QUINZAINE DES CINÉASTES – Le documentaire se fait rare à Cannes, mais le genre vient trouver avec Gabin un beau représentant. S’étalant sur une période de dix ans, le film de Maxence Voiseux met en jeu les questions de filiation, de loyauté et d’émancipation.
Gabin est le benjamin d’une fratrie de trois garçons. Mais le film prend le parti de laisser ses frères hors champ, pour se concentrer sur lui et ses parents. Très vite, il apparait que les relations familiales se structurent autour d’un élément omniprésent : le travail. La mère est éleveuse, et elle s’occupe seule de la ferme. Le père, quant à lui, tient une boucherie. Et c’est à travers les professions de ses deux parents que le jeune Gabin va être amené à réfléchir aux enjeux d’héritage et d’identité. Comment assumer la filiation tout en refusant l’héritage matériel ? Est-il même possible d’exister tout à la fois comme fils, comme futur travailleur, et comme jeune homme ?
Une décennie de travail(s)
Pour le père, l’équation est simple ; s’il n’y a personne pour reprendre sa boucherie, alors « autant qu’elle brûle ». Le décor est planté : il n’y aura de filiation que par le travail, et pas n’importe lequel, celui pratiqué par le patriarche et ainsi considéré comme tel par ce dernier. Car, si celui-ci s’épuise réellement à la tâche, il peine à conférer une quelconque valeur à toute autre forme d’activité. Très tôt, la cellule familiale apparait polarisée entre l’idéal de filiation de l’un, et les espoirs d’émancipation des autres.
Dans Gabin, le montage s’efface au profit du maintien de l’illusion d’une continuité immuable des affaires des uns et des autres. Et seule l’irruption quasi accidentelle dans le cadre d’un visage fait, pour parties, de traits inédits, permet de marquer le passage du temps. Ainsi, des premières images à la conclusion du film, une décennie s’écoule.
Du sérieux de l’adolescence
Et si les joues de Gabin s’affinent, pendant que ses cheveux s’allongent, ses envies et ses colères restent constantes. Et c’est précisément en ce point que réside la force du film. En brouillant ainsi les repères temporels, Maxence Voiseux fait de l’âge de Gabin une donnée secondaire, contingente. Ce qui compte, c’est sa position au sein de l’architecture familiale, son refus de succomber à l’autorité du patriarche, son désir presque désespéré d’aider sa mère à se sortir de la galère de la ferme, et son envie de devenir éleveur canin.

Gabin prend ainsi au sérieux une tranche d’âge de la vie dont les actes et les pensées sont souvent marqués du sceau de l’innocence, de la bêtise, et du dérisoire. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans… Et pourtant ! Allongé sur l’herbe avec l’une de ses amies – iels doivent alors être au collège – Gabin se trouve à disserter sur les choses de la vie, quand soudain l’un·e des deux lance : « Une seule chose reste interdite : aimer sans amour ». C’est toute la beauté et la gravité qu’une discussion pré-adolescente sur les choses de la vie peut revêtir qui se trouve ainsi mise en avant, sans dérision, ni moquerie.
Deux pour un
D’amour, il est bien question dans Gabin. Car si le fils est en conflit avec le père, il aime la mère. Et le film de dresser en creux le portrait d’une femme épuisée par son travail solitaire à la ferme, écrasée par les dettes, mais qui porte à son fils une attention et un attachement qui sont les fondements d’une relation faite de confiance, d’humour et d’inquiétude.
Cette dernière est d’ailleurs réciproque. Si la mère s’inquiète pour l’avenir de son fils, qu’il soit d’abord scolaire, puis professionnel, Gabin, lui, ne supporte pas de voir sa mère s’épuiser au travail. Et s’il a, très tôt, opéré une rupture dans la filiation avec son père, la situation du côté maternel est plus complexe. Ses dix-huit ans révolus, saura-t-il prendre une décision pour lui en quittant le foyer familial pour s’envoler, temporairement, au Canada ?
Le passage du temps s’éprouve ainsi ailleurs que dans la patine des visages. Gabin – le film, comme le fils – prend de l’âge à mesure que sa pensée s’affine et se précise. Minutes et années passent d’un commun accord, celui permis par le pacte cinématographique. Et Gabin de prendre une autre dimension. Il devient à la fois personne biographique, et personnage fictif.
Fort de cette duplicité, Maxence Voiseux fait de Gabin un récit d’émancipation aussi intime qu’universel. Dans cette France des départementales serpentines, les trajets au long cours laissent ainsi autant place aux grandes tergiversations qu’aux silences fertiles.








