ART

Déconstruction du genre pornographique

Attention, cet article contient des textes qui évoquent explicitement la sexualité et la pornographie, IL EST déconseillé aux moins de 16 ans, Certaines expressions pouvant choquer le jeune lecteur.

Destricted est un projet filmique collectif réunissant sept artistes de nationalités différentes mais aux sensibilités avec une filiation notoire, autour des thèmes de l’art et du sexe : les américains Larry Clark (Impaled), Matthew Barney (Hoist) et Richard Prince (House Call), le britannique Sam Taylor-Wood (Death Valley), la yougoslave Marina Abramovic (Balkan Erotic Epic), l’italien Marco Brambilla (Sync) et le français d’origine argentine Gaspar Noé (We fuck alone). Le concept du projet repose sur une idée de base ambitieuse et originale s’interrogeant sur la possibilité de concevoir la pornographie (et plus particulièrement le cinéma du genre) comme un moyen d’expression artistique à part entière. Destricted a été présenté en 2006 dans le cadre de la Semaine de la Critique, section parallèle du Festival de Cannes. Le concept a également été projeté, la même année, aux festivals de Sundance, Locarno et Rotterdam, et enfin dans l’enceinte de la prestigieuse Tate Modern Gallery de Londres. Il s’agit de la première œuvre collective classée X.

Le producteur Mel Agace explique comment est né le concept Destricted : “J’ai écrit un guide sur le sexe (Sexe, éd. Hachette, 2003), une sorte de manuel rassemblant toutes les pratiques sexuelles. Bien évidemment, la pornographie faisait partie de mes investigations. J’ai fait des recherches et j’ai été très étonné de constater qu’il existait aussi peu d’alternatives aux clichés d’usage (aussi bien en vidéo que sur Internet), mais aussi de voir à quel point les choses étaient encore très “seventies”. Ce qui nous intéressait, c’était de voir comment et qui allait pouvoir relever le défi de s’attaquer à ce genre.” Son partenaire Neville Wakefield poursuit : “En fait, l’idée est venue comme un défi lancé à ceux qui aiment la pornographie mais qui sont affligés par le manque de créativité esthétique du genre. L’expérience était de voir comment le langage, les codes de la pornographie, allaient pouvoir survivre à travers une véritable volonté artistique.”

Il s’agit donc d’un exercice de style pour ces sept réalisateurs. Ainsi, les sept courts-métrages qui composent ce corpus s’essayent à prouver que l’art et le sexe ne sont pas incompatibles, et qu’il est possible au cinéma pornographique de représenter la sexualité avec une réelle préoccupation esthétique.

Dans cet article, je me propose d’étudier spécifiquement comment le projet Destricted représente le corps masculin dans sa sexualité comparativement au genre pornographique. Dans cette optique, je suivrai ce que j’ai choisi de nommer le processus d’accomplissement de la sexualité, décliné en trois étapes qui me paraissent fondamentales : le désir sexuel, le coït en lui-même, et la fin de l’acte. Mais d’abord, et afin de mieux cerner les enjeux de Destricted pour la représentation du corps masculin dans sa sexualité, revenons brièvement aux enjeux de la pornographie en soi.

Pornographie : un genre cinématographique décrié

Défouloir masturbatoire ou encore véritable exutoire sexuel, la pornographie (du grec ancien pórnê (πόρνη), prostituée, et gráphô (γράφω), qui signifie écrire), ne se départit pas d’une certaine jubilation, glauque certes, mais éminemment présente. Partant du regard de l’homme « mâle » sur le corps sexué de la femme ramenée quant à elle bien souvent au rang de femelle, elle est de fait à l’origine un cinéma créé par des hommes pour des hommes (malgré une réappropriation féminine plus tardive par des réalisatrices comme Ovidie, qui se donnent pour but de redéfinir les aspirations du genre afin de satisfaire les femmes). Elle exacerbe par conséquent à outrance le désir sexuel masculin et met en scène diverses pratiques sexuelles qui visent à exciter le spectateur. On pourrait affirmer assez radicalement qu’il s’agit d’un cinéma nombriliste, qui se regarde lui-même en train d’être regardé, un cinéma cyclique et de surcroît répétitif, mais il est avant tout un cinéma vorace, qui engloutit à lui seul plus de 70 % de l’industrie filmique (officielle et non-officielle).

A la fois surexposée, présente partout (librairies, sex shops, tabacs presse…) et cachée (personne n’en parle de manière assumée), la pornographie se définit comme la « représentation complaisante de sujets et de détails obscènes » (Le Petit Larousse, 2006). Il s’agit d’un domaine qui reste très controversé, car la pornographie s’associe à une certaine honte. La société occidentale, qui la diffuse très largement et la condamne officiellement d’un même mouvement, contribue à son ambivalence, si bien que la honte ne prend en définitive qu’un seul visage : la honte d’y avoir recours, en raison d’un certain nombre de facteurs. En effet, elle est accusée, entre autres, d’avilir l’homme aussi bien que la femme, de stigmatiser, formater et enlaidir les fantasmes sexuels, et surtout, de donner une représentation fausse et dégradante de la sexualité et des rapports homme/femme pouvant mener à des comportements dangereux qui menacent l’intégrité physique et morale des genres, sans parler des effets ravageurs, sinon destructeurs, qu’on lui prête sur les âmes sensibles et les esprits encore influençables (notamment les populations jeunes).

Mais le plus important grief porté à l’encontre de l’industrie pornographique reste qu’en son sein, l’individualité de l’homme comme de la femme n’est pas requise : l’un comme l’autre sont de pures mécaniques (cf. Nancy Huston, Reflets dans un œil d’homme). Dès lors considéré comme une usine à viande où les acteurs ne seraient que de la chair à pellicule, le cinéma pornographique n’a, officiellement du moins, pas bonne presse. Officieusement, il en va tout autrement, comme le prouve la seule pléiade de films et vidéos amateurs circulant librement sur le net.

Le cinéma pornographique, dans l’ensemble, reflète donc les fantasmes masculins. Ce sont surtout deux d’entre eux qui reviennent de manière systématique, voire obsessionnelle : « un corps masculin qui exacerbe une virilité infatigable et infaillible, et un corps féminin jeune, voire très jeune, offert et indéfiniment excitable et excitant » (Nancy Huston, ibid).

Ce qui fait la spécificité de la démarche de Destricted, c’est que ce collectif se propose d’intégrer l’art à ce milieu qui n’a a priori pas d’autre aspiration que celle, disons-le crûment, de faire répandre leur sperme aux hommes. Selon Nancy Huston, la différence majeure entre l’art et la pornographie est que le premier, contrairement au second, laisse une place au mystère (en ce sens, la différence semble la même que celle existant entre érotisme et pornographie). Mais l’auteur ajoute que, dans la pornographie, ce qui réagit, c’est le corps, au travers d’un effet d’excitation très court qui ne dure pas. Dans l’art, au contraire, l’intérêt est plus long et a été pensé pour durer.

La place du corps masculin dans la pornographie semble donc n’avoir que peu d’alternatives. Car si la masculinité-puissance, la virilité dominante et conquérante est majoritaire, elle s’éloigne de la réalité et instaure, là aussi, une dictature qui préconiserait qu’un corps masculin, dans sa sexualité, se doit d’être toujours plein d’ardeur et de fougue, inépuisable, en plus de répondre aux canons du genre (sexe à la taille impressionnante, corps massif et musclé, imberbe, censé donner une impression d’omnipotence, etc.). Ce n’est pas un corps réel, car son but est de faire fantasmer. Destricted joue-t-il donc de cette représentation, ou offre-t-il une nouvelle perspective au corps masculin ?

> Mise en scène du désir sexuel de l’homme

• Le fantasme

Hoist, de Matthew Barney (14”37)

Première étape de la sexualité humaine, indépendamment même des genres, le fantasme est ce qui mène au désir sexuel. Or, si représenter crûment les fantasmes masculins est bel et bien l’apanage de la pornographie (par vision subjective le plus souvent), représenter le corps masculin lui-même soumis aux fantasmes pourrait constituer un réel point de départ à la réflexion Destricted, et le court-métrage Hoist semblerait s’y être attelé. S’inscrivant dans le cadre du projet mené au Brésil pour le carnaval de Bahia par Matthew Barney avec le musicien Arto Lindsay, après l’achèvement de son Cremaster Cycle, Hoist décrit une étrange rencontre entre deux personnages : le Green Man, et un engin élévateur de plusieurs tonnes. Dans un univers totalement fantasmatique, Hoist évoque l’impossible fusion de la mécanique brute et de la chair tendre, mais laisse par là-même également libre cours à l’imagination débridée qui caractérise les fantasmes.

Les trois premières minutes du film sont pour le moins énigmatiques : gros plan sur un sexe d’homme noir vu comme un petit animal dans un nid constitué par ce qui semble être un mélange de plumes, de poussières duveteuses et de mousse, qui grandit peu à peu jusqu’à atteindre une érection paisible. Nous sommes ici en présence d’une vulnérabilité du sexe masculin qui suscite chez le spectateur une émotion trouble, renforcée par le silence et l’obscurité (les couleurs sont un camaïeu de gris, vert, noir et brun) : on se sent attendri par la fragilité de ce sexe tapi dans l’ombre. Cette manière de représenter le phallus constitue une première surprise, et un premier contraste par rapport aux codes du genre pornographique : d’une manière générale, nous ne sommes pas habitués à voir un sexe masculin au repos, ni même pendant que son érection s’accroit. Dans l’imaginaire pornographique, c’est un phallus à la virilité rigide, conquérante, et surtout un phallus déjà prêt qu’on nous présente : il n’y a pas de phase de transition, pas d’étapes, le désir est immédiatement là, figé dans un sexe « prêt-à-prendre ».

La séquence suivante rompt le rythme lent et calme des premières images : dans un plan moyen, le spectateur est mis en présence de diverses machines industrielles et agricoles (tracteurs, etc) où les seules présences humaines (et masculines) sont les ouvriers qui s’affairent tout autour. Ce plan permet de faire comprendre que l’homme à qui appartient le sexe du début est installé au centre d’une machine (l’engin élévateur), où il se masturbe. Suivent un gros plan sur le gland vu de face, en train de laisser s’écouler de lourdes gouttes de sperme, accompagné de bruits humides car l’homme est en train de faire aller et venir son sexe entre ses mains. C’est assez cru, mais les couleurs atténuent quelque peu l’impression d’ « affronter » ce sexe. La caméra recule ensuite, et dévoile l’homme en train de caresser la machine comme un partenaire sexuel, toujours avec une absence de précipitation, une lenteur complètement à l’opposé du rythme frénétique de la pornographie. A ce stade, ses mains sont couvertes de sperme. Il touche une partie mobile tournant sur elle-même, et finalement se cambre (laissant voir au spectateur qu’un objet oblong est inséré entre ses fesses ; comme une gousse, une coloquinte. Cela parait végétal, mais sa couleur grise le rend abstrait). On peut voir là une référence aux godes, plugs et autres substituts de phallus qui prolifèrent dans les films pornographiques, même si là encore, nous sommes surpris : jamais ou presque on n’en fait usage sur un corps masculin, excepté dans les films pornographiques gays. L’homme frotte son sexe à la partie tournante, il semble à la fois rechercher du plaisir dans ce seul contact, et à la fois tenter de modeler, façonner son sexe, peut-être afin de l’adapter pour mieux s’unir à la machine. L’homme s’accroche pour maintenir son sexe en contact avec la caresse rotative, son rythme de caresse s’accélère, mais le court-métrage s’arrête avant de nous donner la possibilité de savoir si l’acte a mené à l’orgasme.

Dans ce court-métrage, le corps masculin est assez peu vu en entier, ce qui constitue un point commun avec le cinéma pornographique qui privilégie les gros plans et fait ainsi des corps des corps morcelés, rendus anonymes et universels, des corps-fantasmes loin du réel. Cet homme sauvage, cette machine indifférente, ces pièces mécaniques, ce silence vocal opposé aux bruitages industriels, tous ces éléments font de la froideur de l’échange entre l’homme et la machine, une interrogation latente à propos de la solitude face au désir, que seul le fantasme serait à même de combler.

• La masturbation

Le thème de la solitude du corps face au désir trouve naturellement écho dans la masturbation, même s’il ne représente qu’une interprétation possible de la masturbation en soi. C’est pourtant cette dimension qui prédomine dans deux des courts-métrages de Destricted  : Death Valley de Sam Taylor-Wood, et We fuck alone de Gaspar Noé. Cependant, chacun d’eux livre encore une interprétation différente quant à la représentation de l’acte masturbatoire pour le corps masculin.

Death Valley, de Sam Taylor Wood (8”25)

maze destricted 2

La Death Valley, ou Vallée de la Mort, est connue comme le point le plus bas de l’Ouest américain et l’un des endroits les plus chauds du monde. C’est sur cette terre inhospitalière, aussi fascinante qu’impossible à conquérir, qu’un jeune homme va entrer dans le champ de la caméra et se livrer à la masturbation. La Death Valley fait ici explicitement référence à la solitude, dont elle est la métaphore hyperbolique : un lieu sauvage, aride et sec, où l’on se perd soi-même, mais qui indique aussi que tout est possible. On pourrait là aussi se trouver dans le domaine du fantasme, mais ce n’est pas le propos du court-métrage, qui tire son intérêt de la tension qu’il instaure entre le jeune homme et son orgasme : le spectateur a littéralement l’impression d’un combat entre les deux. L’orgasme semble ne pas vouloir venir, et cela, à la différence de la pornographie, ne témoigne pas d’une quelconque endurance virile, mais du côté « peine-à-jouir » de la situation. Le lieu n’est propice ni aux dérives fantasmatiques, ni au partage. Ainsi en va-t-il de la solitude, qui nous livre à nous-mêmes, et qui dans le désir nous rend humbles, presque soumis, comme ce jeune homme. Pourtant, ledit jeune homme ne manque pas des atouts virils que l’on met en avant dans la pornographie d’une part, mais qui sont également mis en valeur par la société, de manière tout à fait arbitraire : un corps jeune, de type occidental, musclé, en bonne santé, endurant, un beau visage, un sexe à la taille remarquable, etc.

Ce court-métrage est d’abord filmé en un plan panoramique qui va de gauche à droite et rend compte de l’immensité désertique de la Death Valley. Puis la caméra s’arrête au moment où, au loin, une silhouette de jeune homme vêtu d’un jean et d’un tee-shirt rouge entre dans le champ. Pas de sons ambiants, seule une musique minimaliste à la guitare acoustique. S’ensuit un lent travelling avant, de plan d’ensemble jusqu’à un plan moyen permettant de voir le jeune homme en pied. Le jeune homme enlève son tee-shirt, s’agenouille, glisse la main dans son jean et commence par se toucher, se masser le sexe, avant d’abaisser son pantalon à mi-cuisses pour se masturber franchement. Pendant ce temps la caméra zoome encore un peu, puis se fige au moment où le jeune homme prend un rythme qui semble lui convenir. La seconde partie du film se déroule en plan fixe. Le jeune homme se masturbe de plus en plus vite et fort, la musique change et devient plus dynamique, et la position de la caméra offre au spectateur le loisir d’étudier toute la variété des expressions de son visage : tantôt il semble en souffrance, tantôt en pleine lutte, tantôt proche de la délivrance. Jusqu’à ce qu’enfin cette délivrance arrive, et le jeune homme pousse un cri que l’on voit mais que l’on n’entend pas, cela semble presque un cri de victoire. Puis le corps retombe, prostré, soulagé… mais comblé ? La posture finale, un corps replié sur lui-même, nous permet d’en douter, car elle renvoie sèchement à la solitude et semble demander « et maintenant ? ». Après l’orgasme, tout le poids de la solitude retombe, et le désir n’est plus un moyen de lutter contre elle.

Ainsi, à la différence de la pornographie, qui montre un assouvissement total du désir et laisse le corps masculin à l’écran satisfait, le court-métrage de Sam Taylor-Wood semble interroger le spectateur et la réalité de son désir, lorsque la solitude face à lui renvoie à la masturbation, certes, mais peut-être aussi au recours à la pornographie. On pourrait même s’avancer et dire que la fin du court-métrage pourrait bien être une mise en abîme des orgasmes procurés par la pornographie : à sens unique, qui laissent satisfait, mais non pas comblé.

We fuck alone, de Gaspar Noé (23”31) : clivage homme/femme dans l’expression du désir

A la différence de Death Valley, qui symbolisait la solitude par l’immensité d’un espace, le court-métrage de Gaspar Noé la renvoie à quelque chose de plus concret : la solitude du corps dans une chambre. Avec son titre évocateur (clin d’œil au titre de son premier long métrage I stand alone), We fuck alone propose au spectateur un jeu de miroir entre deux adeptes du plaisir solitaire, chacun dans leur chambre : une jeune femme et son ours en peluche, un homme et sa poupée gonflable. Le « partenaire » sexuel de ces deux personnages crée d’ores et déjà une opposition nette entre les deux dans la manière d’exprimer leur désir. De plus, dans la chambre du jeune homme tourne à la télévision un film pornographique, comme une mise en abîme du sujet. Présenté sous forme de montage alterné évoluant entre les deux personnages, les coupant l’un de l’autre de manière à faire ressortir leur solitude, le court-métrage travaille une image déjà mouvante de manière stroboscopique, et la couple à une bande-son sourde, assommante et caverneuse, comme des battements de cœur.

Le court-métrage commence par montrer un couple faisant l’amour contre un mur, de manière assez brutale. Le spectateur averti comprend rapidement qu’il s’agit d’images pornographiques. L’image est en noir et blanc et sa qualité laisse penser que la caméra filme un film passant à la télé. La caméra zoome sur ce film qui tourne et le retravaille, en noir et blanc, puis en couleur, s’éloignant progressivement pour révéler ce que le spectateur supposait : la télé diffusant le film. Puis le décor change, les lumières deviennent chaudes, rouges, oranges, véhiculant une impression de confinement. On voit une jeune fille nue dans son lit se masturbant en serrant son ours en peluche contre elle. Puis cette jeune fille est mise en parallèle avec un jeune homme qui se masturbe dans sa propre chambre, avec une poupée gonflable. C’est dans sa chambre que se trouve la télé diffusant le film pornographique sur lequel s’ouvre le court-métrage. Le montage alterné est ici oppressant, baladant le spectateur dans une étrange alternance fille/homme/film porno. On remarque une ressemblance dérangeante entre la jeune fille et la poupée gonflable, brunes toutes les deux. Cette « inquiétante étrangeté » va contribuer au mal-être du spectateur puisque l’homme, emporté par la fureur de son désir, va devenir de plus en plus violent avec sa poupée. Par contraste, la jeune fille semble douce, innocente, obnubilée par son propre plaisir et ignorante de l’image dégradante qu’on lui prête, au travers d’un substitut sexuel, dans une autre chambre. L’homme enfonce un pistolet dans la bouche de sa poupée gonflable, secoue violemment sa tête en se masturbant au-dessus d’elle, il la traite comme l’objet qu’elle est, mais la mise en scène de la violence de son fantasme, renvoie à la violence de l’expression de son désir, ici complètement opposé au désir féminin. La jeune fille qui se masturbe avec douceur, même si elle le fait frénétiquement, est filmée de surcroît avec quelque chose qui la rattache encore à l’enfance, son ours en peluche. Le film se termine sur la vision de l’homme qui baise sa poupée, et sur les images du film pornographique, où l’acteur vient d’éjaculer sur le visage de sa partenaire. L’écœurement est porté à son comble.

Ce que Gaspar Noé donne à voir dans ce court-métrage, outre la solitude oppressante, représentée par l’huis-clos des chambres, c’est la folie qui ressort dans le désir, folie qu’on laisse s’exprimer sous prétexte que l’on est seul. Le film présente une vision clivée homme/femme au travers de laquelle l’artiste montre non seulement un certain cliché (le côté animal, bestial même, du désir sexuel de l’homme, soumis à l’image pornographique, par opposition au désir « pur » de la femme, aux fantasmes préservés de cette image), mais dénonce également l’impact négatif de la pornographie sur la sexualité, qu’elle aliène. Et en effet, on ne peut s’empêcher de se demander comment le jeune homme aurait agi avec une véritable femme, peut-être la jeune fille brune, et il reste difficile pour le spectateur de mettre de la distance entre ce jeune homme et sa manière d’exprimer son désir solitaire. C’est cette impossibilité du spectateur à relativiser qui crée son malaise, son impression d’enfermement, et son dégoût.

> Le coït

Destricted propose une vision totalement désenchantée de l’acte sexuel, car il le présente comme une réalité déformée, formatée, mais surtout enfermée par la pornographie, qui devient alors le prisme unique au travers duquel s’observe la sexualité. Cette démarche est particulièrement visible dans les courts-métrages Impaled, House Call et Sync. Tous trois présentent une double critique des différents aspects de la pornographie : Larry Clark travaille sur la représentation de fond de l’acte sexuel, tandis que Prince et Brambilla s’attaquent à la forme. Toutes deux instaurent donc un nouveau rapport au corps et, dans le cadre qui nous inétresse, au corps masculin.

• Une critique de fond de la représentation de l’acte sexuel par la pornographie

Impaled, de Larry Clark (37”28)

Le court-métrage de Larry Clark est le seul de Destricted à se présenter sous forme de documentaire. Il s’agit presque d’une étude sociologique à propos du formatage des mœurs et des désirs de l’Amérique puritaine par la pornographie (mais l’étude peut s’élargir à tout le monde occidental). Les scènes filmées, de même que les personnages, sont réels, et cela change le regard du spectateur et sa perception de ce qu’il voit et entend. Impaled ne masque d’ailleurs pas l’aspect technique du reportage et ne se soucie pas de faire oublier la présence de la caméra : les caméras et les actions « en coulisses » sont visibles à l’écran, de même que les réglages, les mises au point et les problèmes d’ouverture du diaphragme. Ils font partie intégrante du documentaire, qui joue ainsi sur l’authenticité et se fait donc le relais d’une certaine forme de vérité. Il n’y a par ailleurs que peu de travail sur l’image, qui révèle donc là son pouvoir brut, provocateur.

Ce court-métrage répond directement à la problématique majeure de la pornographie, selon laquelle elle influencerait les mœurs. Larry Clark y organise, dans un séjour avec canapé, un casting de jeunes hommes. Il les interroge sur leur motivation, leur perception du sexe et leur rapport à la pornographie. Au cours de cet interrogatoire, le spectateur découvre l’impact qu’a eu sur cette génération de jeunes hommes l’apprentissage de la sexualité à travers la pornographie. Ensuite, et de manière ironique, l’artiste offre à l’heureux élu la possibilité de réaliser son plus grand fantasme : coucher avec une actrice de films pornographiques, choisie parmi d’autres par le jeune homme sur des critères tels que son expérience, les scènes qu’elle accepte de tourner, et son apparence physique. Ici, Larry Clark inverse la tendance qui veut que, dans les films pornographiques, ce soit la femme qui se livre pour la première fois devant la caméra.

Le film se découpe en deux parties, la première étant consacrée à l’audition des deux protagonistes. L’interrogatoire des jeunes hommes amateurs de films pornographiques, principalement focalisé sur leur rapport personnel au sexe, laisse ressortir toute l’influence qu’a eue la pornographie sur leur sexualité. Cela laisse naturellement présager de son impact sur l’éducation sexuelle de toute une génération. Leur témoignage est saisissant : les jeunes hommes sont filmés de face, en plan rapproché. Ils font preuve d’une attitude étonnante puisque très sereins et francs dans leurs réponses. De son côté, Larry Clark, s’effaçant derrière ses questions, ne semble pas avoir de parti pris, même si le fait d’amener le jeune homme retenu à participer à un tournage de film pornographique avec une actrice de son choix est une manière très grinçante de montrer son propre nihilisme. En effet, on ne peut qu’être étourdi par le constat alarmant qu’il présente du sexe chez les jeunes, ainsi que par les ravages de la pornographie sur leur manière de penser ou d’aborder les femmes.

Sans surprise ou presque, le jeune homme retenu possède un corps de type occidental, blanc, imberbe, musclé mais fin, qui sera confronté à un corps féminin plus vieux, puisque l’actrice choisie est, elle, quadragénaire. La seconde partie du film montre les deux protagonistes en action. La femme s’y placera dans des positions de soumission tout à fait propres à la pornographie, tandis que le jeune homme sera dominant, mais sa carrure frêle, de même que le fait que l’initiative appartienne à la femme, casse un peu cette image ordinaire. Leurs ébats sont entrecoupés par des interventions techniques invisibles  dans les films pornographiques, comme le nappage des sexes à l’aide de lubrifiant en tube. Si les actes en eux-mêmes sont dépourvus d’intérêt (fellation et pénétration sur le canapé), car ils sont similaires, par leur représentation (cadrages sur les parties en action, plans serrés, plans grossiers, gros plans…) et leur contenu, à ce que l’on retrouve dans un film pornographique, ce qui compte dans leur filmage, c’est justement qu’ils aient été filmés. Toute l’ironie de Larry Clark perce dans cette séquence. Le spectateur est ici en présence d’un porno réel, un porno de la vraie vie, qui le dérange entre autre parce que de part sa réalité, il n’entre pas dans la représentation d’un quelconque de ses fantasmes. Nous assistons à la réalisation du fantasme du jeune homme, et la caméra se focalise beaucoup sur les expressions de plaisir de son visage. Par le nihilisme dont cette séquence filmique rend compte, nous avons plutôt envie de détourner les yeux.

• Une critique de forme

House Call, de Richard Prince (12”29)

Le court-métrage de Richard Prince reprend le thème du formatage directement à la source, puisqu’il parle avant tout du formatage visuel dans lequel s’enferme la pornographie et dans lequel elle enferme ses adeptes, livrant une représentation stéréotypée des corps. En effet, l’artiste se réapproprie les images d’un film porno des années 80, et là encore selon la technique du found footage, il les recadre, les refilme sur un écran de télévision, ce qui les altère, leur donnant une plasticité à base de pixels de couleurs, et les synchronise enfin avec une musique décalée. Ce court-métrage renvoie à une époque où la pornographie ne connaissait pas l’âge d’or d’aujourd’hui, et quand le plaisir qu’elle offrait était encore bien enfermé dans le tabou : une époque nettement en désaccord donc avec celle décrite par le film de Larry Clark.

Le film, qui retrace les ébats d’un médecin et de sa patiente (la consultation débordant naturellement), est ainsi détourné de sa visée première de film pornographique, car l’artiste détourne le formatage visuel de la pornographie en travaillant sur le rendu des images mêmes. Si dans ce film, le corps masculin dans l’acte sexuel exerce encore un contrôle sur le corps féminin, il n’exerce plus de contrôle sur son propre rendu à l’écran. Richard Prince, par l’enregistrement et le réenregistrement du clip, critique l’artificialité de l’acte sexuel et de la représentation des corps dans la pornographie, et, par la quasi-désintégration de la vidéo originelle, plus poussée, moque la prétention de la pornographie à la réalité sexuelle.

Sync, de Marco Brambilla (2”15)

Ce court-métrage se caractérise par un important travail sur le montage. En une minute, sur fond de batterie samplée, plusieurs milliers d’images allant du simple baiser à l’étreinte passionnée défilent. Ces extraits proviennent tant de films pornos pour adultes que de films hollywoodiens et de séries télés grand public. Le montage, frénétique (plus d’une dizaine d’images par secondes), fonctionne sur l’accumulation et laisse transparaître, au travers des corps, des formes et des visages en surimpression, un étrange mouvement ondulatoire. Ici, homme et femme sont traités de la même manière.

La nature stéréotypée et souvent dérivée de la façon dont le sujet pornographique est interprété au cinéma est ainsi soulignée par la création de cette forte impression subliminale qui se construit progressivement au travers un état ​​de surcharge visuelle et, surtout, sensorielle. La continuité narrative originale contenue dans le matériel source est éliminée, et émergent alors de nouvelles chorégraphies visuelles. L’acte sexuel est réinterprété comme une danse musicale, rythmée, où les corps s’emboîtent et se complètent comme le font ces micro-images additionnées, multipliées les unes aux autres. Plus de domination du corps masculin, plus de soumission du corps féminin. Aucun corps n’est plus mis en valeur que l’autre. Marco Brambilla semble proposer une alternative, et signifier qu’une nouvelle réalité de l’acte sexuel est possible.

> La fin de l’acte sexuel

On compte  au moins deux visées finales à l’acte sexuel, plus ou moins représentées dans Destricted.

 L’orgasme

Etrangement, la pornographie nie souvent l’orgasme du corps masculin, sinon pour couvrir allègrement le corps féminin des sécrétions qu’il amène, de la manière la plus abondante et la plus humiliante possible. Au contraire, la femme dispose de toute une pléiade d’expressions, de moues, de cris, de soupirs, de gémissements, de plaintes et de postures destinés à prouver qu’elle jouit, presque à chaque étape de l’acte sexuel, et à souligner la puissance de cet orgasme, dans le seul but toujours d’exciter un spectateur supposé masculin.

Pour ce qui est des diverses représentations de l’orgasme masculin dans Destricted, on s’en réfèrera pour le détail aux analyses précédentes des différents courts-métrages qui composent ce corpus. D’une manière générale, on retiendra cependant que la représentation de l’orgasme masculin passe de manière plus ou moins nécessaire par la représentation d’un sexe masculin qui éjacule (plusieurs fois dont une en gros plan dans Hoist, surtout en-dehors du sexe féminin dans House Call, et de manière presque anecdotique dans Impaled), plus rarement par les expressions du corps ou du visage (Death Valley). Enfin, certains courts-métrages font pour leur part catégoriquement l’impasse sur cet aspect de la sexualité (We fuck alone et Sync), concentrant leur attention sur l’acte sexuel en lui-même, le « faire le sexe » et non pas l’aboutissement de ce « faire » (masturbation solitaire pour We fuck alone, en couple et plus pour Sync).

Ainsi, l’orgasme masculin n’est bizarrement l’aspect privilégié ni du cinéma pornographique, ni de Destricted.

 La fécondation

Balkan Erotic Epic, de Marina Abramovic (13”04)

maze destricted 7

De manière assez remarquable, car ce fait détonne avec les autres courts-métrages qui composent le corpus Destricted, et fait par conséquent la particularité de Balkan Erotic Epic, le court-métrage de Marina Abramovic ne met en scène le corps masculin que pour souligner son rôle dans la procréation. Cela constitue une différence fondamentale avec la pornographie, car la fécondation y est non seulement absente, mais bien évidemment niée : on se focalise sur l’acte sexuel comme une fin en soi, menant au plaisir. Le phallus y est représenté comme l’instrument de ce plaisir (plaisir pour l’homme d’abord, mais aussi le seul biais par lequel la femme serait susceptible à son tour de jouir). Or, la fécondation du corps féminin par le corps masculin (on pourrait ici tout aussi bien remplacer le mot « corps » par « sexe ») est la finitude première de l’acte sexuel si l’on considère que l’homme est un animal comme les autres. Cette finitude première a dans ce court-métrage remplacé la pornographie, c’est-à-dire la mise en scène de la finitude seconde, le plaisir. Ce fait n’est pas anodin dans la représentation de l’érotisme selon Abramovic. Car en effet, selon Nancy Huston (ibid), pour se sentir épanoui dans son érotisme, l’homme à besoin de savoir son sperme porteur de vie. L’homme contemporain est pourtant loin de désirer un bébé à chaque coït. Mais la fécondation n’est pas absente de l’esprit d’un amant passionné, en tant qu’autre manifestation du « pouvoir » du phallus, ce qu’il « fait » ou peut faire au-delà du plaisir, qui à la différence de la fécondation, est une donnée éphémère et périssable.

Marina Abramovic illustre dans ce court-métrage le folklore balkanique avec des images presque surréalistes. Une, puis des femmes en pleine nature, vêtues du costume traditionnel balkan, officient ensemble pour accomplir un rituel corporel visiblement destiné à une entité supérieure : elles massent leurs seins dénudés, visage tourné vers le ciel. Leur comportement nous parait étrange jusqu’à ce que le film suggère par le son, via des chants à l’intonation religieuse ou du moins sacrée, qu’il s’agit là d’une prière. Et en effet, Marina Abramovic dispense, par montage alterné, une fausse leçon d’ethnologie où les êtres humains (et plus particulièrement les femmes) pensent pouvoir se rapprocher des dieux grâce à l’érotisme. Elle explique pourquoi l’énergie érotique ne peut prendre sa source que dans des forces supérieures, qui ici s’apparentent au ciel et à la terre.

Ces femmes qui semblent se vouer au ciel et l’implorer, implorent en effet une entité bel et bien masculine, qui se manifeste ensuite dans la pluie bienfaisante, remplaçant métaphoriquement l’éjaculation et le sperme. Une courte séquence au début du court-métrage (117) donne à voir une scène de masturbation d’un homme nu, sous la pluie, en pleine nature (mis ainsi en parallèle avec le rituel des femmes), filmé en plan moyen. Cette séquence ramène dans l’esprit du spectateur l’image brute du corps masculin. Le fait que cet homme qui se masturbe le fasse justement sous la pluie ne fait de plus que nous rappeler cette visée fécondante. Un peu plus tard (535), le même homme se masturbe cette fois directement face contre terre, frénétiquement, comme s’il faisait l’amour à la Terre.La Terre nourricière dans les croyances primitives est évidemment associée à la femme pour son rôle maternel, de même que l’homme est associé au ciel. La caméra s’élève ensuite pour révéler dans une contre-plongée zénithale tout un rassemblement d’hommes accomplissant le même rituel de fécondation de la terre. La suite du court-métrage révèle les femmes, qui, relevant leurs jupes, courent et exposent plusieurs fois leur sexe nu sous une pluie battante. Ce faisant, elles semblent œuvrer pour s’assurer d’être fécondées. Sortes de Danaés balkanes (on se souvient que, dans la mythologie grecque, Danaé a été fécondée par Zeus sous forme de pluie d’or répandue sur elle), elles attendent du ciel un miracle procréateur. Cela nous permet de souligner une autre distinction majeure d’avec la pornographie opérée par ce court-métrage : hommes et femmes vivent ici leur érotisme et plus généralement leur vie sexuelle séparément, chacun de leur côté, et ne se rejoignent que par interposition métaphorique. Homme et femme font chacun l’amour avec un élément naturel figurant le corps de l’autre, mais jamais le court-métrage ne donne à voir les deux corps réunis. Le sperme de l’homme éjaculé dans la terre féconde la Terre-femme, le Ciel-homme qui se déverse féconde les femmes qui offrent leur sexe.

> Conclusion : une tentative de synthèse

Le corps masculin dans Destricted est traité de manière très différente selon que l’on s’intéresse à sa forme ou à ce qu’il dégage. Au travers des sept courts-métrages de ce collectif, les stéréotypes pornographiques sont retravaillés, réinterprétés, parfois même désintégrés. De plus, Destricted s’intéresse à des thèmes délicats dans lesquels le corps masculin est peu représenté (fécondation, solitude dans la masturbation…), si bien qu’on en oublie que ces thèmes font aussi partie intégrante de sa sexualité. Destricted fait ainsi un pied de nez au visuel pornographique, jouant allègrement de ses codes dans la représentation du corps masculin. Ainsi, Destricted donne une autre réalité à la sexualité masculine, parfois grinçante, parfois métaphorique, mais il offre surtout au corps masculin une vérité dans toutes les étapes qui composent cette sexualité.

Sources

Livres

Par regards croisés ou parce qu’ils traitaient directement du sujet pornographique, ces livres m’ont aidée à nourrir ce dossier.

Reflets dans un œil d’homme, Nancy Huston, éd. Actes Sud, 2012

Le Deuxième Sexe (tomes 1 et 2), Simone de Beauvoir, éd. Folio Essais, 2012

King-Kong Théorie, Virginie Despentes, éd. Le Livre de Poche, 2007

Le sexe et l’effroi, Pascal Quignard, éd. Folio, 2011

Art et féminisme, Helena Reckitt, essai de Peggy Phelan, éd. Phaidon, 2012

Web

http://www.tadrart.com/tessalit/destricted/page12/page12.html

http://destrictedfilms.com/uk/index2.htm

http://gendertrouble.org/

> http://gendertrouble.org/article40.html

http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=110693.html

Auteur·rice

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