SOCIÉTÉ

La libération des otages français en Syrie : retour sur cette “usine à otages”

Didier François, grand reporter à la radio française Europe 1, et le photographe Edouard Elias avaient été enlevés au nord d’Alep le 6 juin 2013. Nicolas Hénin, reporter à l’hebdomadaire français Le Point, et Pierre Torrès, photographe indépendant, avaient été enlevés le 22 juin à Raqqa. Ils ont été retrouvés par une patrouille de l’armée turque dans la nuit du 19 au 20 avril dans le no man’s land de la frontière séparant la Turquie et la Syrie, près de la petite ville turque du sud-ouest, Akçakale.

Source : mahdyibnsalah.fr

EIIL – Source : mahdyibnsalah.fr

L’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL), l’usine à otages.

Le groupe responsable de la capture des quatre français est le Daesh, anagramme en arabe de l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL). Il s’agit du groupe le plus redouté en raison du fanatisme et de la violence qui le caractérisent, mais aussi du secret qui l’entoure.

Lors de la réunion de solidarité avec les otages à la Maison de la Radio, le 6 janvier dernier, Peter Bouckaert, le responsable des urgences à l’ONG Human Rights Watch, avait mis les mots sur cette peur : « Nous sommes face à la pire crise des otages depuis la guerre du Liban, lançait-il. Ils sont entre les mains d’un groupe qui ne veut pas négocier et les retient pour s’en servir comme boucliers humains en cas d’attaques des forces occidentales. »

L’EIIL est originaire d’Irak. Elle a été créée peu de temps après l’invasion américaine. Son but est de créer un vaste émirat islamique niant les frontières héritées du colonialisme qui comprendrait l’Irak, la Syrie, le Liban et la Palestine. Suite à sa disparition dans son pays d’origine, le mouvement renaît en Syrie grâce à la rébellion qui lui permet de s’imposer en très peu de temps comme l’une des deux grandes organisations jihadistes et takfiristes du pays. La particularité du mouvement est son éclectisme : il accueille des volontaires de toute la planète et compte d’ailleurs un nombre important d’Européens. “Beaucoup de nos geôliers étaient francophones, dont certains très bons francophones. D’autres parlaient un anglais sans accent, d’autres encore, un espagnol sans accent, ce qui donne l’impression que de nombreuses personnes étaient venues de divers endroits du monde spécialement pour combattre en Syrie” explique Nicolas Henin.

La guerre sacrée constitue le cinquième pilier de l’islam, c’est donc un impératif religieux. Cependant, l’islam ne permet pas à un musulman de tuer un autre musulman, c’est pourquoi l’EIIL contourne ce problème en se réclamant du concept du takfir. Il consiste à retirer préalablement la qualité de musulman à celui que l’on désire tuer.

L’EIIL est une véritable organisation, une « usine à otages ». Quand elle ne kidnappe pas directement, elle s’arrange pour acheter ou prendre des détenus à d’autres groupes. La libération des quatre français fut d’ailleurs précédée de celle de trois reporters espagnols et de trois femmes humanitaires, l’EIIL détenait pas moins de 22 étrangers, toutes nationalités confondues. L’EIIL, après la capture d’un otage, procède à une enquête sur la personne : cartes bancaires envoyées en Turquie, nationalité, articles écrits… L’origine du détenu compte beaucoup puisqu’elle détermine l’attitude à adopter vis-à-vis de celui-ci.

L’affaire qui valait 18 millions de dollars.

L’hebdomadaire allemand Focus a affirmé ce samedi que la France a versé 18 millions de dollars (13 millions d’euros) pour la libération des quatre journalistes français. Des sources proches de l’OTAN ont confié au journal que les fonds auraient été convoyés vers Ankara par le ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian, puis versés aux ravisseurs par l’intermédiaire des services secrets turcs.

Le gouvernement nie les faits, et le ministre des affaires étrangères a d’ailleurs saisi l’occasion de la libération des otages pour déclarer que « l’État français ne paie pas de rançons ». François Hollande, reprenant les propos, a ajouté : « c’est un principe très important pour que les preneurs d’otages ne puissent être tentés d’en ravir d’autres. Tout est fait par des négociations, des discussions ».

La libération des otages, une opération séduction ?

Aéroport de Villacoublay, le 5 mai 1988. De gauche à droite : Marcel Carton, Jean Paul Kauffmann et Marcel Fontaine à leur retour en France, après plus de trois ans de capture au Liban. | AFP/PASCAL GEORGES

Aéroport de Villacoublay, le 5 mai 1988. De gauche à droite : Marcel Carton, Jean Paul Kauffmann et Marcel Fontaine à leur retour en France, après plus de trois ans de capture au Liban. | AFP/PASCAL GEORGES

Suite à la libération des quatre otages français en Syrie le 20 avril dernier, on apprenait la mort de Gilberto Rodrigues Real, un autre otage détenu au Mali, à peine quatre jours plus tard. Un otage et une mort bien plus passés sous silence… Alors que la libération de Didier François, Edouard Elias, Nicolas Hénin et Pierre Torrès se déroulait en même temps que le scandale d’Aquelino Morelle, permettant par la même occasion d’estomper l’affaire, qu’en-est il vraiment du jeu politique autour des otages français ?

On se souvient qu’en 1988 déjà, avec Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur du gouvernement Chirac, le sort des otages français Kaufmann, Carton et Fontaine, s’est joué de façon à ce que leur libération coïncide avec l’élection présidentielle de mai 1988.

Pour revenir au cas de Gilberto Rodrigues Real, un voyageur solitaire qui aidait les gens qu’il rencontrait, sa mort est pour sa famille un « oubli ». Son frère, David, a déclaré : “Pendant huit mois, on n’a parlé que des quatre journalistes en Syrie, on a oublié qu’il y avait deux otages au Mali”. C’est vrai que, tous les mercredis, le refrain était le même : “nous avons une pensée pour nos confrères retenus en Syrie” et venait un additif  “mais nous n’oublions pas nos otages du Mali”.

Alors que le gouvernement français avait appris le lieu de détention des otages peu de temps après leur enlèvement grâce aux services d’espionnage français, il a cependant décidé de ne rien faire en raison de la révolte syrienne qui s’y déroulait en même temps. Alors pourquoi les négociations n’ont-elles abouties que maintenant ? Il est sûr que si les 18 millions de dollars ont en effet bien été déboursés, cela fait cher l’opération séduction…

Auteur·rice

Attachée de presse de cinéma et blogueuse, je fais partie de l'équipe de Maze depuis plus de quatre ans maintenant. Le temps passe vite ! Je suis quelqu'un de très polyvalent: passionnée d'écriture ("j'écris donc je suis"), de cinéma (d'où mon métier), de photo (utile pour mon blog!), de littérature (vive la culture !) et de voyages (qui n'aime pas ça?). Mon site, www.minimaltrouble.com, parle de développement personnel, de productivité, de minimalisme mais aussi de culture :)

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