CINÉMA

Festival Hallucinations Collectives – Psychotropes Cinématographiques

A l’ouverture de la porte du Comoedia, cinéma adoré des cinéphiles lyonnais, un souffle d’air chaud nous ébouriffe : la foule se presse, les tickets s’arrachent, le brouhaha insupporte, nous venons d’entrer dans un monde parallèle, celui du cinéma de genre. Le Festival Hallucinations Collectives, comme son nom l’indique, c’est cinq journées d’état second sur les écrans, dans les cerveaux et sur les rétines. Retour sur cette 7ème édition, aussi déroutante que sympathique.

L’édition précédente avait vu la présence de Nicolas Boukhrief, le remake du Salaire de la peur par Friedkin, le film maudit Possession de Andrzej Zulawski et Assassin(s) de Kassovitz. Ces découvertes ne donnaient qu’une envie : revenir au festival. Dans la continuité de l’Edition 2013 et de la fameuse « carte blanche » à un réalisateur, Pascal Laugier est venu présenter L’Exorciste 2 : l’Hérétique, Le Locataire de Roman Polanski, et Ces Garçons qui venaient du Brésil en deuxième partie de soirée.
Pascal Laugier, c’est le jeune cinéaste et cinéphile du genre, intarissable sur des anecdotes plus croustillantes les unes que les autres. Il présente trois films « importants » avec lesquels il entretient des « relations particulières, ambigües ». Il commence par la copie VO non sous-titrée de l’Hérétique de John Boorman, une copie aussi possédée et abîmée que le film lui-même. Le lendemain, c’est au tour d’un film culte de Roman Polanski avec Le Locataire, qui pour Pascal Laugier est « un emblème de ce que c’est […] qu’un film fantastique totalement réussi ». Le dernier sera un film du réalisateur de la Planète des singes et de Papillon, contant les aventures d’un chasseur de nazis : Ces garçons qui venaient du Brésil  de Schaffner, comme un bouquet final « rugueux, adulte et violent ».
En parallèle de cette carte blanche plutôt sombre, nous avions le choix entre les longs-métrages en compétition du festival et de beaux bijoux extraits du monde mystérieux où fantastique et épouvante se côtoient. Revenons sur quelques films de la compétition.

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Le locataire – Roman Polanski


Aux yeux des vivants – Julien Maury et Alexandre Bustillo

Avant de partir en vacances, trois jeunes garçons décident de ne pas aller supporter un après-midi de cours en plus. Une clope vogue et un incendie de grange plus tard, ils se rendent dans un studio de cinéma abandonné ; évidemment, ils sont témoins d’un évènement qui les met dans une situation peu confortable. Si le monstre rappelle agréablement le personnage principal d’Insensibles de Juan Carlos Medina et que la présence d’Anne Marivin surprend, les personnages des jeunes sont tranchés et les acteurs débutants, le scénario est bancal et parfois facile ; ce qui aurait pu être un film remarquable tombe dans le slasher où l’histoire ne devient qu’une excuse à l’ultra-violence vue et revue.

 The Babadook – Jennifer Kent

Les vitres craquèlent, la carrosserie se compresse dans la force du choc. Samuel n’a plus de père depuis 6 ans. Samuel fait des cauchemars. Il y a un monstre dans sa chambre, dans le placard, il en est persuadé. Jusqu’ici tout va bien. Mais un bouquin apparaît dans sa bibliothèque : Mister Babadook. La névrose atteint sa mère, Amélia. Une descente aux enfers commence et les gros plans sur les visages façon Requiem For A Dream de Darren Aronovsky se multiplient. Les qualités visuelles frappent tout de suite, les codes du genre sont maîtrisés : la peur est là, hantant les allées de nos sièges rouges. Si The Babadook aborde des sujets complexes avec finesse, Jennifer Kent se perd dans des références trop appuyées à Shining de Stanley Kubrick et son œuvre se désarticule complètement sur la fin. Un premier film à saluer quand même et qui plaira bien plus aux néophytes qu’aux initiés du genre.

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The Babadook – Jennifer Kent

The Double – Richard Ayoade

Métro-boulot-dodo, heures précises, régularité, pointage à l’entrée, ponctualité, assiduité ; Simon James, jeune solitaire et voyeur nocturne, personnifie cette routine et n’a que la malchance en guise de meilleure amie. Dès les premières minutes de son histoire, il coince son attaché-case entre deux portes du métro. A partir de là, c’est la fin des haricots. Il n’existe plus dans les registres, son badge n’est plus valable. Cet archétype du anti-héros verra son existence basculer à l’instant où son double devient le nouvel employé de la firme où il travaille. Ce double, qu’il est le seul à reconnaître, devient le favori du patron et des femmes, celui qui allie performance et connaissance, relationnel et intellect.
Richard Ayoade, après le décalé Submarine, nous offre une adaptation du « Double » de Dostoyevsky ; il choisit Jesse Eisenberg pour un double rôle qu’il interprète à la perfection, se sert d’anachronismes et de lumières jaunes pour créer des ambiances à la fois glauques et exquises. Une œuvre riche que nous aurions pu voir à Cannes cette année : il faudra attendre aout pour la voir et la revoir.

R100 – Hitoshi Matsumoto

R100, R100, R100 … il est vrai que le titre n’apportait au spectateur – ou du moins pour les moins nippons d’entre nous – se rendant à la représentation en aveugle, qu’un voile d’informations supplémentaire. Voile par la suite levé par l’agréable rédacteur en chef de MadMovies, nous expliquant la codification japonaise pour les niveaux de restrictions quant aux âges. Un film qui ne devrait être visionné que par les centenaires ? Un film déjà étrange avant qu’il n’ait commencé donc. Et il est vrai que le film ne fait par la suite que se complaire dans la profondeur d’un quasi-absurde hilarant, nous racontant l’histoire d’un cadre japonais moyen qui pour pimenter sa vie s’inscrit dans un club nommé « Bondage », se laissant passer à tabac par diverses « reines » à n’importe quels moments et lieux de sa vie. Mais bien évidemment, l’aventure va pour trop loin pour le personnage …

Sans ne jamais tomber dans un voyeurisme et sachant garder une certaine légèreté malgré une réalisation esthétique assez sombre, Histoshi a su parler sur grand écran d’un sujet délicat tout en rire et en sourire, finissant son œuvre de façon quasi-surréaliste, et n’hésitant par exemple pas à briser à de nombreuses reprises le 4° mur, ou encore à utiliser l’autodérision, pour le plus grand plaisir des spectateurs : une véritable onde de plaisir.

Victor Jayet-Besnard

Au nom du fils – Vincent Lannoo

Elisabeth est mère de famille, catholique convaincue. Elle met sa foi au service des autres, anime une émission sur Radio espoir chrétien pour dialoguer avec des auditeurs « en perte de repères ». Sa famille décide d’héberger le Père Achille et s’engage dans toutes les actions pour reconstruire la paroisse.
Après avoir annoncé dans l’émission radio de sa mère qu’il est amoureux du Père Achille et face à la réaction de sa mère, Jean-Charles se suicide avec le fusil de son père. La visite d’un camp d’entraînement extrémiste va être comme la pleine lune sur le loup-garou : à partir de cet instant, le personnage se transforme. Elisabeth oublie le doute, la compassion, l’écoute ou le pardon : elle entre dans une folie vengeresse dans le but d’éliminer les prêtres du diocèse accusés de pédophilie. Chaque homme n’est qu’un nom sur une liste. Il n’y a plus de dialogue, plus de justice, uniquement des armes et des munitions. Si le film du réalisateur belge est vendu comme une comédie fantastique et 100 % humour noir, il met réellement mal à l’aise. Le cinéaste créé un personnage réaliste de toute pièce, faisant en sorte qu’il nous soit familier ; ni excentricité, ni folie tarantinesque, juste de la froideur. Quand ce sont les éclats de rire et des applaudissements qui résonnent dans la salle lorsqu’un évêque est massacré froidement, cela pose question. « Un film qui réveille des pulsions » d’après son réalisateur mais Au nom du fils se perd dans ses partis pris, frôle le manichéisme et joue avec le feu. Heureusement, Vincent Lannoo avait amené des chocolats pour nous aider à encaisser la baffe.
Seulement un complexe cinéma distribue le film à Paris : pourtant récompensé en Belgique, le film et son affiche connaissent une véritable censure, il va falloir fouiller un peu pour le dénicher. Un film à voir mais à ne surtout pas prendre au premier degré.

Affiche - Au nom du fils

Affiche – Au nom du fils

Une compétition de long-métrages passionnante et surprenante. Les sujets abordés sont nombreux, intéressants, déroutants et tellement inhabituels que cette sélection est un plaisir pur. Après le triomphe de The Sound Barbarian Studio en 2013, c’est The Double qui obtient le prix cette année.

Aux Hallu’, les séances sont quasi-pleines à chaque fois, le public féminin est de plus en plus présent. Les spectateurs se souviendront des présentations de Fausto Fasulo, rédacteur en chef de Mad Movies, de la passion frénétique de Pascal Laugier ou encore de l’effervescence des débats après le film Au Nom du Fils etc.

Un festival de films alternatifs, de films étranges, de films « maudits ». Du frisson, de l’hallucination mais surtout de la rencontre. Celle de simples spectateurs, de journalistes, de spécialistes. De la discussion à la délectation de muffins de la cafétéria d’à côté, de la panique générale à l’accès aux salles, de l’admiration d’affiches miniatures du festival collées sur les vitres tous ensemble aux dernières secondes de lumière dans la salle où on entend notre voisin dire qu’il a peur d’avoir peur, les choses se font ensemble. Retrouver toujours les mêmes têtes, ces « marathoniens » du festival, qui te disent avec des cernes inimaginables qu’ils en sont à leur 5ème film de la journée et être au milieu de ce public cinéphile, geek, sanguin, no-life, professionnel du t-shirt collector ou tout simplement cool, c’est peut-être ça la vraie force d’Hallucinations Collectives.

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