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Les Rendez-vous de l’Histoire

Les Rendez-vous de l’Histoire

Chaque automne, l’histoire enchante les rues de la ville de Blois, en région Centre. Connue pour les épopées de Jeanne d’Arc, la ville accueille chaque année pendant trois jours les Rendez-vous de l’histoire, ensemble de conférences de grands historiens, journalistes, et ministres parlant d’un thème précis. Cette année, en raison du centenaire du conflit mondial 1914-1918, la Guerre était à l’honneur.

rendez vous de l'histoire

 Cette année, le réalisateur Bertrand Tavernier était le président. Mais certains grands noms de la société sont venus débattre avec le public et les étudiants. Entre autres, la journaliste Florence Aubenas ou les ministres Aurélie Filippetti (ministre de la Culture) et Jean-Yves Le Drian (Ministre de la défense), celui-ci d’ailleurs ayant débattu sur la Guerre en Syrie.

De grandes conférences ont eu lieu au sujet des différents moments de l’Histoire de la Guerre : Les tactiques de Guerre de la période archaïque, les mentalités des soldats au Moyen-Âge, les imaginaires de guerre ou encore la propagande. Mais une conférence m’a vraiment marqué tellement elle était envoûtante, quoique un peu difficile : La Grande Guerre, vérités officielles et controverses historiographiques.

Aux origines de la Grande Guerre : Vérités officielles et controverses historiographiques

Quatre intervenants ont débattu chacun leur tour sur un fait majeur des origines de la Guerre, sous un point de vue politique.

Jean Michel Guieu, Maître de conférences en histoire contemporaine des relations internationales et de l’intégration européenne, et professeur à l’Université Pars 1 Panthéon-Sorbonne. Il évoqua tout d’abord les origines historiques de la Grande Guerre. Puis, il expliqua le rôle important des documents diplomatiques, recueillis plus tard en livres de couleur.

Vincent Laniol, agrégé d’Histoire. Il prépare actuellement une thèse sur « La Conférence de la Paix de 1919 », dirigé par Robert Frank. Il évoqua les controverses historiographiques de l’article 231 du Traité de Versailles.

Robert Frank, un historien français, agrégé d’histoire et spécialiste des relations internationales. L’historien expliqua le rôle très important de Pierre Renouvin, à l’origine du recueil des documents diplomatiques.

Gerd Krumeich, historien allemand spécialiste de la Première Guerre Mondiale. Il est professeur à l’Université de Düsseldorf. Il parla très rapidement, pris par le temps, du point de vue et des sensibilités allemandes de l’époque, comment la population ressentait cette lourdeur dans le prix à payer.

La Grande Guerre

Les documents diplomatiques sont des textes écrits au service de la politique étrangère d’un pays. En effet, ils sont publiés et provoqués par la guerre. L’apparition en France de ces dires ont été l’évocation des origines de la guerre franco-allemande de 1870-1871.
Ces textes ont été de véritables enjeux stratégiques et politiques dans le règlement des conflits. En novembre 1906, le baron de Courcel énonça que « les documents diplomatiques sont des armes pour défendre l’intérêt du pays ».

En France, ces recueils seront mis sous le nom de « Livre Jaune ». Les historiens prenant leur temps, ces livres sont très longs à écrire. Par exemple, la période d’écriture des documents de la guerre de 1870 est 1907-1932.

Mais, très rapidement, les livres seront critiqués et créeront des questionnements sur l’origine de la guerre, car chaque pays a sur celle-ci une version différente.

La rédaction de ces cahiers par les professeurs respectent des principes fondamentaux :

  • Ils doivent respecter l’ordre chronologique, contrairement aux américains qui, eux, mélangent les ordres thématiques et géographiques.
  • Les textes doivent être reproduits intégralement dans leur version originale.
  • La notation des documents permet la consultation beaucoup plus simple, et ainsi accessible à tous.
  • Les différences d’origines de la Guerre pendant la Première Guerre Mondiale relèvent des controverses historiographiques

Jean-Michel Guieu débuta son discours en nous rappelant les faits principaux du déclenchement de la Grande Guerre, avant d’expliquer la bataille entre les pays sur la question des responsabilités du déclenchement du conflit, avant même le début de celui-ci.

Un discours chronologique sur l’origine de la Grande Guerre débuté par Jean-Michel Guieu

Le 28 juin 1914, l’attentat de Sarajevo éclate. L’archiduc François Ferdinand meurt ainsi que sa femme, héritier du trône de l’Empire austro-hongrois, tué par un nationaliste serbe, Gavrilo Princip.

S’ensuivent les entretiens de Postdam, le 5 et 6 juillet 1914 à Berlin. Guillaume II ainsi que le chancelier allemand reçoivent les représentants de l’Autriche-Hongrie. Le Gouvernement allemand propose une alliance avec l’allié, en disant que le moment est « si favorable ».
Le rôle de la France commence à s’affirmer à partir du 20 juillet, jusqu’au 23 juillet. Le président français, Raymond Poincaré et le Président du Conseil Viviani se rendent à Saint-Pétersbourg. Le Gouvernement Russe promet « d’exécuter les obligations de l’Alliance ». Ainsi, ils sont convaincus que les français veulent agir en commun pour éviter le désordre total dans l’organisation militaire et politique.
Mais, le 23 juillet 1914, lorsque Poincaré et Viviani sont en Russie, de l’autre côté, l’Autriche-Hongrie amène à un ultimatum sur la Serbie. Sur toutes les exigences que l’Empire demande, le 25 juillet, la Serbie en accepte un peu moins de 10 : il y a une acceptation partielle.
N’étant que peu inspirée par cette acceptation, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie le 28 juillet 1914. Quelques heures plus tard, la Russie se sentant brusquée, organise une mobilisation générale. Le 31 juillet, l’Allemagne envoie un ultimatum de 12 heures à la Russie en exigeant que l’armée soit levée. Le même jour, elle envoie un second ultimatum à la France en demandant à la France d’enlever la neutralité et de s’appliquer. Ainsi, le lendemain, la France procède à une mobilisation générale. Le 2 août, l’Allemagne viole la neutralité du Luxembourg en intégrant le territoire. La France se déclare trahie et entre en guerre contre l’Empire de Guillaume II le 3 août 1914.
En plus d’avoir mis les pieds sur les terres luxembourgeoises, l’Allemagne envahit la Belgique. Territoire fort attaché à la Grande-Bretagne et lié par le traité de 1831 accordant la neutralité à ce petit État, elle lance un ultimatum à l’Empire, mais il ne change pas d’avis. Le 4 août, la déclaration de guerre est déclenchée.

La question des responsabilités du déclenchement du conflit a animé le débat.

Très rapidement, sentant le conflit arrivé, les belligérants vont chercher à démontrer leur innocence quant à l’origine du conflit par les livres de couleurs. Ces livres sont des recueils de documents diplomatiques. Le livre bleu est associé à la Grande-Bretagne, le jaune à la France, le blanc à l’Allemagne et le orange à la Russie.

Les pays ont anticipé l’arrivée d’une guerre mondiale. Les auteurs ont donc commencé l’écriture même de ces livres avant le déclenchement de la Guerre. Chaque livre, donc chaque pays, possède son opinion politique sur la genèse de la Grande Guerre :

Le livre blanc allemand est daté du 3 août 1914. Il permet de prouver l’innocence de l’Allemagne. Durant les années 20 et le développement des critiques, il est caractérisé par Pierre Renouvin « du plus falsifié ». L’opinion allemande dénonce la Russie comme le responsable principal.

Le livre bleu anglais, lui, est écrit le 6 août 1914. Il est un véritable succès car il est écoulé à 10 000 exemplaires. Les thèses présentes dans cet écrit sont défendues par le Gouvernement et par des historiens qui, en septembre 1914, publient un ouvrage expliquant ce livre de couleur, et dénonçant l’Allemagne.

Le livre jaune français, lui, intervient un peu plus tard, en Novembre 1914. Cet ouvrage, tout comme la Grande-Bretagne, dénonce l’Allemagne comme responsable du conflit. Il est un succès faramineux puisque, quatre jours après le lancement, il est vendu à 10 000 exemplaires et 200 000 à la fin de la Grande Guerre. Cet ouvrage est considéré comme le premier outil de la guerre psychologique faisant rage en Europe.

Ces livres, défendus activement par des philosophes, sont rapidement critiqués par des historiens, politiques et par des philosophes.

Par exemple, le juriste et avocat Richard Grelling, exilé en Suisse pendant la Première Guerre mondiale, critique, tout comme Hermann Fernau, l’Allemagne qu’il rend responsable de la guerre, dans son ouvrage « J’accuse » paru à Lausanne en 1915. Il va aboutir à la conclusion que le Parlement allemand souhaitait plus la guerre que la Serbie. Il en vient à adopter le terme de « Guerre impérialiste ». Cette théorie de l’impérialisme va être reprise par les socialistes, dont Lénine en 1916, qui selon eux permet d’obtenir une puissance forte et grandissante.

Pour ces penseurs, la guerre a été due à un système diplomatique fermé et le seul moyen d’y remédier est d’instaurer une démocratie.

Mais à la fin de la guerre, une controverse historiographique va changer les opinions et créer une polémique : L’article 231 du traité de Versailles.

Livre Jaune

L’article 231 du Traité de Versailles par Vincent Laniol, synonyme de polémiques

L’article 231 est considéré comme une condamnation morale.

Aussitôt les conflits arrêtés, la conférence de la Paix en janvier 1919, présidé par le Président Wilson, met fin à la guerre. Le traité concernant Versailles se déroule dans la Galerie des Glaces dans le Château de Versailles et est signé le 28 juin 1919. Début mai, les projets de loi sont tous votés. Bien sûr, à leur sortie, tous les articles ont fait polémique, surtout l’article 231 qui dit : « Les Gouvernements alliés et associés déclarent, et l’Allemagne le reconnaît, que l’Allemagne et ses alliés sont responsables, pour les avoir causés, de toutes les pertes et de tous les dommages subis par les Gouvernements alliés et associés et leurs nationaux en conséquence de la guerre, qui leur a été imposée par l’agression de l’Allemagne et de ses alliés. »

La polémique réside dans la condamnation morale que cet article impliquait (même si ce n’était pas son objectif), parce que la majorité de l’opinion allemande ne l’admit pas et que cette attitude fragilisa dès le début la République de Weimar qui avait dû l’accepter.

Tous les acteurs de Versailles sont convaincus de la culpabilité morale de l’Allemagne d’avoir déclenché cette guerre. Mais cette convection de la culpabilité n’a pas été à l’origine de la création de l’article 231, mais de l’article 227 : Les accusations alliées et associées mettent en accusation publique Guillaume II de Hohenzollern, ex-empereur d’Allemagne, pour offense suprême de la morale internationale et l’autorité sacrée des traités.

L’origine de cet article est si lourd, si accusateur.

Pour les historiens, il faut chercher l’origine de l’article dans les différentes opinions des belligérants. Le but principal de ce texte était de donner des conditions juridiques à la réparation. Mais la publication trame son origine dans un compromis entre les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne. Alors que le premier préférerait une pré-armistice, le second voudrait anéantir totalement l’Allemagne. Enfin, Lloyd Georges, premier ministre anglais veut voir l’Allemagne payer économiquement et juridiquement les réparations, sans toutefois anéantir le peuple. Ils usent donc d’une forme de compromis, basée sur une formule de responsabilité théorique de l’Allemagne.

Deux grands moments de l’article 231 posent réellement problème au peuple allemand qui le considère ainsi comme un « Diktat » :

« Pour les avoir causés » : Pierre Renouvin énonce que les pays veulent signifier à l’Allemagne qu’elle a eu une grande responsabilité civile.

« qui leur a été imposée » : Ici, Renouvin dit que c’est l’initiative de l’hostilité.

Il y a donc un fondement juridique à cette responsabilité théorique.

Les mesures prises par l’Allemagne face à cet article sont peu nombreuses mais réelles.

L’Allemagne réagit rapidement. En effet, le 4 avril 1919, le ministre des affaires allemand énonce qu’il prépare une campagne contre la culpabilité.

Dans l’opinion allemande, le traité de Versailles est perçu comme une trahison.
La première tâche que l’Allemagne a dû faire lorsque le Traité est sorti a été de le traduire. En effet, le texte était disponible en français et en anglais. Mais, en le traduisant, ils changent le « pour les avoir causés » en « comme les investigateurs ». Cela n’a évidemment plus la même portée juridique, car pour l’Allemagne, la Russie doit se tenir responsable.

Le plus surprenant, c’est que les alliés ne changeront jamais le terme et n’exigeront jamais aux allemands de remettre le terme initial. Le 16 juin 1919, le texte va être violemment accusateur contre la guerre et les faits allemands. Les citoyens de Weimar, et la jeune République, vont être forcés d’approuver ce traité mais n’accepteront jamais les articles 227 et 231. Mais les alliés sont trop attachés à leur fierté, surtout Clémenceau. Le Traité ne sera ainsi jamais modifié.

La plupart des controverses historiques et des documents démocratiques ont été examinés par Pierre Renouvin.

Pierre Renouvin raconté par Robert Frank

Pierre Renouvin est né à Paris en 1893. Il réussît son agrégation d’histoire et de géographie en 1912, alors qu’il n’avait que 19 ans.

En 1915, il part à la guerre mais est très vite blessé. En effet, en 1917, il est contraint de se faire amputer un bras sur le Chemin des Dames. Revenu de la guerre en tant qu’invalide, il fait une thèse sur « Les assemblées provinciales en 1787 ».

Très vite, après son intégration dans le monde des archives, il se met à les étudier. En 1923, il dénonce l’image du militarisme français après l’hyperinflation de la République de Weimar. En effet, les alliés refusent d’aider l’Allemagne à retrouver ses équilibres économiques. Pour certains juristes, historiens et philosophes, dont Renouvin, cet abandon des alliés est une trahison pire que l’article 231 du Traité de Versailles.

Pierre-Renouvin

Pierre Renouvin

En 1932, il insiste sur le fait que l’Allemagne possède une responsabilité civile et non morale. Pour lui, les belligérants « ont fait la guerre pour le Droit ».

Bien sûr, il est impliqué dans la naissance des documents diplomatiques. Entre 1932 et 1935, il dirige 13 tomes de documents diplomatiques sur l’origine de la Grande Guerre.
Mais il sera critiqué par un autre historien, Isaac. En effet, il dit que Renouvin n’a pas assez insisté sur la Russie, l’Autriche-Hongrie et la Grande-Bretagne. Il ne se contente que des responsabilités civiles allemandes sans compter les autres belligérants. Pierre Renouvin a donc apporté une révolution épistémologique. L’opinion publique en devint presque consentante.

Conclusion par Gerd Krumeich

La conférence finissait par les paroles de Gerd Krumeich. Bien que le temps soit restreint, il  évoqua tout de même les sensibilités allemandes de l’époque. Dans l’article 232, les allemands ont remplacé le terme « agression » par « attaque ».

De plus, les allemands ont été choqués lorsqu’ils ont appris qu’il y avait eu près de 11 millions de morts. Leur culpabilité attribuée par le traité de Versailles les rendit muets. Il fut en effet impossible pour la population allemande de penser être responsable de cette atrocité.
Il ajouta aussi qu’aucun document ne vient égaler les documents de Renouvin sur la Crise de Juillet.

Auteur·rice

Rédacteur et Correcteur chez Maze Magazine, également fondateur et rédacteur en chef du site web d'actualité lecontinu.fr Étudiant en droit, il réalise également son premier court-métrage pour le Nikon Film Festival et est scénariste sur des projets en développement.

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