SOCIÉTÉ

Erdogan en guerre contre Twitter

Lorsque l’on sait à quel point l’activité sur le réseau social Twitter était intense en Turquie lors de l’opération de contestation à Istanbul en mai 2013 (#occupygezi), on ne peut que constater l’importance de ce moyen de communication au sein de la population turque, dont la voix est délaissée par la presse et les médias nationaux. La liberté d’expression en Turquie n’est pas respectée. Pour un pays qui revendique l’adhésion à l’UE, la décision d’interdire le réseau social Twitter dans tout le pays est une censure malvenue. Si la Turquie veut intégrer l’UE, encore faudrait-il qu’elle respecte son droit qui place la liberté d’expression comme un pilier démocratique fondamental. L’interdiction de réseaux sociaux est une barrière, que dis-je, un mur qui enlève aux citoyens turcs le droit de s’exprimer librement et d’échanger des idées sur la toile.  

Le 20 mars 2013 dernier, lors d’un meeting de campagne en vue des élections municipales du 30 mars, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan avait fustigé le réseau social Twitter en l’accusant d’alimenter la contestation à son égard. Vendredi, la plateforme était rendue inaccessible suite à l’interdiction de l’autorité des télécommunications.

erdogan

twitpic.com
@kmyildiz

CENSURER POUR MIEUX RÉGNER

Depuis trois semaines, Recep Tayyip Erdogan était personnellement mis en cause par la diffusion sur les réseaux sociaux d’enregistrements de conversations téléphoniques piratées. Ces écoutes, que le chef de gouvernement a d’abord dénoncées avant d’en confirmer certaines, ont provoqué la colère de l’opposition et de nombreuses manifestations dans les grandes villes pour exiger sa démission. Alors qu’il dirige la Turquie, sans partage, depuis 12 ans, il cherche à limiter les conséquences du scandale de corruption qui le met en cause avec ses proches pour malversations. Les enregistrements ont été mis sur YouTube, qui a été en conséquence bloqué par le gouvernement turc. Depuis le 27 mars, Youtube est complètement interdit.

« Je me moque de ce que pourra dire la communauté internationale » avait alors lancé Erdogan devant des milliers de ses partisans.

Début mars, le chef du gouvernement islamo-conservateur turc avait déjà menacé de fermer Facebook et Youtube. Il souhaite que la population ne soit pas « esclave » dit-il, de ces réseaux sociaux. Il préfère asservir la population à ses idées plutôt que de lui permettre de débattre sur la toile en laissant les opinions qui lui seraient défavorables s’exprimer.

CONTOURNER LA CENSURE

Internet partenaire de la démocratie ? Il semblerait que s’il y a bien une chose que les régimes autoritaires ne peuvent pas contrôler, c’est le Web. Malgré les interdictions, des réseaux ingénieux permettent toujours d’avoir accès aux plateformes. Le jour même de l’interdiction, les responsables clientèle de Twitter ont indiqué sur leur site comment contourner le blocage via le service texte du réseau de téléphone mobile. Mais il existe d’autres façons de contourner la censure, comme utiliser les méthodes que l’on retrouve en Corée du Sud ou au Japon : le réseau TOR, VPN Gate, Twitter par SMS ou changer les détails « DNS ». Des personnalités de l’opposition et le président lui-même en ont donné la preuve en twittant après le blocage du site.

DES DISSENSSIONS ENTRE LES DEUX TÊTES DE L’ÉXÉCUTIF

En effet, comme on peut le constater, de l’autre côté, le président Abdullah Gül est fermement contre l’interdiction et le fait savoir via… Twitter !  “On ne peut pas approuver le blocage total des réseaux sociaux […] j’espère que cette situation ne durera pas longtemps”, a-t-il écrit. Il confirme d’ailleurs que le site Twitter avait engagé un avocat en Turquie pour négocier avec les autorités.

Premier ministre et Président ne sont donc décidément pas sur la même longueur d’onde. L’un crie au complot tandis que l’autre cherche la conciliation. Leurs divergences sont clairement affichées, même s’ils ne s’affrontent pas en face, la division entre les deux hommes est claire :

“Il serait une erreur que de dire qu’il n’y pas de conspiration émanant de l’étranger”, affirme M. Erdogan.

Je n’accepte pas les allégations visant des puissances étrangères et je ne pense pas qu’elles soient justifiées (…) Je ne crois pas à ces théories du complot selon lesquelles des gens chercheraient à détruire la Turquie“, lui a répliqué M. Gül. 

Des politologues estiment qu’il est possible qu’Erdogan cherche à changer les règles de son parti pour rester au pouvoir.  D’autres estiment également que les différences entre les deux hommes ne sont pas réelles.

L’EUROPE RÉAGIT

Les chefs d’État européens ont fait part de leur consternation face à la violation flagrante de la liberté d’expression. La commissaire européenne à la stratégie numérique, Neelie Kroes, a réagi : « C’est une triste journée. [c’est une décision] contre la démocratie. [C’est une décision] contre les valeurs européennes. C’est inacceptable. »

L’eurodéputé néerlandais Ria Oomen-Ruijten du groupe PPE, a quant à lui déclaré : « Bloquer les médias sociaux est inacceptable dans un régime démocratique et dans un état de droit. Je demande au gouvernement turc de remédier à la situation dans les plus brefs délais. »

INTÉGRER L’UNION EUROPÉENNE

Suspendues pendant trois ans, les négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE ont repris en novembre dernier. Depuis 2005, la situation avance lentement. La question de la liberté d’expression constitue un frein à l’intégration du territoire turc à l’Union et les nouvelles mesures de restrictions n’arrangent rien.

http://www.nationalturk.com/

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QUE FAIT LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE ?

Cinq jours après le blocage de Twitter par le gouvernement turc, le 20 mars, le réseau était toujours inaccessible dans le pays, mardi 25 mars. Ce blocage, massivement contourné par les internautes, a été dénoncé par la communauté internationale.

Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’Homme a appelé mardi Ankara à lever le blocage de Twitter affirmant que dans le cas contraire la Turquie pourrait violer ses obligations internationales en matière de droit.  “Les personnes doivent voir leurs droits protégés lorsqu’elles sont en ligne comme lorsqu’elles sont non connectées. Aussi nous exhortons les autorités à annuler le blocage de Twitter”, a affirmé un porte-parole du Haut-Commissariat, Rupert Colville, lors d’un point presse à Genève.  

DES AVANCÉES ?

Le 26 mars, la justice turque lève le blocage de Twitter imposée par le gouvernement. Cependant, le lendemain, hurlant toujours au complot du fait de l’apparition de nouveaux enregistrements, le Premier ministre décide de faire interdire Youtube, une semaine après avoir bloqué l’accès à Twitter. On continue alors de confisquer des droits fondamentaux à une population qui cherche tant bien que mal à contourner les agissements du pouvoir autoritaire. Pendant ce temps, la communauté internationale a peu de marge de manœuvre et semble quasi muette.

Auteur·rice

21 ans - Etudiante à Sciences Po Strasbourg

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