Dans sa nouvelle BD Saigneurs, Lou Lubie explore avec intelligence et malice les rapports de domination en usant de la métaphore des vampires.
Pour son édition 2026, le Festival du Livre de Paris met la bande dessinée à l’honneur au Grand Palais. Dans ce cadre, Lou Lubie présentera Saigneurs lors d’une table ronde avec Salomé Lahoche samedi. Il y sera question de contes de fées réinventés et tordus pour mieux parler du réel. Ces dernières années voient revenir en force sur les écrans et dans les livres de sorcières, vampires et autres créatures fantastiques. Qu’il s’agisse de Vampire humaniste cherche suicidaire consentant, de What We Do in the Shadows ou très récemment de Sinners, les fictions s’emparent notamment des vampires pour dire quelque chose du monde contemporain.
Avec Saigneurs, Lou Lubie annonce dès le titre le ton de son livre. Les Saigneurs ce sont les vampires, grands seigneurs qui écrasent le monde de leur omniprésence – au travail, dans l’espace public comme dans les media -, et saigneurs dangereux qui parfois n’hésitent pas à croquer le cou d’un humain pour satisfaire une soif personnelle. On se régale des jeux de mots inventifs (« me tooth », « mon sang, mes règles ») et des détails comme les affiches de films détournées et disséminées dans les cases. La métaphore filée par Lou Lubie invite à transposer l’histoire dans notre monde contemporain. Nous avons voulu revenir avec Lou Lubie sur la genèse de cette œuvre et sa composition.

© Delcourt / Lou Lubie
Dans un post instagram, vous dites avoir « glissé vers la BD par hasard », comment s’est fait ce glissement ?
Quand j’étais adolescente, je rêvais de devenir romancière, et c’est ce que j’ai fait : à dix-huit puis dix-neuf ans, j’ai publié Hallucinogène, un roman jeunesse en deux tomes. Alors que je me trouvais au salon du livre de Paris en 2009, un éditeur réunionnais m’a proposé d’écrire un scénario de BD : il avait un dessinateur, mais il cherchait encore un ou une scénariste réunionnais·e. J’avais dix-neuf ans, je n’avais peur de rien, alors j’ai accepté. L’expérience m’a beaucoup plu et j’ai eu envie de faire d’autres albums, mais j’étais jeune et je savais que personne ne voudrait dessiner pour moi ! Alors j’ai sorti les crayons et je m’y suis mise moi-même. Ça a d’abord été un blog, qui a été publié en recueil sous le titre Jours sombres chez les yaourts ; et puis j’ai continué…
Quel a été le point de départ de Saigneurs ?
Il y a plusieurs années, je rentrais seule chez moi après une soirée. En pleine nuit, j’ai repéré trois hommes un peu plus loin sur le trottoir où je marchais, et j’ai ressenti de l’appréhension. Finalement, il ne m’est rien arrivé, mais avec les statistiques d’agressions à caractère sexiste qu’on connaît, cette peur n’est pas irrationnelle ! Je me suis fait la réflexion que la plupart des hommes ne connaissaient pas cette sensation. Mais si ça avait été des vampires… Si un homme, humain, marchait seul dans la nuit et croisait trois vampires avec leurs grandes capes… alors oui, peut-être partagerait-il mon inquiétude !
Après cette rencontre nocturne avec ces trois inconnus, l’idée m’est restée dans un coin de tête. J’en ai parlé avec mes amies, et elles avaient toutes une anecdote à me raconter. Petit à petit, j’ai filé la métaphore, et cet univers vampirique a commencé à prendre vie !
La figure du vampire est souvent utilisée comme métaphore justement par exemple de l’appropriation culturelle dans le film Sinners (2025). Comment avez-vous élaboré la métaphore patriarcat/vampire dans Saigneurs ?
La figure du vampire est intéressante parce qu’elle raconte un rapport de dominant / dominé. Le vampire est puissant, prédateur, et l’humain est une proie. Bien sûr, tous les vampires ne sont pas des mordeurs sanguinaires, et une cohabitation est possible ! Mais dans la pratique, le rapport de base n’est pas égal. C’est ce qu’on retrouve dans notre société : même s’il y a beaucoup d’hommes sincèrement convaincus par l’égalité des genres, le système demeure en leur faveur (discriminations, écarts de salaire…). 96 % des violeurs sont des hommes, et 85 % des victimes de viol sont des femmes. Il est donc très facile de tirer sur le fil pour faire un parallèle : 96 % des mordeurs sont des vampires, et 85 % des victimes de morsure sont des humains !
Y a t il eu des histoires de vampires qui vous ont inspirée ?
Pas vraiment. Je ne suis pas particulièrement une grande amatrice d’histoires de vampires. Ado, je n’ai pas accroché à Twilight, ni regardé un seul épisode de Buffy contre les vampires. C’est plutôt la figure légendaire qui m’a inspirée.
Et des livres féministes inspirants ?
Non plus. Je suis exposée aux idées féministes du fait des réseaux sociaux, et je lis fréquemment de la BD qui aborde des thèmes féministes, mais je ne pourrais pas citer une œuvre particulièrement marquante ou fondatrice dans mon parcours.
Je trouve intéressant que vous ayez inversé les genres parfois : celle qui est accusée d’agression est une célèbre actrice vampire et Anghel, l’un des trois personnages au centre de l’histoire est un homme victime de morsure. Comment se sont dessinés l’histoire et les personnages ?
D’emblée, il m’a donc semblé évident que la victime de morsure devait être Anghel, le jeune homme. Ça permet de secouer les stéréotypes et de réfléchir en termes de rôle social, et non de genre.
Comme mon point de départ était d’inviter les lecteurs masculins à se glisser dans notre quotidien de femmes, et comprendre pourquoi on flippe la nuit quand on croise trois vampires, je trouvais intéressant d’inverser les genres de temps en temps. Ainsi, l’affiche des Crocs du désir, le film présenté dans la BD, est un genderbend de Une messe pour Dracula sorti en 1970. Elle représente Christopher Lee en Dracula, vêtu d’une grande cape, mordant le cou d’une femme nue et vulnérable. Dans Saigneurs, c’est donc l’actrice fictive Violeta Ovidia Lupescu qui tient dans ses bras un jeune homme nu dont on voit les fesses. On n’a pas l’habitude de ce genre de représentations où un homme est sexualisé et livré à une femme prédatrice : si ce décalage peut susciter une interrogation, alors ça permet, par écho, de prendre conscience du male gaze dont nous sommes environnés.
J’ai l’impression que les histoires de vampire contemporaines ne se prennent jamais trop au sérieux, et cherchent le second degré. Est-ce que l’équilibre entre parler d’un sujet de société sérieux et humour était difficile à trouver ?
On a sans doute trop bouffé de vampires premier degré dans les années 2000 ! Aujourd’hui, l’humour permet de se réapproprier cette figure mythique. Pour ma part, je manie souvent l’humour pour faciliter des sujets sérieux : les troubles bipolaires dans Goupil ou face, les contes de fées dans Et à la fin, ils meurent, les discriminations raciales et sexistes dans Racines… Je savais que la thématique des violences sexuelles était épineuse, et prendre un peu de recul via l’humour était indispensable.
Vous écrivez aussi des romans en parallèle de votre pratique de bédéaste. Qu’est-ce qui fait que vous développez certains sujets sous forme de BD et d’autres sous forme de roman ?
Certaines histoires sont faites pour la BD : si elles sont plutôt courtes, ou si l’image est un support indispensable à la narration. Le dessin permet de faciliter la communication de certains concepts, donc la BD est particulièrement adaptée au registre didactique (Racines, Comme un oiseau dans un bocal, Et à la fin, ils meurent…). Si l’histoire va donner lieu à des mises en scène grandioses visuellement, comme dans Eurydice, ce serait dommage de se passer du médium BD !
À l’inverse, le roman permet de dérouler des péripéties plus nombreuses et plus longues. Il permet de décrire les autres sens (le goût, l’odorat…), mais aussi d’exprimer l’intériorité du personnage : mon prochain roman, La Marche du monde, est à la première personne, et ça permet d’adopter le point de vue de la narratrice. Pour moi, on reste spectateur de la BD, tandis qu’on se glisse à l’intérieur d’un roman. Tout dépend donc de ce qu’on veut montrer ou raconter !
Est ce que vous avez eu un ou plusieurs coups de coeur artistiques récents ?
J’ai lu la BD Ces lignes qui tracent mon corps, de Mansoureh Kamari, avec une très grande émotion. Elle raconte comment les femmes sont dépossédées de leur corps et de leur liberté en Iran. J’ai aussi découvert tardivement le film d’animation taïwanais Happiness Road (2017), qui raconte le parcours d’une jeune femme qui revient à Taïwan après avoir émigré aux États-Unis. Étant moi-même loin de mon île, La Réunion, ça a résonné très fort avec mon vécu d’expatriée.








