CINÉMA

Xavier à la Ferme

Après avoir essuyé le semi-échec public de Laurence Anyways, le réalisateur ambitieux Xavier Dolan, bien décidé a réussir à obtenir de la visibilité auprès d’une audience plus large est en pleine écriture de son prochain long métrage The Death and Life of John F. Donovan, une co-production canado-britannique “américaine” avec potentiellement un casting de choix. Mais désireux de ne pas rester loin d’un plateau trop longtemps, citant le défunt cinéaste Pierre Falardeau “il vaut mieux tourner que tourner en rond”, il s’est attaqué entre deux à l’adaptation de la pièce de théâtre Tom à la Ferme du dramaturge Michel Marc Bouchard, adaptation qui fut présentée au dernier festival de Venise.

La pièce d'origine

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Avec un retour appréciable des deux côtés de la caméra, Xavier Dolan s’extirpe de ses trois premiers films tout en amours contrecarrés, couleurs vives ou délavées (chimiques quoi qu’il en soit) , symboles et références multiples, arty, teen, riches en artifices et parsemés de musiques éclectiques indépendantes mais néanmoins possédant une importante notoriété (peu risqué, choix sécurisé), construisant de milles vitraux  de plans et d’images l’église type du cinéphile adolescent gay underground.

Il plonge les bras jusqu’aux coudes dans le film de suspens et de tension et signe un thriller sobre qui prend place dans le Québec agricole sans néanmoins lâcher les thèmes qui lui sont chers, c’est à dire les tortueuses relations amoureuses et les attirances qui ne trouvent pas leurs aboutissements, la filiation qui se vit avec difficulté, la détresse maternelle et le heurts que vivent ceux dont l’identité et la sexualité sont marginalisés.

capture psychose

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Le synopsis est le suivant. Tom, un jeune publicitaire voyage jusqu’au fin fond de la campagne pour des funérailles et constate que personne n’y connaît ni son nom ni la nature (amoureuse) de sa relation avec le défunt. Lorsque Francis, le frère aîné de celui-ci à la sexualité clignotante lui impose un jeu de rôle malsain visant à protéger sa mère et l’honneur de leur famille, une relation toxique s’amorce pour ne s’arrêter que lorsque la vérité éclatera enfin, quelles qu’en soient les conséquences.

En premier lieu, c’est une ambiance générale dans laquelle l’histoire se dresse. Une palette picturale pesante et humide de jaune, de beige, d’avoine et de blé, et des décors à demi-morts, un lieu fantomatique qui semble arraché au reste du monde, auquel il est relié à peine par quelques filaments de routes immenses. L’empreinte théâtrale se ressent beaucoup, avec de longs dialogues dans des décors monolithiques et réduits. Prenant en pré-production le parti-pris de réaliser un film sans aucune musique, il confiera finalement à Gabriel Yared (Sauve qui peut (la vie), Le Patient Anglais, La Vie des Autres…) la tâche de composer la partition originale du film. De plus la décision de ne pas insérer de chansons dites “label” sera digressée un peu, on peut en entendre en diégétique c’est à dire quand la radio est allumée. Tom (Xavier Dolan), après avoir rencontré la maison d’enfance de son défunt compagnon et ses habitants, particulièrement Francis son frère avec qui la ressemblance est troublante sera contraint de rester par ce dernier, mais malgré tout prendra un certain goût, teinté de terreur et de malaise, à l’idée de prendre la place de son aimé. L’idée principale de l’histoire réside dans la question “Comment appréhender le deuil d’une partie de soi qui avait son existence propre ?” Du point de vue de Tom qui l’aimait et partageait sa vie avec ; du point de vue du frère qui a été laissé derrière et contraint de s’occuper de la ferme tout en gardant en lui le secret terrible et incompréhensible ; du point de vue de la mère qui vit dans le fantasme de son fils monté de toutes pièces.

capture la mort aux trousses

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Les différents personnages sont des marionnettes enchainées les unes aux autres par des fils coupants et chaque mouvement de l’un est susceptible de blesser l’autre. Ils sont proches, les plans de leurs visages aussi, créant une proximité étouffante, un huis clos charnel à s’observer dans l’attente de qui agressera le premier et brisera les règles muettes qui régissent leurs vies et leurs secrets. Car des secrets il y en a, particulièrement chez Francis, un brillant personnage incarné par Pierre-Yves Cardinal, écrasé par la solitude et la détresse, distant de tout amour maternel ou fraternel, aspirant à une vie traditionnelle et patriarcale. Francis, privé d’affection réagit avec violence, est étranglé dans ses désirs et le rejet qu’il subit et qui sera expliqué tardivement. C’est le barbare qui agit sur instinct puisque la tendresse civile lui a été interdite. Une scène brutale de tango avec Tom dans la grange, suivie de propos “inhumains” à propos de la mère et de sa situation actuelle illustrent avec justesse ce conflit douloureux. Les confrontations manquent parfois de souplesse mais l’image stressante rattrape l’aspect horlogesque des rencontres. Pour une fois Dolan nous épargne totalement ses ralentis de pub de parfum. Malgré tout la tension coule et se cimente, la musique n’est pas si remarquable que ça et Dolan multiplie les “tests” artistiques, passant des références à Hitchcock avec la scène de la douche de Psychose jusqu’à la longue route déserte où le héros se réfugie dans les champs de maïs secs de La Mort aux Trousses, une unique et courte tentative plastique, une course poursuite dans la forêt en caméra à l’épaule qui rappelle les films d’épouvante contemporains, un court dialogue surréaliste entre Tom et un médecin vite oublié, le tout laisse un goût de timidité et de tâtonnement. Dolan expérimente, Dolan cherche, mais Dolan ne semble pas trouver ou se satisfaire de ses trouvailles. La fin possède néanmoins de la qualité visuelle et un certain panache, une vraie angoisse persiste avec ces personnages dénués de visages qui évoluent sous la lumière des néons comme dans une peinture d’Edward Hopper.

Ce n’est pas un film excellent, ce n’est pas un film complet, mais c’est un film de style, pas artificiel, mais intéressant et différent , avec une sobriété plus humble et des thèmes plus sombres, et à mon sens le meilleur élément de la filmographie du jeune réalisateur jusqu’à présent. Tout ce qu’on peut espérer c’est que Xavier Dolan explorera plus profondément cette facette du cinéma maintenant qu’il y a trempé la patte avec hésitation.

Christina's world Andrew Wyeth

Christina’s world
Andrew Wyeth

Auteur·rice

héhéhé... (⁰ ◡ ⁰ ✿)

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