LITTÉRATURE

Nouvelle : Le Procès de Sandro Lucianto

Le Procès de Sandro Lucianto

Basile Imbert

Le rapporteur de la commission d’enquête avait sorti son compas pour tracer le cercle circonscrit dans lequel il comptait inscrire le triangle, au sein même duquel il placerait, après quelques coups de crayons le long de sa règle en fer, le carré qui lui servirait, une fois les interlignes marquées par quelques habiles mouvements de plume en suivant de manière perpendiculaire les diagonales, d’espace où écrire les moindres mots, faits et gestes du procès. Il réalisa méticuleusement, avec la finesse mêlée des excès de lenteur qui caractérisent les hommes de son rang, douze grands, onze moyens et six petits feuillets. Cela lui prit bien plusieurs longues minutes, ponctuées d’un silence qui parut sans fin pour l’accusé, au centre d’une pièce dont la grandeur dépassait la taille de ses espoirs les plus fous.

À mesure qu’avançaient les jurés, l’orgue jouait la prière pour Marie-Birdalène, dont les notes graves étaient ponctuées des « Amen » plus ou moins en accord harmonique des hommes présents dans la salle où allait se tenir l’affaire la plus suivie de l’Histoire de l’Église de Bird. Sandro Lucianto, au centre de la pièce, la tête baissée, était accusé d’avoir étudié, puis enseigné une théorie qui contredisait les Très Saintes Écritures des fondements birdesques : celle de la relativité de l’évolution rotative terrestre. En d’autres termes plus parlants, la bête noire de la vénérable institution religieuse. Lucianto leva la tête et fixa son regard sur la Passion de Bird, l’Oiseau-Dieu supplicié par les hommes d’un âge antique, pour avoir prêché l’amour et la paix. Son regard doux, tordu par la douleur, était plongé dans le sien. L’aspect macabre du Bird sur la croix glaça le sang du scientifique. Était-ce à cause de lui qu’il se retrouvait en cet instant dans un tel embarras ? Ou à cause de ce qu’on avait fait de son message ?

« Signore Luciento Sandroi, né à Rome. Vous voilà accusé, selon la volonté de la Grâce Céleste du Birdanawa, par le Saint Père Boniface Gringoire Walter Troisième du Nom, d’avoir étudié, puis enseigné, à ses élevés du lycée de Venise la théorie de la relativité de l’évolution rotative terrestre, pourtant interdite d’enseignement depuis treize cent quatorze. Niez-vous les faits ?

– Point donc.

– Ignorez-vous au moment des faits les interdictions qui régnaient – et qui règnent toujours – sur cette théorie fumeuse ?

– Point donc. »

À la droite du rapporteur de la commission d’enquête, mais à la gauche du commissaire du rapport de l’enquête, le Birdinal Conti, en soutane rouge, avait froncé les sourcils.

« Avez-vous déjà douté – ou doutez-vous encore – de votre foi en Bird ?

– Je suis un homme de sciences… Le doute est dans ma nature…

– Qu’en est-il du doute en Bird ?

– Bird existe, c’est certain.

– Alors pourquoi Birdon enseignez-vous des théories qui le contredisent ?

– Parce que je pense que Bird lui-même veut qu’on le contredise !

– Seriez-vous prêt à admettre que la théorie de la relativité de l’évolution de la rotation terrestre est fausse ?

– Non. »

 L’audience fut suspendue au lendemain, après l’angélus sonné à travers la ville.

Le commissaire au rapport de l’enquête traça un carré, avec la rage des hommes de son rang, dans lequel il usa de la diagonale comme hypoténuse d’un triangle qu’il dessina sans lever le crayon. Enfin, il sortit son compas pour inscrire un cercle dans le triangle rectangle, puis une plume pour écrire son rapport autour du carré.

« Faites entrer l’accusé, ordonna sèchement le Birdinal Conti. »

Une porte au bout de la pièce s’ouvrit, apportant avec elle le rayon de lumière jaune d’un soleil au zénith, éphémérisé par la fermeture brutale de l’ouverture soudaine qui eut à peine le temps d’offrir le passage à Sandro Lucianto.

« Signore, lui lança Conti une fois qu’on eut attaché au centre l’accusé, votre cas semble s’être aggravé suite aux déclarations que vous avez portées hier. Les assumez-vous toujours en ce Jeudi de juin ?

– Oui, Signore Birdinal Conti.

– Vous rendez-vous compte de la folie d’un tel courage ?

– Autant que du courage d’une telle folie. »

– Conti leva les yeux au ciel obstrué par le plafond en pierre de la salle d’audience, avant d’attarder son regard sur la toile non loin de lui, qu’il pointa d’un doigt long au bout rond.

« Que voyez-vous, Signore Lucianto ?

– Sainte la Mère et Bird.

– C’est en effet une Madone à l’Oisillon de Raphaël. Nous l’avons sorti du Louvre pour vous.

– Ce n’est que trop d’honneur.

– Que ressentez-vous en la voyant ?

– Je suis frappé par la beauté du bleu qui me donne envie de pleurer.

– Songez-vous au suicide en cas d’échec ?

– Non et vous ?

– Êtes-vous prêt à admettre que votre théorie contredit les Très Saintes et Douloureuses Écritures du Livre de Bird ?

– Non. »

L’audience fut une nouvelle fois suspendue au lendemain.

L’enquêteur au rapport de la commission, resté en retrait derrière le Birdinal Conti jusqu’à ce stade du procès, traça de son compas une rosace à sept pétales, le nombre de réincarnation de Bird avant la venue de Birdàn, son double maléfique, puis l’entoura d’un rectangle autour duquel il axerait sa prise de notes, se servant des parallèles et des méridiens comme axe des ordonnés à l’origine pour tirer de sa règle en bois des interlignes serrées. On fit entrer Lucianto.

« Vous définiriez-vous comme un mauvais croyant ?

– Plutôt comme un croyant mauvais.

– Avez-vous comme vos collègues humanistes foi en l’homme ?

– Autant que vous en Bird.

– Avez-vous foi en Bird ?

– Est-ce que Bird a foi en moi ?

– Pouvez-vous nous réciter la Création du Monde selon les Saintes Écritures ?

« Au début il n’y avait rien, rien que le vide d’un ciel noir sans étoiles. Alors Bird avala une pomme de travers. Pour s’en débarrasser, il s’ouvrit l’appendice d’un coup de son bec pointu. De la pomme avalée de travers, sortit une bille immense : c’était la terre et Bird l’arrosa de ses bienfaits. »

– Vous avez oublié « salvateurs » après « bienfaits ».

– Sinon, c’était ça ?

– L’accusé ne pose pas de questions.

– Quoi ? Pouvez-vous parler plus fort ?

– Votre théorie contredit la Genèse birdesque, seule vérité universelle ! Votre théorie est fausse donc. Reconnaissez le ! N’est-ce pas ?

– Non. »

L’audience fut suspendue au lendemain, pour une nocturne cette fois car le procès ne pouvait avoir lieu le jour de l’appel à la prière.

Sur le tableau éclairé aux quatre coins par une bougie, le rapporteur, le commissaire et l’enquêteur, avaient sorti leurs craies et jouaient au pendu. Le rapporteur menait d’un point. Lorsque le Birdinal prit place, puis l’accusé, chacun regagna son poste dans la plus silencieuse et frénétique des confusions.

« Aujourd’hui est votre dernier jour de procès. Nuit en l’occurrence. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

– Rien, car mon époque me rend indéfendable. Mais un jour viendra où les scientifiques de mon genre et de mon espèce pourront œuvrer en paix, à théoriser des vérités qui cloueront le bec à ce maudit oiseau que vous portez tous en si haute estime. Un jour où le progrès ne sera plus enchaîné par ces superstitions déplorables, des traditions réactionnaires et ces folklores moyenâgeux, mais au service de l’humanité tout entière, libéré d’une cause ridicule basé sur la foi et non sur les faits.

– Vous pensez donc que votre théorie est vraie ? Que la rotation terrestre est due à l’évolution des êtres qui grouillent à sa surface ?

– Oui ! Si les hommes n’avaient pas muté de larves de signes à ce que nous sommes aujourd’hui, ils n’auraient jamais été assez forts et suffisamment bâtis pour faire tourner par leur marche et leurs mouvements la terre autour du soleil ! La preuve ? Lorsque nous dormons, nous ne bougeons pas ou trop peu et de ce fait, la terre ne tourne pas, plongeant nos êtres dans la nuit ! Ah ! Donnez moi mille hommes et faites les moi marcher droit sans interruption : vous verrez, la nuit ne se lèvera pas !

– Vous voulez donc débarrasser l’homme du sommeil ?

– Oui, quitte à vivre moins longtemps s’il le faut.

– Vous affirmez toujours que Bird s’est trompé quand il affirme que c’est par les forces de l’attractivité et de la physique que tourne la terre autour du soleil ?

– Oui.

– Pour l’amour de Bird, reconnaissez-vous que votre théorie est fausse ?

– Non ! »

Sandro Lucianto fut suspendu à un arbre, par le cou, à l’unanimité parmi les jurés (bien qu’un eut préféré le voir décapité, avant de finalement se joindre la cause générale). On raconte qu’il affirma avec la tombée de son verdict :

« Et pourtant, elle est relative, évolutive et, de ce fait, rotative ! »

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