au gouvernement de stopper les exécutions. Qu’attendez-vous maintenant des autorités internationales sur la question des droits de l’Homme ?

Les autorités internationales doivent décupler leurs efforts pour combattre ces violations. Les condamnations ne suffisent pas, il faut que la communauté internationale à travers ses instances compétentes fasse comprendre au régime que la poursuite de ses politiques aura un coût élevé en termes de sanctions diverses notamment économiques, politiques et diplomatiques. Le régime doit comprendre qu’il se trouvera totalement isolé s’il persiste dans le non-respect des droits fondamentaux de ses citoyens. Je pense par exemple au type d’isolement imposé au régime d’apartheid en Afrique du Sud ou à la junte militaire au pouvoir en Birmanie. Les puissances qui négocient actuellement avec Téhéran sur son programme nucléaire militaire pourront par exemple conditionner la levée d’une partie des sanctions économiques à une amélioration réelle et vérifiable de la situation des droits de l’Homme. Ceci enverrait un signe encourageant à la population et aux défenseurs des droits de l’Homme.

L’Iran a autorisé l’accès à ses sites nucléaires, mais pas à ses prisons. Quelles sont généralement les conditions d’emprisonnement dans le pays ?

Les prisons iraniennes sont le lieu des pires tortures et d’actes de barbarie. Certaines sont très connues pour être consacrées aux opposants politiques comme la prison d’Evin à Téhéran. L’une des sections de cette prison tristement célèbre où on torture et tue depuis des décennies, a été la cible d’un raid violent le 17 avril dernier par les pasdarans [NDLR : Gardiens de la révolution, sorte d’armée parallèle à l’influence immense, fondée en 1979 suite à la Révolution Islamique]. Un grand nombre de prisonniers politiques ont été grièvement blessés et ont entamé une grève de la faim en protestation. Il y a maints rapports internationaux sur les conditions effroyables dans lesquelles les prisonniers, hommes et femmes, et parfois les mineurs sont détenus. C’est pourquoi le régime n’a jamais ouvert ses prisons aux experts internationaux et ne le fera pas. C’est ce qui est arrivé à M. Ahmad Shaheed, le rapporteur spécial désigné par l’ONU qui n’a même pas pu obtenir un visa d’entrée en Iran, encore moins l’autorisation de visiter ses prisons. Je tiens aussi à préciser que sur la question de son programme nucléaire le régime refuse l’accès à de nombreux sites à l’Agence Internationale de l’Energie atomique (AIEA) et que les négociations sont pour l’instant dans une phase de blocage.

Une nouvelle révolte ?

Le soulèvement post-électoral de juin 2009 avait été porteur d’un espoir démocratique, suite aux accusations de fraude électorale lors de la réélection du Président Mahmoud Ahmadinejad. Est-ce que le mouvement, qui avait été qualifié de « révolution Twitter » conserve toujours de sa vigueur ?

En 2009, les réseaux sociaux, que le régime iranien tente tant bien que mal de restreindre, ont permis de montrer la soif de liberté du peuple iranien à travers des messages radios, des vidéos sur les réseaux sociaux comme Youtube, Twitter, Facebook, etc…dans lesquels des jeunes surtout, crient “A bas le dictateur !”. La farce électorale a agi comme déclencheur pour une révolte populaire. Le régime sait mieux que quiconque qu’il suffit d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres. Alors, la peur changera de camp. C’est pourquoi il dépense énormément pour censurer et filtrer Internet et les réseaux sociaux, après avoir interdit les paraboles de télévision par satellite.[…]

Une nouvelle insurrection, comme celle de 2009, vous semble-t-elle envisageable ?

Plus qu’envisageable, c’est inévitable. La population se sent étouffée par la brutalité de son gouvernement tant sur le plan humain qu’en raison du désastre économique, le chômage endémique et l’inflation galopante qui frappent une population qui compte 70 % de jeunes de moins de 30 ans.

Les femmes constituent-elles l’avenir de l’Iran ? Si révolte il doit y avoir, passera t-elle par elles ?

Les femmes ont un rôle fondamental dans l’avenir de l’Iran. De fait, en humiliant et en réprimant les femmes, le régime affiche sa peur de cette force vive de la société. En Iran, nous assistons à une sorte d’apartheid fondé sur la misogynie. Mais les femmes iraniennes n’ont pas baissé les bras. Ce n’est pas un hasard si la figure emblématique de la résistance iranienne est une femme, Maryam Radjavi, qui symbolise, en raison de son combat sans relâche pour la démocratie en Iran depuis trois décennies l’aspiration à un Iran démocratique et libre dans lequel les femmes auront le choix de porter le voile ou non, choisir leurs études et profession et accéder à des postes à responsabilité.

Ses espoirs

Croyez-vous à des avancées des droits humains en Iran ? Conservez-vous l’espoir malgré la déception Rohani ?

Le régime iranien a toujours été et reste sourd à toute discussion sur son bilan concernant les droits humains comme le montrent ses réactions violentes à l’intérieur et le peu de cas qu’il fait des résolutions onusiennes (une soixantaine en 33 ans) sur ce sujet. Je n’ai eu aucune illusion lorsque Rohani a remplacé Ahmadinejad. Mon seul espoir réside dans la capacité de la jeune société iranienne à rebondir pour imposer un changement démocratique du régime, évidemment avec le soutien de sa résistance organisée. Ce faisant, elle aura besoin de tout le soutien politique et moral des pays démocratiques. Des pays qui doivent cesser d’entretenir un espoir illusoire d’une amélioration de la situation.

Les futures actions

Quelles actions projetez-vous de mener dans le cadre de l’association des Femmes Iraniennes en France, dont vous êtes membre, pour dénoncer les exactions perpétrées en Iran ?

Le 27 juin prochain, la diaspora iranienne compte se rassembler à Paris pour affirmer sa volonté de changement et son aspiration profonde à voir la démocratie instaurée en Iran grâce au combat des femmes insurgées contre la dictature religieuse. Des dizaines de milliers de personnes sont attendues, un message fort sera lancé vers l’intérieur de l’Iran, mais aussi vers la communauté internationale afin que l’Iran soit regardée à travers le prisme de son peuple et non du régime qui opprime ce peuple.

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