SOCIÉTÉ

Le prix Nobel de la paix, obsolète ?

Qu’est-ce que le prix Nobel de la paix ?

Alfred Nobel

Selon les volontés définies dans le testament d’Alfred Nobel, le prix Nobel de la paix récompense « la personnalité ou la communauté ayant le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion et à la propagation des progrès pour la paix ». Cela englobe les champs concernant la lutte pour la paix, les droits de l’homme, l’aide humanitaire, la liberté. Ce prix est annuel, et fut attribué pour la première fois en 1901. Il peut récompenser plusieurs personnes ou institutions (deux voire trois).

Le Parlement norvégien nomme un comité chargé de choisir les lauréats du prix Nobel de la paix, contrairement aux autres prix qui sont sélectionnés par l’Institution académique suédoise. D’ailleurs, contrairement à ceux-ci, décernés lors d’une cérémonie royale le 10 Décembre à Stockholm, le prix Nobel de la paix est remis à Oslo car la Suède et la Norvège relevaient en 1901 de la même Couronne avant le divorce de ces deux pays en 1905 ; du fait de cette séparation, un arrangement fut trouvé concernant les prix Nobel et la Norvège hérita de celui de la Paix. Il était doté d’un montant de 10 millions de couronnes suédoises (un peu plus d’un million d’euros), réduit à 8 millions de couronnes suédoises (un peu plus de 900.000 euros).

Des prix souvent controversés : historique.

Bien qu’issu de l’occident au départ, l’origine des candidats au prix n’en est pas moins très cosmopolite. C’est d’ailleurs un facteur de plus qui fait que cette récompense est d’une importance politique toute particulière. On peut citer Aung San Suu Kyi à qui le prix Nobel de la paix fut attribué en 1991 pour son comportement face à la junte birmane, ou celui plus récent de Liu Xiaobo en 2010 pour sa résistance à l’égard du gouvernement chinois. Cependant, l’attribution de ce prix est parfois controversée.

L’un des prix les plus controversés est celui décerné à Carl von Ossietzky en 1936, qui a conduit deux membres du comité à démissionner. Le roi Haakon VII de Norvège était même absent lors de la cérémonie de remise des prix, et la presse conservatrice norvégienne a condamné l’attribution du prix. Carl von Ossietzky était un intellectuel pacifiste, condamné pour avoir publié des informations sur le réarmement clandestin de l’Allemagne. Le prix avait conduit Adolf Hitler, alors chancelier, à interdire tout Allemand à recevoir l’un des prix Nobel dans le futur. Ce prix n’aura pas été mentionné dans la presse allemande.

En 1973, c’est Henry Kissinger qui reçoit le prix Nobel de la paix, en même temps que le leader vietnamien Le Duc Tho pour leurs travaux sur les accords de Paris, qui avaient mis fin à la guerre du Vietnam. Cependant, Kissinger était secrétaire d’État américain lors de l’Opération Condor, une vaste campagne d’assassinats et de répression anti-guérilla en Amérique latine. La paix n’ayant pas été atteinte pour Le Duc Tho, celui-ci refusa le prix tandis que deux membres du Comité norvégien démissionnèrent.

Le Président de l’Egypte, Anouar el-Sadate, a reçu le prix Nobel de la paix en 1978 avec le Premier ministre israélien Menahem Begin « pour l’accord de Camp David, qui a permis une paix négociée entre l’Égypte et Israël ». Cependant, il faut noter la lutte contre la domination britannique des chefs des deux pays respectifs. De plus, le Premier ministre israélien à également été impliqué dans un complot manqué contre le chancelier allemand Konrad Adenauer.

Yasser Arafat, Shimon Peres et Yitzhak Rabin reçoivent conjointement le prix Nobel en 1994 en l’honneur de comportements politiques ayant favorisé les relations entre les pays du Moyen-Orient. Néanmoins, bon nombres de critiques se sont élevées contre Arafat notamment, décrit comme un « terroriste impénitent avec une longue tradition de promotion de la violence ».

Obama recevant le prix Nobel de la paix

Le prix Nobel de la paix 2009 a été remis au Président américain Barrack Obama « pour ses efforts extraordinaires pour renforcer la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples ». Non seulement c’est un prix qui surprend, puisqu’il est décerné neuf mois à peine après le début de son mandat, mais aussi a choqué, puisque le Président venait d’envoyer plus de 30 000 hommes en Afghanistan.

Le prix attribué en 2011 aux Libériennes Ellen Johnson Sirleaf et Leymah Gbowee, ainsi que la Yéménite Tawakkul Karman a également fait grincer les dents puisque la Présidente libérienne Ellen Johnson Sirleaf a par le passé soutenu la guérilla du sanguinaire Charles Taylor.

Enfin, l’an passé, en 2012, ce prix fut décerné à l’Union Européenne tandis que les pays du sud de l’Europe croulaient sous les politiques d’austérité imposées par la troïka en raison de la crise économique et financière qui s’est propagée en Europe.

Le prix Nobel de la paix 2013 .

Logo de l’OIAC

Le prix Nobel de la paix a été décerné, le vendredi 11 Octobre 2013, à l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques (OIAC). Cette organisation est actuellement chargée de superviser le démantèlement de l’arsenal chimique syrien, en dépit des pronostics qui donnaient la jeune Pakistanaise Malala Yousafzaï gagnante.

Méconnue du grand public, l’OIAC, dont le siège est à La Haye, a été fondée en 1997 pour mettre en œuvre et veiller à l’application de la convention internationale sur l’interdiction des armes chimiques signée le 13 Janvier 1993. L’OIAC s’assure de son application auprès des cent quatre-vingt-neuf Etats signataires. Elle est chargée de superviser à la fois la destruction irréversible des armes chimiques déclarées et l’arrêt des installations de production. “C’est une organisation profondément politique, dans laquelle on ne demande rien de moins aux Etats que de démilitariser. C’est, finalement, une organisation dédiée à la paix”, affirme au Monde l’une des employés de l’organisation à La Haye. Le travail de l’OIAC a été mis en lumière depuis que la résolution 2118 du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies l’a chargée, le 28 Septembre dernier, de superviser le démantèlement d’ici au 30 Juin 2014 de l’imposant arsenal chimique du régime syrien.

Focus sur l’OIAC : qu’en penser ?

Cette récompense a été saluée par le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, du fait qu’elle marque un symbole, arrivant presque cent ans après la première attaque à l’arme chimique et cinquante jours après une révoltante utilisation de ces armes en Syrie. » Mais, anticipant d’éventuelles controverses, l’organisation du prix Nobel a tenu lors de l’annonce du nom du lauréat à préciser que cette distinction n’a “pas été accordée à cause de la Syrie mais pour son travail de longue date”, affirmation répétée sur le compte Twitter du prix. Ces propos montrent bien les protestations inhérentes à l’attribution du prix Nobel de la Paix.

Bien que le comité tente de se détacher de l’actualité, cette dernière semble pourtant bien être un critère important – et absent de la liste d’Alfred Nobel – qui le rattrape dans ses choix. On pourrait bien sûr prôner la bienveillance de cette récompense à l’OIAC qui permet de souligner les efforts et le besoin de se débarrasser de telles armes comme l’a déclaré le président du comité, Thorbjørn Jagland, de même que le directeur général de l’OIAC, Ahmet Uzumcu, a affirmé : “Je sais que le prix Nobel de la paix nous aidera dans les mois qui viennent à promouvoir l’universalité de la convention”. Cependant, ces propos dans une certaine mesure, tendent à souligner une instrumentalisation du prix Nobel de la paix afin d’en faire une pub, un moyen de promulguer son détenteur. L’OIAC était en effet méconnue du grand public avant de recevoir ce prix. De plus, le fait que l’organisation ait reçu ce prix porte à confusion. En effet, on pourrait penser qu’il s’agit d’une récompense pour les efforts faits en Syrie, cependant, il n’en est rien : la guerre civile continue, encore et toujours plus sanglante.

Ahmet Uzumcu, Président de l’OIAC

Certes, la reconnaissance d’une organisation internationale de désarmement est toujours positive et importante. Son travail et son but ne peuvent être dénigrés. Le fait que l’OIAC ait reçu le prix Nobel de la paix est un hommage appuyé et réitéré à la sécurité mondiale, à la paix, au multilatéralisme, à la coopération internationale et à la diplomatie. Cependant, même si l’organisation a certes réalisé un travail considérable depuis sa création, sa mission n’est pas terminée : les Etats-Unis et la Russie, qui devaient avoir détruit leurs stocks de manière définitive avant la date limite d’Avril 2012, ne l’ont pas fait. De plus, de récentes révélations ont montré que les Etats-Unis et le néoconservateur John Bolton avait participé à l’organisation du départ du premier directeur de cette organisation en 2002. Le Brésilien José Bustani était jugé trop indocile et faisait obstacle, par son sérieux et son application au travail, au plan de guerre contre l’Irak.

Enfin, le simple fait que l’OIAC ait pu être manipulée de façon à voir son premier directeur partir pose la question de la légitimité de l’obtention du prix Nobel. En effet, non seulement il s’agit d’une organisation d’origine étatique, c’est-à-dire née par la volonté des Etats afin d’appliquer une convention internationale, mais en plus cette dernière semble être à leur disposition, malléable selon leurs envies. Ainsi, la création même de l’OIAC impliquait dès le départ sa lutte contre la prolifération des armes chimiques, et de façon intrinsèquement liée et sous couvert de réussite, sa participation à la paix mondiale. C’est-à-dire que cette structure bureaucratique ne fait que suivre son but plutôt que de poursuivre contre vents et marées un idéal à défendre quoi qu’il en coûte. Obéir à son devoir ne fait pas de quelqu’un une personne digne du prix Nobel de la paix. De plus, on peut se demander comment il possible de récompenser un dispositif institutionnel d’origine étatique aussi influençable. Le combat pour la paix n’est-il pas supposé incarner une bataille contre tout abus de pouvoir, toute manipulation, toute corruption ?

La valeur du Prix Nobel de la paix aujourd’hui.

Le prix Nobel de la paix devrait être attribué pour une lutte positive, un investissement durable et volontaire pour la paix. Récompenser tout dispositif institutionnel étatique, bureaucratique, dont le but ontologique même est d’assurer la paix ne semble pas en accord avec l’idéal de cette lutte. Un prix se mérite, s’attend et félicite l’initiative, la bravoure personnelle ; il faut en être digne et savoir l’honorer. Les divers exemples cités ci-dessus tendent à montrer la dégradation progressive des critères de choix du prix d’Alfred Nobel. Promouvoir un ou plusieurs Etats, soutenir une politique spécifique, appuyer un fait d’actualité… L’intégrité d’un prix aux meilleures intentions semble malheureusement être compromise aujourd’hui.

Auteur·rice

Attachée de presse de cinéma et blogueuse, je fais partie de l'équipe de Maze depuis plus de quatre ans maintenant. Le temps passe vite ! Je suis quelqu'un de très polyvalent: passionnée d'écriture ("j'écris donc je suis"), de cinéma (d'où mon métier), de photo (utile pour mon blog!), de littérature (vive la culture !) et de voyages (qui n'aime pas ça?). Mon site, www.minimaltrouble.com, parle de développement personnel, de productivité, de minimalisme mais aussi de culture :)

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