ART

2013 : une année street art

On le sait, utiliser la ville comme tremplin artistique n’est pas une nouveauté. Remonter à la genèse de ce phénomène nous montre que le street art existe depuis les années 60, lorsque les artistes ont commencé à vouloir intégrer l’environnement dans leurs œuvres. On pourrait même dire, au vu de l’ampleur et du travail qu’il suscite aujourd’hui, que le street art prend ses racines dans l’architecture et les ornementations d’immeubles (statues, frises …) des siècles précédents.
Depuis, les writers américains issus généralement du mouvement hip-hop se sont imposés dans la culture, et les créations se sont diversifiées. Avec son évolution, street art ne sous-entend plus seulement graffiti, tags ou juste bombe, mais collages, mosaïques, pochoirs, stickers, etc, venus hanter nos rues. Au fil du temps, ces représentations graphiques se sont immiscées dans notre quotidien, infiltrant les murs sous nos yeux.
C’est en 1996 que cet art officieux a trouvé sa place, celle qu’on lui connaît aujourd’hui. Ce n’est plus le moyen d’expression d’un mouvement, d’une génération, mais une partie de l’Histoire, une branche à part entière sur l’arbre de l’art contemporain. C’est donc en cette fructueuse année que Julian Schnabel a offert à Jean-Michel Basquiat alias Samo, une biographie filmée posthume, comme une officialisation, une reconnaissance. Depuis, le tout a fait son chemin pour enfin parvenir à 2013 …  2013, le moment pour Keith Haring, autre précurseur urbain, disparu bien trop tôt, de s’exposer au centquatre (104), et au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Entre gigantesques fresques, statues, affiches, et un de ses fameux pop shop, c’est un concentré de ce grand homme et de son engagement qui a été offert aux publics de tout horizons. Une manière de découvrir une icône de la pop culture sous toutes ses formes, des plus populaires aux plus méconnues.
Cependant 2013 ne s’arrête pas à la redécouverte des anciens, mais permet aussi la démocratisation d’une discipline. Celle-ci est validée en France par l’étonnant passage de C215 sur TF1 en mars (http://videos.tf1.fr/jt-20h/2013/de-la-rue-au-musee-le-street-art-s-impose-7865866.html). L’art de rue, ne s’arrête pas là en cette deuxième décennie du 21ème siècle … En octobre l’anglais Banksy a alimenté les conversations et les reportages avec ses actions choc et parfois controversées. En effet, cet automne, New York fut sa galerie à ciel ouvert, le terrain de ses expérimentations. “Sirens of the Lambs”, un camion de bétail rempli de peluches d’animaux aux cris déstabilisants, a fait parler d’elle. Deux semaines durant, l’œuvre a fait le tour de New-York en véhiculant un message clair, le transport de ces peluches vers un abattoir invisible renvoyant à la façon dont sont traités les animaux ( http://www.youtube.com/watch?v=WDIz7mEJOeA#t=34//). Dans le même temps, il a montré l’absurdité du marché de l’art. À Central Park, un homme a vendu pour lui des petits et grands formats à 60$ authentiques et signés, qui ne seront que très peu vendus, totalisant une recette de seulement 420$ alors qu’elles sont cotées à plusieurs milliers.

Vente d'originaux du street artist Banksy à 60$ - NYC, octobre 2013

Vente d’originaux du street artist Banksy à 60$ – NYC, octobre 2013

En France, Rero est venu coller ses lettres sur la façade de Beaubourg. Ce temple du contemporain a accueilli d’avril à juin une expo ex-situ menée de front par des street artistes de renom, venus éclairer le grand public de façon plus officielle sur leur travail. Ce fut presque une consécration pour lui mais aussi pour Ludo, Jonone, Vhils, YZ, Mark Jenkins et OX.
Février a vu partir un actif des murs français toulousain, Tilt, en Californie pour “All You Can Eat”. Ce la montre bien que la nationalité de la main importe peu, c’est un art voyageur. Migrer pour mieux partager, rencontrer et évoluer. En mai, c’est une autre sorte de voyage pour Fred Le Chevalier. Ses collages sont repris par le cinéma dans Les Petits Princes, ayant fait son passage à Cannes et sorti en juin.
Cet été un florilège de festivals dédiés à l’art de rue a pu nous transporter au cœur du travail de nombres de ses peintres/dessinateurs non conventionnels.  Entamée il y a quelques années, l’ascension de ces événements est de plus en plus visible. De grandes villes tel que Montréal et sa première édition du Mural montre cette explosion et cette volonté de donner une vie orchestrée par de la couleur et de l’imagination à ses habitants ou touristes (http://muralfestival.com/).
Novembre fut un mois fructueux. La discipline a battu des records, tout d’abord avec la plus grande fresque 3D jamais réalisée. Elle se trouve à Londres sur West India Quay, mesure 1160,4 m2, et a été créée par Joe et Max aidés de nombreuses petites mains, pour une semaine complète de réalisation. C’est aussi la tour Paris 13, à laquelle a déjà été consacrée un article (http://mazemag.fr/art-2/11/2013/tour-paris-13-le-street-art-en-paradoxe/).
L’ascension des muralistes se traduit également par les ventes records qu’engendrent leurs traits. Récemment, pendant le Fiac, c’est l’hôtel Drouot qui s’est inscrit dans cette vague, invitant des artistes pour des œuvres in situ, mais c’est surtout la vente du 25 octobre qui a marqué. En effet, Monticello (1986) de Basquiat a été vendu pour 801 400 € et Sneeze de Haring pour 567 000€.  Ce ne sont peut être pas des records absolus, cependant ils montrent l’engouement pour ces artistes de rues qui ont à l’origine la volonté de créer dans l’espace public, donnant accès à tous à leurs œuvres.

Jean-Michel Basquiat - Monticello, 1986

Jean-Michel Basquiat – Monticello, 1986

Le décalage réside encore entre création dans l’espace public et enjeu économique. Même si le muraliste ne cherche pas à s’enrichir, le marché fait que ce qui a été fait au profit de tous est vendu au plus offrant, jusqu’à monétiser des murs entiers appartenant à des villes (exemple de Los Angeles et de Banksy). D’autres alternent entre produits dérivés et espace urbain, cherchant à être rémunéré tout en continuant de donner, comme Fafi et sa collection pour Undiz, ou Shepard  Fairey et son Obey devenu une marque de vêtements.

En bref, les aspirations d’Haring, sa volonté de donner accès à tous à la culture, à l’art, est toujours possible grâce à ces fantômes urbains. Seule ombre au tableau, dans une société gouvernée par l’argent, le marché tend à se réapproprier  leur travail aux dépends de la majorité, en 2013 plus que jamais. Si le street art est en ce moment à son apogée pour le meilleur, il faut espérer que le pire ne l’emporte pas. Ce serait regrettable s’il venait à disparaître de nos murs extérieurs pour se rendre dans ceux des maisons. En attendant de pouvoir constater son évolution, levons la tête et profitons-en !

Auteur·rice

En amour avec la diversité artistique, immergée dans les images et les sonorités, en quête d'une fameuse culture hybride, à la croisée des idées. Sur la route et sur les rails, entre la France et les festivals.

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