LITTÉRATURE

Dear Mister Burgess

Il y a longtemps que je rêve d’écrire un article sur John Anthony Burgess Wilson, grand auteur britannique du siècle dernier, plus connu sous son nom de plume d’Anthony Burgess. L’occasion s’en présente aujourd’hui, puisque nous célébrons ce vingt-cinq novembre les vingt ans de sa mort. J’ai choisi de m’adresser directement à Burgess, à travers cette lettre, car je pense que ce n’est qu’ainsi que je pourrai être juste dans mes propos.

“Dear Mister Burgess,

La mort, état dans lequel vous vous trouvez actuellement depuis maintenant vingt années, je n’ignore pas que vous la qualifiez, Mister Burgess, avec le style qui vous caractérise, d’« horreur absolue de la non-existence ». La non-existence ne rejoint-elle pas le non-sens typiquement britannique dans lequel vous avez sans doute été bercé, enfant de Manchester l’industrielle et la prolétarienne, le transformant en non-sens presque kafkaéen dans certains de vos romans où les sociétés se retournent contre vos pauvres héros marqués par leurs différences et leurs ruptures avec le monde ? Je pense notamment au Testament de l’Orange, que vous publiez en 1975 comme une réponse à ceux qui vous portent responsable, avec le cinéaste Stanley Kubrick, d’horribles faits divers commis par des personnes se disant inspirées par la violence de L’Orange Mécanique ?

Si vous saviez, Mister Burgess, comme le monde a changé depuis la dernière fois que vous l’avez foulé en 1993, deux années avant ma modeste naissance, et dix-huit ans avant ma première lecture de votre œuvre. Je n’ose imaginer les merveilleux romans que vous auriez écrits en vous inspirant des derniers grands chamboulements, comme le onze septembre 2001, les guerres contre le terrorisme, la crise financière de 2008 ou l’accident nucléaire de Fukushima en mars 2011. Car il y a du merveilleux dans vos ouvrages, même dans les plus pessimistes et les plus sombres. Emporté par la magie de votre style et de vos mots, on plonge dans les sublimes (et pourtant parfois ordinaires) aventures de vos héros, souvent inspirées des effondrements et des changements du monde.

Oui, Mister Burgess, le monde a changé, mais il demeure malade. Malade du Mal qui le dévore et qu’on retrouve dans la corruption, dans le silence des peuples opprimés et dans nos modes de vie basés sur la consommation, qui selon vous, réduit l’homme et le déshumanise. Le Mal, même si l’on a tendance à ne réduire votre œuvre si riche qu’à cet aspect, vous l’avez étudié, en enfant du terrible vingtième siècle que vous êtes. Le Mal est abordé dans L’Orange mécanique, où votre héros et sa bande de drougs font partie de cette jeunesse d’un futur indéterminé, qui s’est plongée dans l’hyperviolence et menace la sécurité des citoyens. Le Mal, vous l’abordez dans Le Testament de l’Orange où la société consumériste s’en prend à votre héros, un professeur d’écriture poétique et auteur de scénarios, victime de l’incompréhension de son dernier script par une humanité perdue qui a choisi d’en faire l’ennemi public numéro un. Le Mal, enfin, vous l’abordez avec une classe frissonnante dans La Folle Semence, incroyable roman de dystopie où les dirigeants du monde cherchent à parer le problème de surpopulation et marchent vers la guerre généralisée. Le héros, un brave homme, comme vous et moi, est pris dans les torrents de l’histoire pour alterner dans son périple les rôles de simple professeur, de soldat, de cocu par son frère, d’amoureux fou, de bouffeur d’hommes, et de jaloux.

On pourrait penser, Mister Burgess, que vous n’êtes qu’un vieux con réactionnaire, nostalgique et rongé dans un énième conflit de génération par sa haine de la société nouvelle et de la jeunesse. L’analyse est trop primaire. Vous êtes un révolutionnaire, dans la mesure où la solution au Mal, vous la proposez. Et elle se trouve sous nos yeux.

Quel remède apporter au Mal, selon vous, ce Mal qui nous rend la vie impossible et que porte l’homme en lui, ce Mal qui vous a envoyé au front et qui a vu votre femme violée pendant la guerre ? « L’amour et la tolérance sont la seule réponse au problème de la vie. Ce précepte, très simple, et infiniment difficile à appliquer, peut être accepté, compris par quiconque, croyant ou non-croyant. C’est la seule voie. », confiez-vous à Sophie Lannes en 1977. Est-ce pour ça que vous vous intéressez, sans doute bercé par les principes de votre famille catholique, aux origines du Christianisme dans L’Homme de Nazareth ou dans Le Royaume des Mécréants, sublime fresque historique où vous opposez la Rome des Empereurs à l’Israël du Christ et de ses Apôtres et décrivez la complexité politique et philosophique d’un siècle qui changea le monde ? Est-ce pour cela que vous bâtissez votre raisonnement sur la distinction entre les doctrines d’Augustin et de Pélage, qui régissent selon le héros de La Folle Semence, les phases de liberté et de dictature ?

Je sais que vous affirmez que les grands auteurs sont Français. J’imagine aisément que vous ne me croiriez pas, et me regarderiez de haut, avec votre cynisme et votre humour britannique, si je vous dis que vous avez, sinon réussi à les égaler dans votre vie, à au moins vous approcher de la grandeur de nos Victor Hugo. En France, pourtant, votre nom ne va en général que seulement de pair avec celui d’un autre grand artiste du siècle passé : Stanley Kubrick. Il y a fort à parier qu’avec la sortie en poche en janvier dernier de certaines de vos œuvres le peintre du vingtième siècle que vous êtes va finir par revenir à la mode, et que son œuvre pourra enfin être étudiée sous un autre angle que celui de l’homme à un roman, refoulé sous les codes kubrickiens, L’Orange Mécanique. C’est d’ailleurs l’objet de cette humble lettre que je vous adresse aujourd’hui, moi, Basile, l’un de vos trop rares lecteurs français, qui trouve dans vos lignes l’envie d’écrire des nouvelles pour le magazine dans lequel cette missive est publiée.

Vous écrivez, à Monaco, votre dernière demeure, que vous n’aurez pour seul hommage « qu’une nécrologie erronée dans Nice Matin ». Cela n’aura, je l’espère, duré que vingt ans.

Yours sincerely”

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