MUSIQUE

Rencontre avec Mat Bastard

A peine leur troisième album Little Armageddon dans les bacs, Skip The Use a retrouvé le chemin des routes de France, sillonnant le pays pour une première partie de tournée complète dans des salles de moyenne envergure. Maze a donc profité de leur passage à La Laiterie de Strasbourg le 4 Avril dernier pour aller à la rencontre du chanteur et leader Mat Bastard.

Matt Bastard // Source : husk.modspenews.com

Maze : Tout comme c’était le cas avec Can Be Late (2012) tu as puisé ton inspiration dans des faits sociétaux et politiques très actuels. C’est une nécessité pour toi de vouloir aborder ces sujets ?

Mat Bastard : Nécessité je ne sais pas mais en tout cas nous, on se sent concernés par le monde qui tourne et on n’a pas envie d’être spectateurs de ça. Je pense que lorsqu’on est un groupe de rock, ça fait partie du rock de mettre en avant certaines choses. On n’a pas envie d’être un groupe vindicatif mais plutôt de susciter la prise de position ou d’opinion, surtout le débat… On préfère que les gens puissent en parler plutôt que de s’en foutre. On veut apporter certains angles différents, le tout dans une humeur agréable sans être des relous. Mais on aime écrire sur le monde donc on écrit sur ses conséquences et sur ce qui le fait tourner aussi.

Pour poursuivre dans les « faits sociétaux » le clip de Cup of Coffee nous laissait découvrir l’histoire d’un enfant adopté, ici tu nous propose la vision d’enfants dans les orphelinats avec The Taste. Est-ce une thématique qui te tient plus à cœur que le reste du fait que tu sois toi-même un enfant issu de l’adoption ?

Cup c’était pas trop ça.

Les paroles ne parlaient pas de ça effectivement, mais le clip oui.

C’est plutôt le fait qu’ils voulaient faire quelque chose sur ma vie quand j’étais petit, une image comme ça. Après dans The Taste, c’est toujours la même chose. C’est un sujet qui est venu vraiment sur la table avec le mariage pour tous, etc. Il y avait tellement de gens qui parlaient de ça.

On a souvent ce sentiment-là avec les hommes politiques qui sont payés pour avoir des idées, une stratégie, ce que je respecte totalement. Mais souvent ils parlent de choses qui les dépassent et qu’ils ne connaissent pas. Et là, ça me faisait rire de voir Frigide Barjot parler de l’adoption ; mais qu’est-ce qu’elle y connait ? Mais surtout dire des choses très bizarres, notamment par rapport aux couples homosexuels pour en parler. Je pense que c’est surtout que j’avais envie d’en parler.

Dans ce texte on parle du rapport à des enfants adoptés ou en orphelinat avec l’amour. C’était de ça dont on devait parler dans ce débat et dont on a jamais parlé ! On a surtout parlé du soi-disant équilibre psychologique d’un enfant. Certains ont dit qu’un enfant qui vit dans sa merde dans un orphelinat au Laos, en Afrique ou en Chine, psychologiquement est mieux équilibré que dans un couple homosexuel qui l’aime. D’énormes débilités ont été sorties et j’avais envie de leur dire “Mais allez le dire aux enfants !“. Tu peux avoir une vie. Tu peux avoir quelque chose mais je pense que vu que c’est deux garçons ou deux filles il vaut mieux que tu restes dans ta merde. A un moment donné il fallait donc un peu expliquer comment ça se passait et apporter un angle différent sur ça, expliquer d’autres choses qui se passent là-bas. Mais on ne s’est pas concentrés que sur ça parce que ce serait un peu réducteur.

Justement tu as écrit Être Heureux lors de la montée des extrêmes, des manifestations contre le mariage anti-gay, et on a pu voir qu’elle prenait une dimension encore plus “violente” en live. Quel est ton rapport à ce titre ?

Je sais pas si c’était violent. C’était plutôt…

Puissant ?

Ouais, c’est ça. Disons que les gens se mettent dedans. En plus c’est en français donc ils peuvent se mettre plus dans le texte. C’est juste ça je pense.

Il y a quelque chose qui se passe. Il y a une émotion et je pense que c’est aussi une chanson qui paraît très simple et très naïve à la base alors que lorsque tu rentres un peu dedans il y a différents sens, différentes interprétations. Et quand tu es en concert c’est beaucoup plus flagrant, du coup il y a des personnes qui se disent “Ah d’accord, c’est ça que veut dire cette phrase !“, du coup il y a des réactions qui se passent, mais ça, c’est le concert puisque ça le fait aussi sur des chansons beaucoup plus légères.

Tu te permets de citer Marine Le Pen en live alors que ce n’est pas le cas dans le morceau initial.

C’est plutôt suggéré. Après on a été un peu plus frontaux on va dire. Le problème c’est que souvent on a tendance à prendre un caractère, un trait de personnalité ou un choix comme étant définitif de ce qu’on est alors qu’on est beaucoup plus que du cul ! Et moi je milite vraiment pour ça, pour arrêter !

Dans le clip de Nameless World on peut voir Pascal Nègre diabolisé, est-ce pour dénoncer ce qui se passe dans les maisons de disques par rapport au fait que l’on puisse prendre et jeter un artiste à son bon vouloir ?

Ça c’est depuis toujours ! Et c’est pas que dans les maisons de disques ! Tu vas dans n’importe quelle entreprise, si le mec veut s’acheter une nouvelle bagnole il va virer un ouvrier. C’est le capitalisme ! C’est surtout ça ! Et justement, c’est pour ça qu’on a fait ce clin d’œil un peu rigolo puisque tout le monde le voit comme le diable alors que le mec, il est pas mieux, pas pire que tous les autres, et il est un peu le symbole de quelque chose. Du coup, ça nous faisait rigoler de le mettre comme ça.

Je pense que pour les maisons de disques il y a un système de maison de disques major et un plus underground mais ça reste un système avec ce que ça a comme défauts et comme avantages. Si tu veux contrecarrer le système ça ne sert à rien d’attaquer une personne ; il n’est pas symbolisé par une personne. Nous on a plutôt choisi de rentrer dedans et faire ce qu’on veut plutôt que de l’attaquer frontalement. On sort les disques qu’on veut, on dit les textes que l’on veut et tout le monde est content.

Actuellement on a Mademoiselle K qui s’est fait renvoyer parce qu’elle voulait écrire en anglais alors que sa maison de disque voulait lui imposer le français.

Je pense qu’il faut assumer ses choix.

Finir dans l’indépendance parce que finalement on n’est jamais mieux servi que par soi-même en somme ?

C’est ça ! Il faut vraiment assumer ses choix et c’est pas un problème. Pour moi ça ne devrait même pas être mis sur la table. On m’a toujours dit : “Pourquoi tu ne parles pas du fait que tu es noir ?” ; mais pourquoi est-ce que je devrais en parler ? Qu’est-ce que ça change ? Les moments où tu en parles c’est que tu reconnais que c’est une différence alors que pour toi c’est la même chose.

C’est comme quand on parlait de la communauté homosexuelle tout à l’heure. Il y a un truc que je déteste là-dedans c’est tout ce qui est Gay Pride, les partis politiques gays… Attends on parle de cul quoi ! “J’aime bien me faire des mecs ! J’aime bien me faire des meufs“, ça fait pas de toi un stratège politique ou une force, et justement qu’est-ce qu’on s’en tape de comment tu baises ? Ça fait pas de toi une personne différente ! Du moins pour moi ce n’en est pas une. Tu vois ce que tu kiffes ou pas et c’est pas pour ça que je vais voter pour toi. Tu peux être une très très grosse conne et être lesbienne, et c’est pas être homophobe que te dire que tu es conne. Je m’en fous que tu sois lesbienne. C’est comme pour toi, moi ma sœur elle est lesbienne, mon frère il est homo, et alors ? Ils ont leurs vies !

Le problème c’est que souvent on a tendance à prendre un caractère, un trait de personnalité ou un choix comme étant définitif de ce qu’on est alors qu’on est beaucoup plus que du cul ! Et moi je milite vraiment pour ça, pour arrêter ! Bertrand Delanoë il est pd, on s’en fout ! Il est [était, ndlr] maire de Paris, j’en ai rien à foutre ! Ce qui m’intéresse c’est son taff et je pense que c’est ça pour tout ! T’es black, tu peux être un gros con ou quelqu’un d’intéressant mais dans tous les cas que ça ne devienne pas quelque chose qui empêche de savoir qui tu es vraiment. Et moi de me protéger derrière ça, je serais complètement idiot.

C’est aussi dû au monde d’aujourd’hui où il y a une image qui est de plus en plus forte, et, à force de privilégier l’emballage on fait plus attention au contenu, alors que malgré tout c’est le contenu qui fait que c’est bon. C’est pas une belle pochette qui va faire les choses… Donc Mademoiselle K si elle veut chanter en anglais, elle se fait virer, elle chante en anglais et elle sort son disque toute seule. Nous on voulait faire du punk, on a jamais signé en maison de disque parce qu’on voulait faire du punk. Aujourd’hui on nous dit “Ouais vous comprenez… Ça vous fait quelque chose que ça marche maintenant ?” On a fait 16 ans de punk parce qu’on voulait faire du punk. On a fait ce qu’on voulait et dans ce qu’on faisait ça se passait très bien puisqu’on se réalisait à faire ce qu’on voulait. C’était ça notre but. On voulait pas passer chez Michel Drucker et rentrer dans un format. C’était un vrai choix personnel qu’on assume complètement donc il y a pas de souci, pourquoi on en parle ?

En parlant de Nameless World justement, comme vous avez collaboré avec Arthur de Pins serait-il possible que votre prochain clip soit confié à l’une de vos connaissances ?

Là avec Arthur on fait la musique de son long métrage donc ça ouvrait à une collaboration. C’est aussi un mec qu’on adore et sur le prochain clip, peut-être qu’on va re-collaborer avec des gens avec qui on avait travaillé au tout tout début du groupe parce qu’on aimait vraiment bien leur boulot. C’est pas encore fait mais on est en train de voir.

On a un peu mis de côté l’image dans le groupe et c’est une erreur qu’on a fait parce qu’on a privilégié le contenu en se disant rien à foutre et finalement le contenu à un peu été fait à notre place sur certains trucs. On s’est dit qu’on se reconnaissait pas trop dedans donc là on a vraiment envie de s’impliquer un peu plus, d’où le fait qu’on travaille avec des gens qu’on choisit, même si du coup c’est un peu plus compliqué. Mais ouais, on aimerait bien faire plus !

On retrouve Dimitri Tikovoï à la réalisation et Adrian Bushby au mixage, pourquoi s’être dirigé vers eux ?

On aimait vraiment leur boulot, que ce soit Dimitri avec The Horrors, Ginzu, Alt-J ou Placebo en réal, et c’est vraiment quelqu’un qui nous a permis d’aller où on voulait aller. Au début tu y vas seul et après pour faire la dernière ligne droite et pour arriver à ton truc, parfois tu as besoin de quelqu’un, et lui, c’était la bonne personne. C’est la même chose pour Adrian avec son boulot sur Muse et les Foo Fighters qu’on aimait vraiment bien.

Dans l’album il y a un titre, We Are Bastards qui était nommé S.T.U sur les CDs promo, est-ce que le changement de nom est destiné à un clin d’œil au groupe sur facebook ?

Ah oui oui ! C’est parce qu’on ne savait pas comment on allait appeler la chanson. C’est notre plus gros problème de mettre un titre à la fin ! (rires) Donc je crois que sur les CDs promo on était encore à Skip The Use ! Mais c’est carrément ça !

C’était notre façon déjà, de les remercier de tout ce qu’ils font et aussi de dire que nous aussi on se considérait comme faisant partie de ce groupe, même si on est des fois un peu plus distants… Leur montrer que nous aussi on faisait partie de cette communauté-là, qu’on était très sensibles et très touchés par leurs attentions régulières vis-à-vis de notre projet. C’était cool !

Tout comme Jay s’occupe de la présidence du local de répètes de Ronchin, est-ce que vous vous investissez dans quelque chose en dehors du groupe ?

On fait beaucoup de choses ailleurs ! Ça dépend de qui, mais oui, Jay a Caz’Rock, Lio et Max ont une boite où ils font du son et de l’image pour des documentaires, des trucs comme ça… Moi je fais beaucoup de réal et je réalise beaucoup d’albums d’autres personnes [Sophie Tith notamment, ndlr]. Et dans Skip on fait la musique à deux avec Yann donc c’est très musical, comme le film d’Arthur par exemple où on est à deux. Et à côté Yann fait pas mal d’électro.

Depuis que tu as abordé la possibilité d’un nouvel album de Carving tout le monde semble impatient de pouvoir découvrir ou redécouvrir le groupe. Cependant comme ça avait été le cas sur la scène du Splendid lors de la dernière tournée, peut-on s’attendre à quelques morceaux joués sous Carving sur l’une des dates lilloises ?

Euh… (rires) C’est un peu compliqué parce que ça fait longtemps qu’on a pas fait ça mais Mike, le fondateur avec moi est juste à côté ! On va déjà faire le disque après on verra !

Là il faut qu’on monte une équipe et on est un peu éparpillés. Mike est à Lyon maintenant. Il y en a qui sont en Belgique, d’autres à Paris donc  si on arrive à finir le disque ce sera déjà bien ! (rires)

Auteur·rice

Mordue de musique, littérature, cinéma et photographie. S'adonne à la musique et à l'écriture à ses heures perdues.

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