SOCIÉTÉ

Un Mai 68 turc

La Turquie était plongée dans une situation d’émeutes quotidiennes depuis trois semaines de la part des écologistes, après l’annonce de la construction d’un centre commercial et d’une mosquée dans le parc Gezi sur la place Taksim. Cependant, bien que la revendication première soit l’arrêt de la construction de ce parc, la situation tendue a permis à d’autres revendications d’ordres féministes et sociétaires d’avoir une portée et un public.

Pour comprendre les revendications des turques, il faut comprendre la situation économique du pays. Celui-ci a connu depuis 2002 une multiplication par trois de son produit national brut par habitant. Toutefois, ce « boom » appelé « miracle turc » n’a pas profité à tous. En effet, les populations éloignées des centres (Ankara, Istanbul), les ruraux, mais aussi d’autres ethnies comme les kurdes, sont défavorisés du fait d’un manque d’éducation et d’infrastructures. Cette situation est due à la politique néolibérale à outrance du parti politique islamique en place, l’AKP, promulguée depuis 2002 et instaurée depuis 2007 avec le Président Abdullah Gül et le Premier Ministre Tayyip Erdogan. En effet, le parti, très populaire chez la classe bourgeoise du pays, ce qui lui donne un soutien majoritaire de la population lors d’élections, a réussi à convaincre les turcs que le cas classes défavorisées doit être traité par les associations de charité et non pas par le pouvoir. Cette question des défavorisés est une question de charité et non pas de politique. Ce qui signifie que la société turque est très inégalitaire entre la partie Ouest du pays, riche, et la partie Est du pays, laissée pour compte. Cette situation était plus ou moins acceptée tant que l’économie se portait bien, mais depuis la crise de 2011, où la croissance annuelle est passée de 8.8 % à 2.2 % aujourd’hui, les contestations se font de plus en plus populaires auprès des citoyens. L’incident de la place Taksim, Istanbul, n’est au final que l’étincelle qui a déclenché l’incendie : les féministes en profitent pour dénoncer le manque de liberté chez la femme, d’autres dénoncent l’islamisation de la société et le modèle économique libéral qui est à l’origine des inégalités sociétaires, les lois limitant la consommation d’alcool sont aussi dans la ligne de mire des opposants.

Les faits

Petit rappel du déroulement des heurts. Le 24 mai 2013, le gouvernement passe la loi limitant la consommation d’alcool et quatre jours plus tard, le 28 mai, les manifestants inondent la place Taksim en opposition à la destruction du parc en faveur d’un centre commercial et d’une mosquée. Les manifestations persistent même en ayant été délogées de force par les forces de police. Trois jours plus tard, les manifestants se font de plus en plus nombreux et le 31 mai ils réclament la démission ainsi que le départ politique d’Erdogan. Le 1er juin, vécu comme une victoire par les manifestants, les forces policières ont reçu l’ordre de se retirer de la place, ce qui donne au mouvement un nouvel élan et une popularité grandissante dans d’autres villes qui se mettent elles aussi à manifester contre le pouvoir en place. Le 6 juin, la violence policière monte d’un cran, faisant 4000 blessés et 6 morts. Depuis le 16 juin, plus de 3300 arrestations ont eu lieu, ce qui explique le port de masques par les manifestants. Depuis, l’université Bilgi a publié une enquête auprès des manifestants représentant leurs motivations : « attitude autoritaire du Premier ministre » pour 92 % des manifestants, accompagné de « usage disproportionné de la force de la police », de la « violation des droits démocratiques » et du « silence des médias ». Une autre enquête menée par la compagnie privée KONDA montre que pour 58,1 % des opposants la violation de leur liberté est la principale cause de leur engagement, 37.1 % s’engagent par opposition à la politique de l’AKP, 30,3 % manifestent en réaction aux propos tenus par Erdogan, 20,4 % fondent leurs actions sur des valeurs écologiques et 19.5 % manifestent par opposition à l’État comme un tout.

Tout comme les autres révolutions arabes ( à nuancer pour la Turquie étant donné qu’elle ne fait pas partie du monde arabe et n’est pas encore dans une situation de révolution), ce qui fait de ces révoltes quelque chose de nouveau pour le pays est qu’elles sont marquées par les nouveaux moyens de communication. Les manifestants étant majoritairement des jeunes diplômés, les plateformes comme Twitter ou Facebook sont inondées par des messages comme #OccupyGezi ou encore #DerinGeziParki (Résistez Gezi Parc). Avec l’utilisation de ces médias, les révoltes gagnent une portée internationale : CNN International couvre en direct les heurts du 31 mai, la 3G ayant été désactivée dans certaines régions, certains magasins ont ouvert leur WiFi et le collectif Anonymous propose depuis le 3 juin un moyen d’accéder à Internet à bas débit au cas où le gouvernement couperait l’accès. Les gouvernements étrangers marquent leur soutien aux manifestants : le porte-parole du département d’état des États-Unis déclare «  Nous croyons que la stabilité à long terme, la sécurité et la prospérité de la Turquie sont assurées au mieux en défendant les libertés fondamentales d’expression, de réunion et d’association, c’est-à-dire, semble t-il, ce que ces individus faisaient. » Le Bureau des Affaires Étrangères du Royaume-Uni  condamne le régime violent en place : « Nous encourageons les autorités turques à respecter le droit de manifester pacifiquement et la liberté de réunion qui sont des droits humains fondamentaux dans une société démocratique. » La communauté européenne condamne à l’unanimité l’usage disproportionné et excessif de la violence et de la force par les forces policières ordonnées par les autorités.  Ce soutien international permet au mouvement de continuer, comme à Ankara le 7 et 8 juin, où les affrontements ont fait rage.

Ce qui a clairement changé la donne de ce conflit intérieur est l’annulation complète du projet par le tribunal administratif d’Istanbul début juin, jugeant qu’il « viole » l’identité du peuple turc et que celui-ci n’a pas été consulté avant le lancement du projet. Cependant, cette décision ne fut rendue publique que début juillet. Le collectif Solidarité Taksim annonce dans un communiqué : « Nous revenons vers notre parc pour remettre en mains propres, à ceux qui ont interdit son accès à la population, la décision de justice qui annule le projet destiné à retirer son identité au parc Gezi, à le priver de ses usagers et à le bétonner  ». Même avec cette victoire pour les opposants, les heurts continuent et les incidents de ce samedi (6 juillet) montrent bien que la situation est loin d’être calmée. Erdogan, après l’annonce de l’annulation, rappelle aux manifestants l’interdiction de tout rassemblement sur la place Taksim. En essayant de calmer le jeu, le gouverneur d’Istanbul M. Hüseyin Avni Mutlu déclare que « Nous prévoyons de rouvrir le parc Gezi demain [dimanche] ou au plus tard lundi pour qu’il soit mis à la disposition de tous les citoyens  ».

Cette annulation va-t-elle calmer les manifestations ? Ce mois de contestations rappelle les événements de Mai 1968 où les étudiants, puis l’ensemble de la société française, montraient leur opposition à la politique de De Gaulle et à son modèle de société promulgué. Cet air de « Mai 68 » se retrouve très largement en ce moment même en Turquie, où les jeunes sont à l’origine de ces mouvements de contestations et où les médias ont une part très importante à jouer, soit en censurant soit en véhiculant leurs revendications. Ces étudiants sont pro-laïques, féministes et progressistes : vendredi, une militante du groupe Femen (connu mondialement pour son engagement féministe en Russie, aujourd’hui en Turquie et dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient), s’est dévêtue dans le hall de l’aéroport Sabiha Gökçen criant « Istanbul – Kaboul pour Erdogan, libérez la Turquie ! » La jeune femme fut interpellée quelques minutes plus tard mais déclarera avant d’être emmenée : « Ne trahissez pas les idéaux de la révolution humaniste qui a débuté à Taksim !  »
La Turquie serait peut-être bien en train de vivre son propre Mai 68 qui deviendrait alors son Juin 2013. Les aspirations démocratiques de sa population sont encore plus fortes avec la volonté du pays d’entrer dans l’Union Européenne, tournant alors une nouvelle page. L’enjeu, disons plus pragmatique, de ces manifestations qui ont rassemblé plus de 2 millions de personnes, est aussi électoral. En effet, ces événements vont influencer directement les élections présidentielles de 2014, raison pour laquelle Erdogan a annoncé publiquement vouloir s’y présenter. L’avenir politique du Premier ministre est de ce fait menacé même au sein de son propre parti puisque le co-fondateur de l’AKP Fatma Bostan Ünsal donne son soutien aux manifestants.
Cependant, l’avenir d’Erdogan ne sera scellé que lors des élections de 2014, et en attendant, l’air de la révolte plane toujours dans les rues d’Istanbul.

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