ACID – Au Cambodge, une tour inachevée encore en chantier est utilisée par un ouvrier pour y dormir, tandis qu’une autre, immeuble résidentiel de luxe terminé, accueille sa première occupante. Le réalisateur serbe Ivan Marković interroge ces grands espaces impersonnels dans un très beau long-métrage contemplatif.
Sokun, ouvrier sur le chantier d’une tour en construction, quitte son dortoir bondé pour vivre dans un immeuble inachevé avec d’autres travailleur·euses. L’on devine que la chaleur moite du Cambodge pèse sur les corps – « Je fonds », indique l’un des jeunes hommes tandis qu’ils sont à l’ouvrage. Plus tard, l’on en retrouve un autre endormi dans les hautes herbes, non loin des bâtiments. Il habite trop loin pour rentrer chez lui tous les soirs.
Ailleurs, une femme, Seda, s’apprête à découvrir l’appartement neuf qu’elle a loué dans l’un de ces grands ensembles terminés. Enfin, pas tout à fait : l’agente immobilier lui précise que certains travaux restent encore à faire dans les espaces communs. D’ailleurs, son appartement n’est pas prêt lui non plus, et elle bénéficiera donc du même à un étage supérieur en guise de compensation.
Cage dorée
Mais l’endroit ne tient pas ses promesses. À peine arrivée, Seda découvre des taches d’humidité sur les murs et des signes d’usures qui lui laissent penser que l’appartement n’est pas neuf, au contraire de ce qui était annoncé. La climatisation est bruyante, et ne tarde pas à casser complètement. De toute façon, il fait déjà plus chaud à l’intérieur que dehors.
Seda se met en quête d’un restaurant pour manger quelque chose, mais, sans surprise, il n’y a rien aux environs. Ou plutôt, si, on lui indique une petite échoppe ouverte de nuit, à quatre blocs à droite. C’est toutefois « une longue marche » pour y arriver. Arrivés là-bas, l’on devine qu’il s’agit du seul restaurant encore existant du village qui se trouvait là auparavant. Désormais, il n’y a plus que ces cités-dortoirs, immeubles de luxe peut-être, mais n’offrant rien d’autre qu’un espace où dormir, loin de toutes commodités. Rien n’est pensé pour la vie en communauté, ni pour les besoins du quotidien.

Récits parallèles
Les trajectoires ne se croisent pas dans Promised Spaces. On les découvre l’une après l’autre, deux âmes solitaires comme deux réalités parallèles liées par ces grands complexes que l’un construit sans jamais avoir le droit d’y vivre réellement, et où l’autre habite en s’y sentant piégée. Dans ce projet au long cours, commencé en 2014, le directeur de la photographie – au talent de composition certain – et réalisateur Ivan Marković interroge la façon dont l’on vit dans ces résidences de luxe. Impersonnelles, elles frappent par l’impression d’immense solitude qu’elles dégagent.
Là se trouve le problème de la logique capitaliste : l’on construit toujours plus – sans même bénéficier de la demande correspondante – et surtout, l’on omet d’y incorporer la vie. En résultent ces villes fantômes, sorties de terre d’un seul jet, oubliant complètement ce qui importe au fond : le partage et la connexion humaine. Marković donne ainsi à voir en quoi ce genre d’architecture moderne ne crée finalement que de l’isolation et de la ségrégation sociale. Physiquement pour les premiers, et psychologiquement pour les seconds, ouvrier·ère·s comme résident·e·s pâtissent de ce système.
Habité par le silence
L’on retiendra de Promised Spaces ces très beaux plans contemplatifs sur les grands ensembles, terminés ou non, et la nature qui subsiste autour d’eux, comme dernier témoignage de la vie au milieu de structures en étant dépourvues. Ici, des vaches broutant paisiblement au pied des immeubles en chantier. Là, la pluie torrentielle tombant inlassablement sur les plantes lors de la mousson. Le réalisateur a eu la bonne idée de laisser parler le silence et les sons intradiégétiques pour illustrer son propos, conférant au film une atmosphère méditative amenée toute en finesse et en beauté. Une jolie découverte du cru ACID de cette année.
Promised Spaces, de Ivan Marković. Présent dans la sélection de l’ACID. Prochainement en salles.








