CINÉMA

The Grand Budapest Hotel – Symétries Loufoques

Aux oreilles des convives viennent claquer bruits de fourchettes, remarques désobligeantes et formules de politesse. Tout à coup, le silence s’installe. On apporte le dessert : un mille-feuilles. Avant de se délecter de la pâtisserie minutieusement préparée, une minute de silence est observée. Oui, nous connaissons tous le sort de ce gâteau merveilleux. Au premier coup de couteau, une lame et ses quelques dents vont faire en sorte que la couche de chocolat parte en cacahuète et celle du biscuit, en sucette. Désarticulation. Désastre. Ces deux mots nous apparaissent dès les premières minutes du dernier film de Wes Anderson. Mais ce réalisateur de génie, qu’on retrouve ce mois-ci après son génial Moonrise Kingdom sorti en 2012, n’utilise ni bout rond ni couteau à dent pour couper son mille-feuilles : il utilise la lame de rasoir, le fil à couper le beurre, il tranche net. Intact, notre dessert s’appelle The Grand Budapest Hotel. Et depuis le 26 février dans les salles obscures, il est montré et raconté.

Son histoire débute et c’est incompréhensible, invraisemblable. Une jeune femme se recueille devant un buste où les gens déposent des trousseaux de clés. Elle ouvre un livre. Elle commence à tourner les pages et se retrouve coincée dans cette mise en abyme. L’auteur écrit deux histoires : la sienne et celle du personnage avec qui il discute lors d’un dîner. Si la situation initiale est particulièrement complexe, on comprend vite sur quelle intrigue va se centrer le film : la vie du concierge et propriétaire d’un grand hôtel s’élevant sur les terres du Zubrowka, M. Gustave H et son valet, surnommé Zéro. Dans ce pays fictif au nom de vodka, The Grand Budapest a une notoriété comparable à celle de M. Gustave auprès des femmes “superficielles, blondes et vaniteuses” : grande. Parmi celles-ci,  il y a une femme au dessus du lot pour l’homme au costard violet et à la moustache presque tendance : Madame D. Elle est assassinée et son précieux testament a fait l’objet de 635 amendements de sa part. Dans l’indécision la plus totale, elle décide finalement de léguer un tableau de valeur à son bien-aimé M. Gustave. C’est le début des emmerdes. Dmitri, héritier de la défunte, fait tout pour récupérer le tableau ; une course-poursuite démarre avec ses obstacles et ses rebondissements. Le récit devient alors mieux articulé et, comme le costard pour un clown ou l’église pour une strip-teaseuse, la symétrie et la rigueur visuelle du film donnent toute la force au comique de l’action.

A travers les décors, la précision du cinéaste n’est plus celle d’un pâtissier mais celle d’un orfèvre : le travail du détail est absolument remarquable. Dans ce château à l’apparence rose bonbon, la grande salle de dîner brille et les lieux de l’intimité grisonnent. Mais que l’action se passe dans un téléphérique, à table ou devant un ascenseur, les plans sont composés, équilibrés, réglés pour nous donner cette impression de symétrie parfaite. Les travellings et panoramiques s’enchaînent, ça glisse. Nous sommes quand même dans le doute face à ces choix techniques très conventionnels : le soubresaut de caméra est impensable, les défauts de mouvement non plus. Par les costumes, nous redevenons des enfants. Ces personnages légèrement caricaturés feraient de bonnes figurines. Dans cette oeuvre de grand gamin, Wes Anderson est celui qui tire les ficelles et avec finesse. Au bout des ficelles, il y a Harvey Keitel, Edward Norton, Willem Dafoe, Adrien Body, Owen Wilson et même Matthieu Amalric accompagné de Léa Seydoux … nous nous noyons dans ces grands noms qu’on ne vous présente plus. Mais dans The Grand Budapest Hotel, ces acteurs incarnent des personnages absolument secondaires. Bizarre ? Non, seulement deux protagonistes nous intéresse vraiment : M. Gustave, joué brillamment par Ralph Fiennes et Zéro, interprété par le jeune et prometteur Tony Revolori. Si l’affiche de promotion du long-métrage paraissait être une vitrine pour acteurs bankables, le cinéaste a décidé de remettre les ego à leur place grâce à des personnages qui ne se prennent pas au sérieux, parfois anti-héros, parfois pathétiques mais toujours drôles. Le réalisateur réussit ce pari fou de se faire bousculer des noms sur une affiche mais de les doser délicieusement dans l’histoire qu’il nous raconte. Et il nous la raconte avec maîtrise, grâce à un scénario établi sur une forme de récit particulièrement efficace : la boucle. Les images incompréhensibles du début de la projection prennent du sens avant le générique de fin, on avait tort de trouver le dessert repoussant aux premiers instants.

Non, nous n’avons pas envie de bouger de notre siège. Nous voudrions rouvrir ce cadeau, reprendre du dessert. L’effet détente est tel sur la salle qu’extirper deux tagadas d’un sachet en plastique ultra-bruyant ne dérange pas les voisins. The Grand Budapest Hotel fera éclater de rire pour son humour anglais et nous donnera envie de réciter des vers romantiques à cause de ses personnages. Même si l’extravagance est de mise et qu’elle ne plait pas à tout le monde et que le revoir devient indispensable pour sentir les subtilités qu’on a manqué, ce film ne gave pas l’esprit, il lui donne faim. Faim de vie, faim de couleurs, faim de poésie mais surtout faim de cinéma.

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