ART

La liberté du modèle selon Paul-Armand Gette

Né en 1927, ancien professeur aux beaux-arts de Paris, Paul-Armand Gette est un artiste plasticien qui joue aussi bien de la photographie que des mots, et refuse d’être rangé dans une quelconque case. Son art protéiforme, qui use et ose de multiples supports et surfaces pour se déployer dans toute sa plénitude, puise son inspiration tant auprès de la gent féminine que de la botanique, relevées d’un soupçon de mythologie personnelle. Mais Paul-Armand Gette est aussi et surtout un trublion, qui se plaît depuis toujours à donner des coups de pieds dans les fourmilières, quitte à se trouver ensuite boudé par les administrations. J’ai commencé à correspondre régulièrement avec lui en 2011, par échange interposé de mails : nous nous tenons au courant de nos projets mutuels et discutons de certaines thématiques que nous avons en commun au sein de notre propre travail. Il a généreusement accepté de parler pour Maze d’un concept qui lui est cher, la « liberté du modèle ». Témoignages par regards croisés avec l’une de ses modèles privilégiées depuis maintenant plusieurs années, Sophie Volatier.

Paul-Armand Gette, Pygmalion libéral de ces nymphes

© 1984

© 1984

 

En 1970, je décide de remplacer mon modèle virtuel, l’Alice de Lewis Carroll, par les petites filles qui se trouvent dans mon entourage, pour éviter soigneusement les modèles professionnels dont je redoute les attitudes stéréotypées. C’est ainsi que Nathalie deviendra mon premier modèle, suivie de beaucoup d’autres.

Trois choses étaient d’ores et déjà primordiales pour moi :

1 – l’acceptation par la personne d’être mon modèle

2 –  la liberté de choisir ses vêtements

3– l’acceptation des images produites (photographies puis vidéos) avec cette même personne.

Ceci étant acquis, je donnais quelques vagues indications sur le sujet et très vite la personne me disait ce qu’elle aimerait faire.

A partir de là, mes modèles intervinrent de plus en plus lors des séances de prises de vue et je me contentais de suggérer un lieu de promenade ou d’accepter celui qui était proposé, et cela jusqu’en 1983, où durant l’été je posais la question suivante à Pernilla : Puis-je te toucher ? et la même question à Sophie durant l’automne. Les « oui » que j’obtins ouvrirent la porte au Toucher du modèle.

 

Cette étrange question, étant devenue possible du fait de la nubilité de ces personnes, était bien évidemment suivie d’une autre : Où ?

Ce « où » était bien ambigu car il pouvait concerner le site où se produirait le toucher, aussi bien que la partie du corps qu’il était possible de toucher. Il était évident qu’un « non » à la première question mettait immédiatement fin à l’aventure proposée et que l’énoncé de la deuxième provoquait souvent un éclat de rire, car dans le lourd contexte de notre société son humour est indéniable !

 

Cette liberté dans mon cas était si présente en permanence que j’éprouvais le besoin de la formuler en 1991 et de la proposer à trois de mes modèles  pour qu’ils soient entièrement responsables de cet état de modèle. Je suis passionné par ce sujet alors que peu de personnes s’y intéressent. Les réponses furent surprenantes et évasives tant il semble que l’idée de modèle soit liée à une subordination à la volonté des artistes. Pourtant depuis longtemps je n’étais pas satisfait par cette chosification de la personne acceptant d’être modèle, que ce soit par plaisir ou par nécessité.

 

Les seuls médiums utilisés dans le cas de la liberté du modèle sont ceux produisant des images indicielles (photographies – vidéos – films – photocopies).

 

Avec le modèle, cela se passe bien, il fait ce qu’il veut comme il veut et je me contente d’une liberté « de point de vue ». Il est quelques fois surpris de ce que j’ai choisi de regarder, mais il a la liberté d’en demander la destruction, ce qui est très rare. Au début, je donnais quelques indications, mais vraiment très générales, dans le genre “on va faire une promenade”, et je ne demandais rien concernant l’habillement. Avec le temps, je ne demande plus rien du tout. Par exemple Sophie est venue il y a deux semaine avec un ensemble vert qui lui plait beaucoup  et elle avait envie que nous fassions des photographies. Je pense que le “nous” qu’elle a employé est très important. Elle n’a pas dit “que je fasse”, où le “je” m’aurait désigné, mais bien “nous” (elle et moi). Dans les cas où j’ai demandé à une personne si elle voulait bien être Artémis par exemple, le projet est alors entre ses mains et peut devenir tout autre que ce que j’avais imaginé.

 

Je ne choisis pas vraiment mes modèles, je pose la question “Qui veut être mon modèle ?” et accepte toute personne y répondant sans critères de sexe ou d’âge.

 

Bernard Marcadé a dit que j’étais un “voyeur autorisé” et je trouve l’expression très juste. Dans “la liberté du modèle” il existe un rapport “exhibitionnisme/voyeurisme” nouveau dans le sens où le voyeur et autorisé à voir et la personne libre de montrer ce qu’elle veut montrer.

 

Je ne suis pas vraiment l’inventeur de ce concept bien que ce soit peut-être moi le premier à le formuler clairement. On en trouve des traces chez Bonnard, Rodin, Duchamp, Matisse (bien que pour ce dernier, je suis loin d’être d’accord avec ce qu’il raconte).

 

Il est bien certain que toute recherche ayant le corps pour sujet, nous fait pénétrer dans l’espace du désir et du plaisir partagé dès que la liberté des protagonistes est respectée et alors les horizons s’élargissent considérablement.

Les yeux de la nouvelle Galatée : Sophie Volatier

 

Sophie Volatier est modèle pour Paul-Armand Gette depuis plus de 35 ans. Sa relation privilégiée avec l’artiste débuta vers l’âge de neuf ans et se prolonge encore aujourd’hui. Elle nous fait part de son expérience.

Paul-Armand connaissait ma mère. Il m’a demandé si je voulais bien être son modèle quand je devais avoir neuf ans. Il me semble que les premières images ont été faites lors d’une promenade en barque dans le Bois de Vincennes.

Je vivais à l’époque une partie de l’année en France et une autre partie à l’étranger. Année après année, nous avons fait des photos ensemble, chez Paul-Armand et Turid ou en extérieur. Paul me proposait, m’invitait à lui montrer comment je ferais si je m’installais ici ou là.

Puis je suis devenue une jeune fille, mon corps s’est transformé et nous avons continué à faire des photos ensemble, comme ça, de temps à autre avec des temps d’interruption de plusieurs mois voire années parfois. Et notre relation perdure depuis 35 ans. Nous avons fait des photos ensemble le mois dernier.

La façon dont je perçois la liberté du modèle avec Paul-Armand, c’est qu’il sait créer un espace où quelque chose de libre peut se développer, émerger, être. Il n’impose pas, il propose, invite, suggère ou laisse faire. Cela a lieu à la fois au cours d’une séance mais aussi plus largement dans la relation elle-même. Je peux proposer une séance de photo, une thématique, un lieu spécifique, des vêtements particuliers. Il m’invite ou je l’invite dans le monde dont nous avons tous deux la clé, un endroit où quelque chose va se vivre simplement, naturellement, organiquement, un endroit duquel il ramènera des images.

Ma perception de la liberté a évolué, bien sûr, au fil de notre relation. Vu d’aujourd’hui, j’ai l’impression que j’étais plus timide, que j’attendais de Paul-Armand des consignes et que ma liberté résidait dans le fait d’acquiescer, de modifier ou de refuser ce qu’il me proposait. Ma liberté, c’était aussi de toujours avoir la sensation de participer activement aux images même si extérieurement je pouvais donner la vision d’une certaine passivité. Plus tard, j’ai clairement senti qu’il n’attendait pas de moi quelque chose de précis si ce n’est d’utiliser ma liberté de modèle, ma liberté d’être. Par moment j’ai même senti que je ne savais pas trop comment utiliser cette liberté qui m’était offerte, j’avais l’impression de tâtonner, de ne pas trop savoir quoi en faire. Sans doute cela m’a-t-il permis au fur et à mesure de me laisser guider par mon ressenti : envie, confort, douceur, plaisir, enthousiasme.

Je n’ai pas été modèle pour un(e) autre artiste. Ma seule expérience de « modèle » étant celle que j’ai vécue avec lui, je vois cela comme une « relation » particulière. Par contre, j’ai été « modèle » dans des écoles de coiffure quand j’étais adolescente, dans mes périodes de vie à Paris. Dans la plupart des cas, j’avais la sensation d’être prise en considération dans mes envies mais il est arrivé deux fois que j’ai clairement la sensation d’être une perruque vivante. Même si c’était de mes cheveux et de ma tête dont il était question, le coiffeur-enseignant semblait utiliser mes cheveux et ma tête comme une matière première dénuée de conscience… la première fois, j’ai pleuré et j’ai attendu que ça repousse, la deuxième fois ça m’a servi à arrêter l’expérience d’être modèle pour coiffeur.

Par rapport à l’extérieur, j’ai senti très tôt que c’était un sujet tabou donc j’ai pris l’habitude de ne quasi pas en parler. Mon ex-mari s’est même servi de cela pour convaincre des ex-amis de me suspendre de mes fonctions de marraine de leur petite fille… Il n’y a que mon mari qui porte un regard libre et aimant sur Paul-Armand et notre relation. Même aujourd’hui en vous écrivant, j’ai la sensation de ne pas trop savoir quels mots utiliser pour décrire quoi. Ce qui me vient, ce sont des sensations, des lieux (son premier appartement, son deuxième appartement, le jardin des plantes, rue du vert bois, chez moi), des matières, certains imprimés de vêtements que j’ai porté lors des séances, des petits voyages que nous avons fait (en barque ☺, en métro, en train…), la douceur de ses mains, le bruit de sa respiration quand il fait des photos. En vous écrivant je me remémore des séances que j’avais un peu oubliées, au Musée d’art moderne, dans la fac où il enseignait, chez une galeriste en Belgique… au fil des rencontres, j’ai découvert un véritable artiste, quelqu’un qui explore, donne à voir, invite, suscite et surtout un magnifique spécimen humain !

Je ne sais pas dans quelle mesure cette relation a contribué à la personne que je suis aujourd’hui, mais ce qui est rigolo c’est que je suis éprise de liberté et j’aime la nature… toutes ces jolies fleurs et verdures que j’ai pointé du doigt enfant au Jardin des plantes, j’aime la terre, le ciel, les bois, la plage… j’aime tous ces lieux d’où Paul-Armand et moi avons eu la chance de pouvoir rapporter des images.

A VOIR (recommandé par Paul-Armand Gette, sur la présence du « modèle » au sein de son travail)

1970 –  Les petites filles (premières photographies avec Nathalie)

1980 – Les sous-vêtements des enfants de sexe féminin (achat d’une petite culotte durant l’été à Berlin pour répondre aux attaques d’une critique suédoise concernant les photographies de petites filles)

1983 – Le toucher du modèle (l’été en Suède avec Pernilla, l’automne à Paris avec Sophie)

1991 – Les coloriages (principalement d’aréole)

La liberté du modèle (lettre la proposant (sans succès) à trois modèles en septembre)

1994 – Les menstrues de la déesse (déclaration d’intention…)

1995 – La toilette du modèle (Babeth à Bordeaux)

2001 – La toilette intime du modèle (à Sète avec Enna en octobre dans le jardin de la Villa St. Clair)

© Toutes les images sont des images inédites généreusement offertes par Paul-Armand Gette pour Maze, faites en collaboration avec Sophie Volatier en 1984, 1989, et 2013

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