CINÉMAFestival de Cannes

CANNES 2026 – « Dans la gueule de l’ogre » : Du déracinement

© Les films du Bilboquet

ACID – Réalisatrice franco-iranienne, Mahsa Karampour signe son premier long-métrage avec Dans la gueule de l’ogre. Ce documentaire émouvant retrace son parcours ainsi que celui de son frère, tous·tes deux hors de leur Iran natal, et le sentiment de déracinement inévitable qui en découle.

Dans l’Iran du début des années 2000, Mahsa et son frère, Siâvash, vivent à Téhéran sous un gouvernement initiant un mouvement réformateur, bien que certains éléments conservateurs s’attachent à le déstabiliser. Ce vent d’ouverture souffle sur la République Islamique, accompagné par la naissance d’une scène musicale clandestine dans la capitale.

Néanmoins, Mahsa Karampour décide de quitter le pays en 2003, pour reconstruire sa vie en France. Rêvant de devenir musicienne – elle-même avait appris le violon dans des écoles clandestines -, elle abandonne ce désir pour suivre des études de sociologie et de cinéma à Paris. Son petit frère, quant à lui, reste en Iran dans un premier temps. Musicien lui aussi, il crée un groupe de rock underground, The Yellow Dogs, avec lequel il organise des concerts clandestins.

Deux visions de l’exil

Par la suite, Siâvash est contraint de s’exiler. Il choisit non pas la France, mais New York, où il monte un autre groupe, Yaasss. Mahsa décide alors de rendre visite à son frère et de filmer le rapport de ce dernier à l’exil, et le lien qui les unit. Elle tente de trouver un espace partagé dans leurs différences de ressenti. Si elle revient souvent à Téhéran, lui ne peut plus y retourner. Il ne semble pas en souffrir, souhaitant, au contraire, aller de l’avant.

Pourtant, l’Iran infuse tout le travail de Siâvash. Il est présent dans ses textes, dénonciateurs tant de son pays natal que des États-Unis. Au sein de Yaasss, il se crée un personnage, brouillant les genres et jouant avec son identité moyen-orientale. L’on retient notamment d’incroyables costumes flamboyants, que le jeune homme crée lui-même. Il y a également les masques, à l’instar d’une énorme tête de lapin qu’il arbore fièrement lors d’une partie de backgammon avec Mahsa, qui souhaiterait pourtant qu’il prenne ses questions au sérieux. C’est d’ailleurs la première fois qu’elle apparaît à l’écran, instaurant une égalité entre eux devant la caméra.

Dans la gueule de l’ogre © Les films du Bilboquet

Des frictions adoucies par une tendresse touchante

Partis en road trip sur les routes américaines pour se retrouver, le frère et la soeur discutent de leur pays natal. La réalisatrice inclut des images d’archives tournées à Téhéran, faisant coexister passé et présent. Le désir de rupture de Siâvash est réfléchi et assumé, menant parfois à des incompréhensions entre eux. L’on sent que Mahsa tente de comprendre sa volonté de tourner la page sans toujours y parvenir. Son frère utilise l’humour et la provocation, résistant parfois à certaines questions de sa sœur, et lui échappant de ce fait.

C’est cette dualité dans la relation que Karampour s’attache à représenter, offrant un documentaire émouvant et puissant, tant dans ses revendications politiques et ses réflexions sur le traumatisme et la mémoire que dans la relation intime qu’il nous donne à voir. Dans la gueule de l’ogre marque par la force de son sujet, et la représentation qu’il crée de cet homme haut en couleurs au courage et à l’audace indéniables. Une belle histoire de lien frère-soeur, et une réussite globale.

Dans la gueule de l’ogre, de Mahsa Karampour. Présenté dans la sélection de l’ACID. Prochainement en salles.

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