SOCIÉTÉ

Brésil : un colosse aux pieds d’argile

Le Brésil connaît une fin de printemps agitée. Depuis début juin, le pays est en proie à des manifestations de grogne sociale en réaction vis-à-vis des fortes inégalités sociales, du retard de développement des services publics et d’une classe politique gangrenée par les affaires de corruption.

Explosive, voilà comment l’on pourrait qualifier la situation sociale au Brésil durant ce mois de juin. Le pays est touché par une série de manifestations depuis le début du mois. Elles ont culminé le 20 juin dernier, avec près d’un million deux cent mille personnes dans les rues des métropoles brésiliennes, dont 300 000 à Rio de Janeiro. Comme en Turquie, la raison à l’origine de l’embrasement peut sembler négligeable : l’augmentation de 3 à 3,20 reals (soit 1€12) du prix du ticket de bus par les autorités de São Paulo. Par la suite, la fronde s’est répandue à près d’une centaine de villes, à travers un mouvement populaire au sein de l’opinion : selon un sondage de l’institut Ibope, publié le samedi 22 juin, 75 % des Brésiliens soutiennent la contestation.

Des manifestations qui semblent incongrues dans un pays en plein essor. Pourtant, l’étiquette de pays en développement n’est pas aussi lisse que ce que l’on pourrait penser. Le pays connaît un ralentissement de sa croissance ces derniers mois. Les autorités ont dû revoir à la baisse leur prévision de 3,5 % de hausse du Produit Intérieur Brut (PIB), dans un pays où l’inflation dépasse les 6 %. Tout cela alors que se déroule la Coupe des Confédérations, répétition générale à la Coupe du Monde qui se déroulera dans le pays l’an prochain, et pour laquelle les investissements consentis se portent déjà à près de 27 milliards de réals (soit 12 milliards d’€), ce qui contribue à exacerber la colère.

La classe moyenne en tête.

Ce mouvement de contestation est emmené par la jeunesse brésilienne. Une jeunesse appartenant majoritairement à la classe moyenne. La thèse positive expliquant ce conflit social voit en ces manifestants l’émergence d’une véritable classe moyenne qui aurait accédé, à la faveur de la croissance et de la politique sociale de l’ex-président Lula da Silva qui a permis à près de 40 millions de personnes de sortir de la pauvreté, à des revendications moins primaires.

Les facteurs de contestation se cantonnaient à l’origine à la remise en question de la décision d’augmenter le prix des billets de bus à São Paulo. Mais au fil des jours, la liste s’est allongée. En premier lieu, les manifestants s’indignent de la corruption de leur classe politique. Selon une étude d’août 2011 du magazine économique Exame, au moins 51 milliards d’€ sont détournés de l’argent public, ce qui correspondrait à pas moins d’1,4 % de PIB perdu. Les chantiers pour la création de nouvelles infrastructures en pâtissent car ils supposent des frais supplémentaires, notamment pour payer des pots-de-vin. Selon Transparency International, le Brésil n’est que le 69ème pays le moins corrompu dans le monde.

Autre problème pointé du doigt : celui du système éducatif. Il est accusé de nourrir les inégalités sociales. En effet, le système primaire et secondaire public est dans un état pathétique, alors que les universités les plus importantes se conforment aux standards des meilleurs pays occidentaux. Il faut donc très souvent pour les intégrer passer par des établissements privés. Cela vient surtout d’une pénurie de professeurs car le métier est mal rémunéré (entre 300 et 400€ par mois pour un professeur débutant) et la formation est déficiente. Selon Wilson Risolia Rodrigues, le secrétaire d’État à l’éducation, « le pays est en train de payer l’absence de politiques publiques depuis cinquante ans  » dans ce domaine.

La santé est aussi problématique. Certaines zones, notamment l’immense forêt amazonienne et les campagnes en général, sont délaissées par les médecins, ceux-ci préférant se concentrer dans les agglomérations. Le système public de santé est lui aussi défaillant et il est supplanté pour les plus fortunés par des cliniques et des assurances privées toujours plus dominantes. Ainsi, il n’y a que 2 000 hôpitaux publics contre 4 750 établissements privés. On assiste donc à une véritable marchandisation de la santé au Brésil.

Des autorités forcées de réagir.

Le gouvernement a été quelque peu pris au dépourvu par cette explosion de la contestation. Depuis le début du mouvement, la présidente Dilma Rousseff donne l’impression d’avoir entamé une course poursuite pour rattraper le niveau des exigences des manifestants. Comme si ce mouvement avait sorti d’une longue léthargie une classe politique omnipotente. D’autant plus que les élections ont lieu l’année prochaine… Ainsi, le 25 juin dernier, le Congrès a repoussé un texte d’amendement à la Constitution, le PEC 37, qui visait à restreindre les pouvoirs des procureurs, les plus concernés dans la lutte contre la corruption. Le même jour, il a approuvé le dispositif visant à réserver 75 % des nouvelles recettes du pétrole à l’éducation et les 25 % restants au système sanitaire. De même, certaines réformes traînant au fond des placards ont été enclenchées pour refréner les velléités des manifestants. Par exemple, le Sénat a approuvé la disposition visant à criminaliser la corruption, la qualifiant de « crime odieux » de la même manière qu’un meurtre en somme.

La présidente a souhaité rattraper la situation en proposant de consulter le peuple par le biais du référendum. Elle a obtenu, sur cette proposition, le soutien de sa coalition. Il se concentrerait dans son idée sur le mode de scrutin et les règles de financement des partis politiques. Avec la volonté de voir ces nouvelles dispositions entrer en vigueur avant les élections présidentielles et législatives d’octobre 2014. L’attitude gouvernementale semble aller vers une volonté de conciliation, avec une rencontre programmée avec les meneurs du mouvement de contestation le 28 juin. Ceux-ci en sont sortis en qualifiant la volonté présidentielle de passer par la voie du référendum de « manœuvre de diversion ».

La réaction gouvernementale est pressée par les échéances électorales. La présidente a vu sa côte de popularité baisser de 27 % depuis le début du mouvement. L’urgence est donc à des réformes vigoureuses pour pouvoir continuer à espérer à une réélection pour la protégée de l’ex-président Lula, Dilma Rousseff, en 2014. Bref, un avant-goût de campagne électorale.

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